Il pleuvait en partant et il pleuvait en arrivant. Mais le temps entre les deux a été magnifique et la température est grimpée jusqu’à 20°, une température que je n’avais pas connue depuis des semaines.

Je me suis renseigné au petit déjeuner. Clausewitz est bien né ici. Mais jusque très récemment la population de Bourg l’ignorait totalement. L’ancien gouvernement de la RDA avait fait table rase du passé et pris grand soin de garder les fantômes enfermés à double tour dans le placard.

Il y a quelques années un groupe de Chinois en visite officielle avait demandé à visiter des lieux associés au général prussien. Consternation chez les élus et fonctionnaires municipaux. Clausewitz? Ah oui! Attendez. On a cherché. Et les Chinois ont attendu. En vain. On n’a rien trouvé. La maison où il était né avait été rasée. Depuis on essaye de réhabiliter ce passé si longtemps ignoré et un petit musée a été construit pour rendre hommage à l’enfant du pays.

Quant à la Villa Wittstock, elle n’était pas construite lors du passage de Madame de Bourboulon. Mais si elle l’avait été, elle n’aurait pas manqué de la voir. La voie ferrée qu’elle emprunta passe à cent mètres. Cette maison a été bâtie en 1900. Le propriétaire, un pharmacien, l’habitait seul en compagnie de sa mère. Je me suis étonné que deux personnes puissent habiter une maison aussi grande. La propriétaire actuelle pense que tout le rez-de-chaussée devait servir à des réunions entre les notables de la ville. Le pharmacien et sa mère devaient se servir du second et le personnel de maison occupait le troisième.

C’est donc sous une petite pluie fine que j’ai quitté la pension. J’attendais à un feu rouge avant de prendre l’autoroute quand subitement quelqu’un m’a frappé sur l’épaule. Je me suis retourné. C’était le conducteur de la voiture qui me suivait, un homme d’une soixantaine d’années, qui de toute évidence n’était pas très content. Il ne cessait de répéter blinklicht, blinklicht, en me montrant la moto et la route en arrière. Il semblait donc que j’avais oublié le bleaklicht. Ça me disait quelque chose blinklicht. Ah oui ! blink, la même chose en anglais pour 'cligner' et licht en allemand pour 'lumière'. J’avais oublié mon clignotant. Je me suis excusé et ça l’a calmé.

La veille à Berlin je m’étais aussi fait rappeler à l’ordre par un autre motard pour le même motif. Et pendant la journée j’avais déclenché deux flashs sur la route, probablement pour excès de vitesse dans une zone habitée. À certains endroits, sur la Route 1 sur laquelle j’étais, la vitesse était limitée à 40 km/h. J’avais dû passer à 45.

J’avais également déclenché la fureur d’un camionneur. Je l’avais doublé dans une zone autorisée, mais quand je me suis rabattue sur la droite après l’avoir doublé, la zone était devenue interdite au dépassement. Il a fait retentir son klaxon à plusieurs reprises. Le règlement, c’est le règlement, et je devais apprendre à le respecter à la lettre.

Quinze kilomètres après avoir quitté Bourg et juste avant de passer Magdebourg, j’ai franchi l’Elbe. Ce fleuve qui prend sa source en République tchèque, se jette dans la mer du Nord à Hambourg. Il constitua la limite orientale de l’empire de Charlemagne et marqua, jusqu’en 1990, la frontière entre la RFA et la RDA et, par la même occasion, entre l’Ouest et l’Est.

L’autoroute allemande à six voies sur laquelle je roulais, l’E34, m’a conduit tout droit au cœur industriel de l’Allemagne, la grande vallée de la Ruhr et du Rhin. Malgré l’industrialisation massive de cette région, j’ai eu l’agréable surprise de traverser de nombreux coins de campagne, hérissés là aussi, comme toutes les régions que j’avais traversées depuis ma sortie de Pologne, de nombreuses éoliennes pour produire de l'électricité. Pas une seule ligne d’horizon sans tomber sur ces sentinelles du vent. En Allemagne les Verts avaient remplacé les Rouges. La défense des arbres s’était substituée à la défense des prolétaires.

J’avais débuté mon parcours de la journée sous la pluie en franchissant un grand fleuve européen. Je l’ai terminé de la même façon en franchissant le Rhin. Parti de Suisse sur les flancs du Saint-Gothard, ce fleuve traverse ou longe six pays en plus de constituer une frontière naturelle entre la Suisse et le Liechtenstein, entre l'Allemagne et la Suisse et entre l'Allemagne et la France.

Après avoir si longtemps divisé ces deux derniers pays, qui au cours des derniers siècles s’étaient entredéchirés pour se l’approprier tout entier, les hommes avaient fini par réaliser que ce fleuve n’était pas là pour les séparer, mais pour les réunir; comme l’avait si justement écrit Victor Hugo: « Il y a toute l'histoire de l'Europe dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne. Le Rhin réunit tout. »