Guerre et paix (J + 144, 313 km)
Par Fabrice Blocteur le Vendredi, novembre 10 2006, 21:58 - Europe - Lien permanent
Trois semaines après mon arrivée à Sedan, me voilà donc reparti pour une avant-dernière étape qui devrait me mener jusqu’à l’endroit où Madame de Bourboulon est décédée. Je ne sais toujours pas où elle repose, mais dès que j’en serai informé, cet endroit fera l’objet de l’ultime étape de ce voyage au cours duquel j’aurai parcouru, en cinq mois et à travers deux continents, 20 000 kilomètres, dont 12 000 en moto.
Mais ce n’est pas la moto que j’emprunte pour effectuer cette avant-dernière étape en longeant la voie ferrée jusqu’à Paris, mais une voiture. Il est midi. Il fait beau. C’est aujourd’hui le 10 novembre, et nous sommes à la veille de l’armistice d’une guerre qui devait être la dernière, « la Der des ders » comme on l’appela, mais qui ne fut que le prélude d’une autre qui devait voir le nombre des victimes doubler.
Quatre survivants français annoncent les radios ce matin. Il ne reste que quatre poilus qui ont surmonté l’horreur des tranchées afin de vivre « la suite du monde ». Les nombreux cimetières militaires que je croise tout au long de la route, située au centre même de cette tourmente, me rappellent le carnage de ce suicide collectif européen et ceux pour qui la vie fut de courte durée. « À quoi sert l’Europe ? » m’avait demandé quelqu’un à Vilnius en parlant de la Communauté européenne. C’est la question qu’une partie des gens de là-bas et d’ici se posent aujourd’hui. « Au moins à une chose, avais-je répondu, à ne plus se battre entre Européens ; et si ça ne devait être que la seule et unique raison, ce serait déjà une avancée énorme que les habitants de ce continent auraient accomplie ». Et comme exemple, j’avais cité celui de ma famille. Mes grands-parents avaient traversé avec douleurs et privations trois guerres : la guerre franco-prussienne de 1870, la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale. Mes parents avaient été témoins et victimes des deux dernières. Mes frères et sœurs de la dernière.
Quant à moi, je n’en avais encore connu aucune. Je n’avais donc pas eu, contrairement à mes ainés, soit à prendre les armes et à aller me battre, soit à faire mes bagages et à aller me réfugier autre part en attendant des jours meilleurs. Dans le pire des cas, si je n’avais pas été tué, j’aurais retrouvé ma maison brulée et rasée en rentrant, et, dans le meilleur, je l’aurais retrouvée pillée ou occupée. C’est au moins à ça que servait l’Europe ; à ne plus se battre.
Reims dont j’aperçois sur ma droite la cathédrale où se faisaient sacrer les rois de France. Mon père y est né et j’y ai travaillé quelques mois. J’avais dix-huit ans. C’est là que j’ai connu Michèle. Au cours de notre première sortie ensemble, en rentrant à mon appartement tard le soir, une voiture noire garée sur le côté de la cathédrale avait subitement démarré pour se diriger tous phares éteints dans ma direction. J’avais pris mes jambes à mon cou et couru vers le commissariat de police. La voiture avait freiné brusquement. J’avais entendu des portières claquées et je m’étais mis à zigzaguer en pensant qu’on allait me tirer dessus. Je venais de la campagne et je pensais que les villes étaient peuplées de bandits.
— Halte! Halte où on lâche les chiens.
C’était la police.
Ils m’avaient emmené au commissariat, le même commissariat que j’avais essayé de rejoindre en courant. Ils voulaient s’avoir pourquoi je m’étais enfui et n’avaient pas vraiment apprécié que je leur dise les avoir pris pour des malfrats. Comment savoir ? Leur voiture ne portait aucun signe distinctif. Ils avaient fini par me relâcher une heure plus tard.
À Soissons une pancarte indique la direction du Chemin des Dames. Ce doux nom évocateur de promenades poétiques cache mal la boucherie qui se déroula sur ce plateau surplombant les vallées de l'Aisne et de l'Ailette. Pendant quatre ans, alliés et Allemands s’échangèrent à tour de rôle la maitrise de ce point stratégique au prix de lourdes pertes. Le nombre de morts tombés ici ne sera jamais connu avec exactitude, mais on avance le chiffre de près d’un demi-million.
À une soixantaine de kilomètres de Paris, je fais un petit détour par un autre confluent géographique (49°N 3°E). Ce sera le dernier de la quinzaine que j’ai visitée depuis mon départ du Japon en juin dernier. Il se trouve au bord de la Marne, sur un territoire à l’origine d’une légende, celle des fameux Taxis de la Marne transportant depuis Paris une armée tout entière pour ainsi sauver la capitale et renverser le cours de la bataille en faveur du camp français. Une nouvelle fois me voilà replongé au cœur de la Première Guerre mondiale.