Je suis arrivé à la frontière russe à 11:30. J’anticipais les complications. L’exemple des fois précédentes n’était pas très encourageant. Point de complications cette fois mais j’y suis quand même resté une heure et demi à remplir de la paperasse; complètement inutile à mon humble avis; avis qui n’est pas celui des fonctionnaires qui l’exige.

Je n’étais pas très chaud pour m’y présenter à la frontière russe, d’autant qu’il faisait froid quand j’ai quitté l’hôtel avec une température de 9° et un temps une fois de plus maussade. J’ai été tenté de rester une journée supplémentaire. L’endroit me plaisait énormément.

Juste après avoir franchi la frontière lituanienne sans me faire arrêter, je suis tombé sur une file de voiture en attente devant la frontière russe. Les conducteurs m’ont fait signe de passer devant eux. Heureusement. À voir la longueur de la file, j’en avais au moins pour une demi-journée d’attente.

Les fonctionnaires russes très courtois n’ont pas très bien compris le fait qu’un voyageur muni d’un passeport canadien puisse se promener avec une moto enregistrée au Japon. Il voulait également savoir où se situait le poste frontière russe de Pogranicnyj que j’avais déjà franchi d’après le tampon sur mon passeport qui en faisait foi. Impossible de me rappeler. J’ai cherché sur la carte. Impossible de trouver. Ils n’ont pas insisté.

Je m’en suis souvenu quelques minutes plus tard. C’était en sortant de Chine. Les Russes m’avaient d’abord accepté, puis refouler en Chine, pour finalement m’accepter après de nombreux palabres. Un des tampons de la douane de Pogranicnyj comportait la mention « refoulé ».

Tout comme les fois précédentes, j’ai dû signer une bonne dizaine de documents, parfois à trois endroits différents. Mais ceci n’est rien comparé au nombre de tampons que les fonctionnaires ont apposés sur ces même documents.

Le soleil a joué à cache-cache avec les nuages une bonne partie de la journée. Je me dirigeais plein ouest et je le voyais briller un peu plus au nord sur la Lituanie. Il a fini par venir faire un tour vers le sud au milieu de l’après-midi et ne m’a plus quitté de la journée. La température s’en est tout de suite trouvée ragaillardie en grimpant de 4°.

Les conditions de la route du côté russe étaient semblables à celles que j’avais déjà connues précédemment : tantôt bonnes et tantôt mauvaises. Je suis même tombé sur des portions comportant des pavés. Ils avaient dû être posés par l’administration prussienne à l’époque où Madame de Bourboulon était passée par ici. À part les pavés, il n’en restait plus grand-chose de cette époque prussienne : une église en ruine juste après la frontière, quelques murs en briques par-ci par-là, des platanes presque centenaires sur le bord de la route.

Il en restait encore moins de cette présence prussienne de la ville magnifique que fut Königsberg. Les photos d’avant 1945 témoignent que cette ville était un véritable joyau culturel et architectural, une des plus belles villes d’Europe. Fondée comme un simple fort teuton en 1255, elle fut la résidence du grand maître des chevaliers teutoniques à partir de 1457 et de leurs successeurs, les ducs de Prusse.

Je pense que c’est Coluche qui avait dit : « Confiez le Sahara à des fonctionnaire et après six mois il faudra y importer du sable ». On a en un bel exemple avec Königsberg qui a été confié à des fonctionnaires soviétiques. Je suis passé à travers de nombreuses villes affreusement laides en Russie et je ne pensais pas qu’on puisse faire pire que ce que j’avais vu. On peut. Et le pire du pire c’est qu’ils ont accompli cet exploit de fabrication de laideur avec ce qu’il y avait de plus beau. Même la cathédrale qu’on vient tout juste de rénover ne peut même pas racheter un tant soit peu ce désastre. C’est triste à pleurer.

Et pour ajouter l’insulte à l’injure, quand les Soviétiques décidèrent de lui donner un nouveau nom en 1946 après en avoir déporté une partie des survivants en Sibérie et expulsé le reste en Allemagne, ils ne trouvèrent rien de mieux que de la baptiser du nom de Kaliningrad, d’après Mikhaïl Kalinin, un copain de Staline qui venait juste de rendre l’âme un mois plus tôt. Le « héros » en question avait été un des principaux responsables de la famine en Ukraine avant d’autoriser le massacre de milliers d’officiers polonais dans la forêt de Katyn en 1940; massacre que les Soviétique ont d’ailleurs longtemps attribué aux Nazis.

Il est question de lui donner un nouveau nom à cette ville. Mais pas question de retourner à son ancien, associé à l’invasion allemande. On a bien pensé à Baltiisk, la ville des baltiques, sauf qu’une ville porte déjà ce nom. Certains on suggéré Kantgrad, la ville de Kant. C’est en effet ici qu’il est né et où il a étudié, enseigné et où il repose. Et il est autant admiré des Allemands que des Russes. On continue de cogiter sur ce nom. Mais si jamais il revenait et voyait ce qu’on en a fait de sa ville, je ne suis pas sûre qu’il y consente. Moi non plus si on me demande mon avis.

Ce goulag urbain de tristesse architecturale ne m’a pas donné envie d’y poser les pieds, à l’exception d’un par obligation devant quelques feux rouges. Je n’ai pas d’avantage eu envie d’y prendre de photo. À quoi bon, si ce n’est que pour y témoigner de l’horreur. Je l’ai traversé le plus vite que j’ai pu en filant plein ouest jusqu’au port et en tournant à angle gauche vers le sud pour me diriger vers la Pologne.

J’ai longé la Mer Baltique sur quelques kilomètres. Il se faisait déjà tard et j’espérais trouver un hôtel le long de la côte. J’en ai trouvé un juste avant la frontière mais à 45 € j’ai préféré continuer vers ce que la réceptionniste m’a recommandé comme étant plus petit et moins cher.

Je ne l’ai pas trouvé et je me suis retrouvé une nouvelle fois devant une file interminable de voitures devant le poste frontalier. J’ai doublé cette file longue d’environ un kilomètre avant qu’un agent de l’immigration me fasse signe d’arrêter et de présenter mon passeport. J’ai remis par la même occasion toute la paperasse que j’avais reçue quelques heures plus tôt.

Une fois n’est pas coutume et l’attente pour sortir de Russie fut courte. En moins de trente minutes j’étais devant le poste frontière polonais en doublant une fois encore toutes les voitures en attente.

- Vous n’avez pas de cigarettes à déclarer? m’a demandé le douanier après m’avoir rendu mon passeport.

- Non, ni cigarette ni vodka.

Juste après avoir donné cette réponse par automatisme, j’ai réalisé que je venais de faire une fausse déclaration, tout du moins en ce qui concerne la vodka. Trop tard. Il venait de me faire signe de passer. J’étais en Pologne.

Une dizaine de kilomètres plus loin, juste après avoir franchi la Rivière Pasteka, je me suis arrêté à Braniewo où malgré la nuit qui tombait j’ai pu constater que cette ville était très belle. Comment peut-il exister des endroits aussi beaux à côté de villes aussi laides? Comment peut-on réussir à restaurer et conserver d’un côté d’une frontière ce qu’on s’est acharné à détruire de l’autre?

Je me suis arrêté sur le parvis de la cathédrale à l’intérieur de laquelle un mariage était célébré. Des enfants sont accourus des alentours pour venir me saluer et me diriger vers un hôtel. Heureusement que par des journées comme celle-ci leurs sourires et leurs singeries arrivent à me faire oublier la laideur de certaines parties du monde que je traverse parfois et la bêtise de ceux qui les rendent ainsi.