Pensionnat (J + 137)
Par Fabrice Blocteur le Lundi, octobre 16 2006, 18:27 - Europe - Lien permanent
Pas de jeunes filles pour m’accueillir à la grille mais un monsieur âgé d’environ soixante-dix ans au bout d’une allée et sur le pas de la porte d’une très belle demeure en briques. Sur le fronton l’inscription de la date de construction: 1900. Immédiatement je sais que cet endroit va me plaire. Sa femme m’observe par la fenêtre du premier étage descendre de moto et ôter mon casque. Un motard de noir vêtu dans un endroit aussi isolé est toujours un peu inquiétant de prime abord.
Le monsieur parle un peu allemand mais pas anglais. Non ce n’est pas un pensionnat, enfin pas dans le sens que je l’ai compris mais une pension familiale. Et oui ils ont des chambres. Le prix? Il a dû faire une erreur. Quoi qu’il en soit je dis oui tout de suite.
La chambre est simple mais très belle avec un plafond haut et une fenêtre à l’ancienne munie de deux châssis et d’une espagnolette. La vue donne sur le jardin d’en arrière où sèchent de grands draps blancs. Le monsieur m’invite à venir prendre un café dans la grande salle à manger du bas. Des peaux tannées de gibier sont étendues sur le sol et sur le palier de l’escalier : sangliers, blaireaux, chevreuils, renards; et des cors de cerfs ainsi que des défenses de sangliers sont accrochés aux murs. Un chasseur.
La dame parle un peu anglais et me demande si je veux manger. Non, merci, pas tout de suite. Mais si c’est possible, j’aimerais bien diner vers sept heures. C’est possible! Merci. Le monsieur revient avec une liqueur faite maison. Ça goute la cerise marinée dans l’eau de vie. C’est très bon.
Je remonte dans la chambre et déballe mes bagages. Les murs sont couverts de boiseries. Et la salle de bain est presque aussi grande que la chambre. Tout est rustique: le mobilier est aussi vieux que la maison et la robinetterie d’époque est au bout d’une tuyauterie restée apparente le long des murs.
Je suis le seul client de la pension. Je redescends faire un tour dans le jardin. J’y découvre les autres occupants de la maison: un basset, deux chats adultes et deux chatons. Le jardin s’étend tout autour de la demeure avec un massif de fleurs sur le devant et de grands arbres plantés sur le pourtour du terrain et en perpendiculaire de chaque côté de l’habitation pour séparer le devant de l’arrière.
Sept heures du soir. Je descends pour le diner. C’est la dame qui l’a fait mais c’est le monsieur qui le sert. Un bortsch pour commencer. Et pour suivre du sanglier avec de la purée de pomme de terre et du choux rouge. Il a vraiment dû faire une erreur sur le prix.
Sept heures du matin. J’ai passé une excellente nuit mais je dois être devenu sourd. Pas un bruit. Le petit déjeuner est copieux: fromage blanc, charcuterie, fromage, omelettes aux champignons et au lard, pain frais, confiture de cerises et café. Je pense à déménager en Pologne. Enfin, pas n’importe où. À Wirty. Quelque part dans le sud de la Poméranie. Quatre maisons en tout en incluant celle dans laquelle je suis. Et la forêt tout autour. Je l’avais déjà décidé en arrivant hier mais je le confirme à la dame. Je reste une journée de plus.
Je sors faire un petit tour à l’extérieur. Le chien et les chats ont passé la nuit dehors. Ils n’ont pas dû avoir très chaud. Le thermomètre sur le mur indique trois degrés. Le soleil commence à chasser la brume dans les prés. Il va faire très beau. Je profite de cette matinée de libre pour rédiger les derniers articles des confluents pour le DCP.
La ville la plus proche, Starogard Gdansk, est à une dizaine de kilomètres. Il est midi et la température s’est suffisamment élevée pour que j’aille y faire un tour. Ici, comme presque partout en Europe, le centre est facile à trouver. Il suffit de chercher le clocher de l’église. Starogard en a deux d’églises, une de chaque côté de la place en carré.
À partir du Moyen-âge, les villes se sont bâties autour des églises, centre de savoir et de pouvoir avec des châteaux-forts sur la périphérie (en haut de la colline) pour protéger la cité. Quand les Soviétiques ont détruits les églises après la Révolution, les villes russes ont perdu leur centre. Mais c’est bien connu, la nature à horreur du vide. Elles se sont donc mises en quête d’un nouveau pouvoir pour retrouver leur centre.
Comme les Soviétiques se sont immédiatement lancés dans une industrialisation massive à coup de plans quinquennaux en bâtissant des usines (et en creusant des mines) d’un bout à l’autre du pays, c’est autour de ce nouveau pouvoir, ce pouvoir industriel dirigé par des bureaucrates, que les villes soviétiques se sont retrouvées et rebâties.
C’est pourquoi encore aujourd’hui à travers la Russie, il est courant de voir de grands ensembles d’habitations collectives juxtaposés des usines. Une ville comportant une dizaine d’usine comporte somme toute une dizaine de centres; tous plus moches et gris les uns que les autres; à l’image de leur pouvoir.
Les cyniques prétendent qu’en Amérique du nord, c’est autrefois autour des banques et aujourd’hui autour des centres commerciaux que les villes sont bâties; et que ce centre de pouvoir n’est pas un centre de savoir (donc de l’être), comme au Moyen-âge, mais un centre de l’avoir (donc de l’argent).
Il existe un immense jardin botanique juste à côté de la pension. J’ignore ce que ce magnifique jardin fait ici perdu en pleine nature. Je reviens de Starogard. Il est quinze heures et je décide d’aller y faire un petit tour avant de rentrer à la pension. À cette période de l’année il ne reste plus de fleurs mais le jardin contient une très grande quantité d’arbres de différentes essences.
Je traverse cet immense jardin pour me retrouver dans une forêt à travers laquelle je m’enfonce. Plusieurs sentiers la sillonnent et je passe de l’un à l’autre. Tiens ! une tombe. Avec une croix de plus d’un mètre de haut. Je n’arrive pas à déchiffrer l’inscription.
Ça va déjà faire un petit moment que je marche. Il va falloir penser à faire demi-tour. Encore cinq minutes. Je m’arrête sous un chêne pour ramasser quelques feuilles. Encore quelques pas. Qu’est ce que j’aperçois là bas à travers les arbres? Allons y jeter un coup d’œil. C’est un lac. Je suis arrivé au bord d’un lac. J’entends des oies cacardées de l’autre côté mais je n’arrive pas à les distinguées. C’est trop loin. C’est décidé. Après avoir déménagé à Wirty, c’est là que je m’installe.
Cinq heures. Il faut vraiment que je rentre. J’ai encore deux ou trois trucs à faire. Quoi qu’il en soit, si je n’arrive pas à terminer ça ce soir, je reste une journée de plus.
