Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Jeudi, septembre 21 2006

Contre toute apparence (J + 112, 339 km)

Natalia s’est levée à sept heures pour aller travailler. Je me suis levé en même temps pour préparer les bagages. Deux amis d’Alexey sont passés me dire au revoir et j’ai attendu que la température s’élève un peu avant de prendre le départ. Deux autres amis motards d’Alexey sont arrivés vers onze heures pour m’escorter jusqu’à l’extérieur de la ville et m’indiquer la route de Perm.

Tout comme hier, la journée était vraiment très belle. La température n’a jamais dépassée les 15° mais je n’ai pas eu froid. Les nouvelles bottes sont très confortables et je pense que je n’aurai plus les pieds gelés comme ce fut le cas au cours des derniers jours.

Je suis de nouveau tombé sur des portions assez longues de routes en mauvais états où la boue avait fait place à la poussière. Les moissons ne sont pas encore terminées dans cette partie de la Russie. C’est bon signe. La saison froide ne s’y installe que plus tardivement.

J’ai réduit ma vitesse maximale de 120 km/h qu’elle était depuis Irkoutsk à 90 km/h. Je vais essayer de maintenir cette vitesse tant que je serai en Russie. Je ne compte plus faire d’étape de plus de 400 kilomètres par jour et cette vitesse me laissera largement le temps d’accomplir cette distance en une journée sans trop ressentir la fatigue.

La plaine commence à se plisser et à s’onduler laissant apparaître des valons et des coteaux. Je commence à m’élever légèrement et à me rapprocher de l’Oural.

À une quarantaine de kilomètres d’Ekaterinbourg, j’ai subitement vu un homme devant une station service me faire de grands signes. Je me suis arrêté. C’était Elia, un ami d’Alex qui avait été prévenu de mon arrivée et qui avait fait le déplacement jusqu’ici pour m’indiquer le chemin. Il m’a également proposé de m’héberger pour la nuit.

J’ai suivi sa voiture au milieu des encombrements de fin de journée jusqu’au centre-ville où il demeurait. L’eau chaude avait été coupée à l’extérieur de son bâtiment pour cause de réparation et on est d’abord passé à l’appartement de ses beaux-parents pour que je puisse prendre une douche et diner.

J’avais abondement transpiré sous ma combinaison étanche et une large tache s’étendait de l’aine jusqu’aux genoux. En me voyant ainsi, Yura, sa fille de douze ans, s’est mise à commenter mon apparence à son père. Sans comprendre ce qu’elle disait, j’ai quand même pu saisir qu’elle pensait que j’avais fait un gros pipi dans mon pantalon. Comme elle ne semblait pas convaincre son père du méfait, elle s’est précipitée à la cuisine pour raconter la même histoire à sa mère. Celle-ci est venue faire un tour au salon avec Yura pour constater le délit de visu.

J’ai expliqué à la maman, qui ne comprenait pas l’anglais, que malgré les apparences je n’avais pas fait dans mes culottes. Nouvelle explication pour Yura, cette fois de la maman. Mais ni la mère ni le père ne semblait arriver à la convaincre. J’imaginais déjà la scène à l’école demain matin. Après avoir rameuté toutes ses copines autour d’elle, Yura allait leurs compter que sa première rencontre avec un Occidental n’avait rien à voir avec ce qu’elle s’imaginait.

Je doute fort que Madame de Bourboulon ait eu à faire face à ce genre de mésaventure lors de son arrivée dans cette ville. En tout cas, elle n’en fait pas mention et elle profita de son passage ici pour acheter de superbes améthystes venant de l’Oural. Quant à Michel Strogoff, il y arriva « sans aucun accident fâcheux ». Ni l’un ni l’autre ne pouvait prévoir l’importance que cette ville allait prendre dans les années qui suivirent leurs passages.

Démographiquement, elle est devenue la troisième ville de Russie derrière Moscou et Saint-Pétersbourg mais la réputation qu’elle a acquise est tout autre. C’est en effet dans le sous-sol de la maison d’un marchand du centre-ville que le 16 juillet 1918, le tsar Nicholas II, sa femme, la tsarine Alexandra, et leurs cinq enfants furent exécutés par les Bolcheviks. La maison fut transformée en musée sur l’athéisme pendant la période soviétique. Et, en 1977, par crainte que l’endroit ne devienne un lieu de culte pour les sympathisants monarchiques, le gouverneur de la région, un certain Boris Eltsine, fit démolir la bâtisse.

Une croix en acier y fut érigée en 1991 et une seconde en marbre en 1998. Une imposante église de style byzantin domine maintenant le site. C’est là qu’Elia m’a emmené en fin de soirée. Malgré l’heure tardive, l’église était toujours ouverte et quelques personnes s’y recueillaient en silence.

On est finalement arrivé à l’appartement d’Elia vers onze heures. Sa femme et sa fille étaient restées chez ses beaux-parents pour y passer la nuit. L’immeuble, était dans le même état de délabrement que la majorité des immeubles dans lesquels je suis entré depuis mon arrivée dans ce pays avec un ascenseur qui poussif qui dégageait une odeur d’urine.

L’appartement très bien tenu n’était doté que d’une large pièce avec un petit coin pour y faire à manger. Les toilettes et les douches ainsi qu’une large cuisine étaient partagées par tous les occupants de l’étage comme au bon vieux temps du socialisme.

Pour ne pas déroger aux bonnes habitudes de l’accueil russe, nous avons terminé la soirée en vodka tchout tchout.

Mercredi, septembre 20 2006

Veille (J + 111)

Superbe journée aujourd’hui. Le ciel est dégagé et la température est légèrement en hausse. Le temps va rester dégagé encore deux jours avec une température légèrement en hausse. Ça devrait me laisser le temps d’aller jusqu’à Perm. Ensuite la température va plonger vers des records hors saison pour quelques jours avec neige et pluie.

Les occupants de l’appartement se sont levés vers midi, un peu plus tôt que d’habitude. On a déjeuné ensemble et Alexey ainsi que Natalia m’ont emmené dans un magasin de vêtements industriels pour acheter des gants étanches à la pluie et au froid. Ils sont énormes et de couleur orange. Je ne vais pas passer inaperçu sur la route.

On est retourné au garage en soirée et j’ai été lavé la moto dans un lave-auto situé dans le quartier. Elle en avait plus que besoin. J’avais accumulé un poids considérable de boue au cours des dernières semaines. Même dans les villes, à la moindre précipitation, le système d’écoulement des eaux est tellement défectueux que les rues et les trottoirs se couvrent d’eau et de boue très rapidement. Les voitures donnent une impression d’avoir effectué un rallye automobile à travers une forêt tropicale.

Mardi, septembre 19 2006

Petits soucis (J + 110)

Il a neigé ce matin. Pas beaucoup et la neige ne s’est pas accumulée sur le sol. Mais il a fait froid toute la journée alors qu’à Vladivostok c’est quasiment l’été. Je m’y étais gelé au début du mois de juin. Je perds un temps précieux à rester aussi longtemps dans cette ville mais avec de telles conditions météo, je ne pourrais pas aller très loin.

Le temps pluvieux devrait faire place à un éclaircissement à partir de demain et à un léger réchauffement le jour suivant. La moto est prête. Mon torticolis va beaucoup mieux et mon œil est guéri. J’ai donc fixé le départ à jeudi matin.

Je suis une nouvelle fois resté presque toute la journée à tourné en rond dans l’appartement avec une vue limitée sur ceux d’en face. Autrefois, la porte d’entrée restait ouverte en permanence. Mais il y a tout juste six mois, plusieurs malfrats se sont introduits chez Alexey dans le but de lui soutirer de l’argent ainsi qu’à ses amis présents. Une échauffourée s’en est suivie. Sergueï, le meilleur ami d’Alexey, s’est fait poignarder à deux reprises dans la salle de bain. Il était mort à l’arrivée des secours.

Alexey ne dispose que d’une clé et je ne peux pas sortir tant que tout le monde dort. Personne ne pourrait refermer la porte derrière moi. Je me suis levé vers huit heures mais le reste des occupants ne s’est réveillé qu’à trois heures de l’après-midi.

J’ai été faire un tour dans un cybercafé en soirée mais encore une fois la durée d’utilisation y fut limitée et je n’ai pas pu tout faire. Quand je passe mes journées sur la moto, je n’ai pas le temps d’aller sur l’internet où je ne trouve pas d’endroit pour y accéder, et quand je dispose de temps comme au cours des derniers jours, c’est le temps d’accès à l’internet qui m’est compté. Mais qui n’a pas ses petits soucis qui ne sont que bagatelles comparés aux grands soucis de la vie des peuples.

Lundi, septembre 18 2006

Longue nuit (J + 109)

Si la journée d’hier fut calme et courte, ce ne fut pas le cas de la nuit. Alexey est repassé me chercher en soirée avec ses amis pour qu’on aille au garage. Je n’étais pas trop partant mais refusé l’invitation n’aurait pas été très élégant.

Les soirées de motards qui se retrouvent dans leur antre consistent surtout à réparer des motos. Je ne suis pas un fanatique de motos. J’aime partir seul pour de petites balades de quelques heures ou de longues virées de plusieurs jours, tout comme je pars en randonnée à pieds à travers la campagne ou les montagnes : je n’essaye pas de battre des records ni de prouver quoi que se soit. Je prends mon temps.

J’admire le paysage et j’ai du plaisir à m’arrêter ici une heure pour prendre des photos et là toute une journée simplement parce que l’endroit m’a séduit. J’aime la sensation de liberté que la moto procure, mais je préfère passer mon temps dessus qu’à ses côtés, à identifier ses problèmes ou à tenter d’améliorer ses performances.

Je ne connais rien à la mécanique et je serais même incapable de réparer une crevaison. J’ignore le nombre de cylindres à l’intérieure du moteur de la mienne tout comme j’ignore sa puissance motrice en terme de chevaux-vapeur. Je la lave quand elle est sale et l’emmène au garage au moindre petit ennui. Je change les pneus, la batterie, des ampoules, quelques câbles et autres pièces de façon régulière pour prévenir plutôt que guérir les problèmes.

J’aime cette moto. Je savais en partant qu’elle n’était pas la machine idéale pour entreprendre ce genre de voyage; je m’attendais à éprouver des ennuis mécaniques et les avis furent nombreux pour que je la remplace par une autre. Mais ma mère avait l’habitude de dire que « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », et j’aime le goût de la soupe que cette moto m’a servie jusqu’ici. Je n’avais aucune raison de changer de pots, même pour ce très long voyage. La suite me dira si j’avais raison.

Je me suis donc contenté de regarder les membres du club s’activer autour de leurs motos pendant une partie de la soirée. D’autres membres et des amis d’Alexey sont arrivés les uns derrières les autres et on a continué à trinquer, mais cette fois uniquement avec de la bière en laissant la vodka de côté. Certains sont restés, d’autre son repartis.

On a terminé la nuit à six avec un étudiant en théologie d’une trentaine d’années et un religieux. À capela, l’étudiant nous a entamé une chanson russe vieille de plus d’un millénaire et d’une durée d’au moins vingt minutes. Il y était question d’un guerrier agonisant sur le champ de bataille et survolé par des corbeaux. Après avoir refusé l’inévitable, il fini par accepter son sort.

Il a enchainé par une chanson cosaque tout aussi longue dont le refrain fut repris en cœur par tous. Ce n’est pas la première fois, au cours d’une soirée en Russie, que j’entends quelqu’un chanter, mais à chaque fois, ces chansons tellement mélancoliques me donne la chaire de poule. Sans en comprendre les paroles, j’en saisi toute l’émotion.

Il était cinq heures trente quand quelqu’un a proposé qu’on aille se coucher. On a gelé sur le bord de la route par une température de -3° pendant près d’une demi-heure avant qu’un taxi ne s’arrête pour nous ramener au centre ville.

Je me suis réveillé un peu avant midi, les autres trois heures plus tard. Le temps n’avait toujours pas changé et continuait d’être déprimant. On est parti avec Alexey et un de ses amis à la recherche d’une paire de bottes qu’on a dénichée dans un magasin de surplus militaire. Pour une quarantaine d’euros, j’ai hérité de bottes en cuir confortables et chaudes mais dont j’ai des doutes concernant l’étanchéité.

On a ensuite retraversé la ville pour une paire de gants qu’Alexey espérait trouver dans un magasin de vêtements industriels. On a fait choux blancs mais on va refaire une tentative dans une autre partie de la ville demain. Le restant de la soirée a été consacré au tourisme.

On s’est promené au bord de la Toura et dans la vieille partie de la ville fondée en 1586, aujourd’hui capitale russe du pétrole avec le plus haut niveau de vie du pays, et qu’Alexey connaît bien pour y être né. Il m’a montré un bâtiment qu’occupait autrefois le NKVD et, par la suite, son successeur, le MVD (que l’on confond souvent avec le KGB), la fameuse police politique soviétique.

Lorsqu’il était enfant, il s’amusait à pénétrer avec ses amis à l’intérieur de certains bâtiments en passant par les égouts. Une fois, ils se sont retrouvés dans les sous-sols de cette bâtisse où ils sont tombés sur des ossements et des traces d’exécutions. Effrayés, ils se sont enfuis sans rien avouer à leurs parents. Ce n’est que plusieurs années plus tard que lui et ses amis ont compris de quoi il s’agissait.

Dimanche, septembre 17 2006

Une fois n’est pas coutume (J + 108)

Une fois n’est pas coutume et, contrairement aux jours précédents, la journée fut calme et courte.

La moto est réparée et plus rien ne me retient à Tioumen, plus rien à l’exception du temps qui continue à être froid et pluvieux. De la neige est prévue pour demain soir et elle est tombée à Oulan-Oude il y a deux jours. Toutefois, la météo annonce une éclaircie et un léger réchauffement pour mercredi qui devrait durer deux ou trois jours. Je vais essayer d’en profiter, franchir l’Oural et me rendre jusqu’à Perm pendant cette petite accalmie.

J’ai passé toute la matinée et le début de la matinée à lire en attendant que tout le monde se lève. Je suis parti vers quinze heures avec Alexey et deux de ses amis à la recherche d’un cybercafé. Alexey dispose de l’Internet (il travail dans ce domaine) mais il est éprouve actuellement des problèmes de connections et il m’est impossible de l’utiliser.

On a fait un petit arrêt à un petit festival de jazz organisé annuellement par la municipalité. La tête de la chanteuse sortait tout juste des énormes chandails qu’elle avait revêtus pour braver le froid. Le public, peux nombreux, l’écoutait pendant quelques minutes en gelant debout avant de battre rapidement en retraite pour aller se réchauffer ailleurs.

Le premier café Internet était fermé et on ne disposait que de peu de temps avant que le second ne ferme également. Je n’ai donc pas pu disposer du temps nécessaire pour faire tout ce que je souhaitais réaliser.

On a refait le chemin inverse pour rentrer à l’appartement où je suis resté bien au chaud à lire pendant qu’Alexey ressortait avec ses amis.

Samedi, septembre 16 2006

Made in Russia (J + 107)

Ma moto ressemble de plus en plus à une moto russe et de moins en moins à une moto japonaise. Après la batterie installée à Vladivostok, la suspension avant et la boîte en aluminium montées à Irkoutsk et le pot d’échappement réparé et modifié à Omsk, j’ai maintenant une suspension arrière Made in Russia.

Tout comme la veille, Alexey et ses amis, revenus tous ensemble à l’appartement vers six heures du matin, se sont réveillés en début d’après-midi avec d’énormes gueules de bois. Je suis parti avec Alexey et trois autres motards vers seize heures à la recherche des pièces de rechanges dans un bazar à ciel ouvert où toutes sortes de marchandises étaient étalées, incluant des pièces de rechange pour auto et pour moto.

On est rapidement tombé sur une échoppe tenue par une femme où on a trouvé deux suspensions fabriquées en Russie. D’après Alexey, la qualité n’était pas japonaise mais suffisamment bonne pour traverser le reste du pays et l’Europe. Je suis retourné avec lui au garage pendant que ses amis partaient faire autre chose. Le temps continuait d’être maussade et froid. Les gens étaient de nouveau emmitouflés avec des vêtements d’hiver.

Comme il fallait s’y attendre, les nouvelles pièces n’étaient pas exactement conformes aux anciennes. Là encore, Alexey à procéder à quelques modifications en utilisant des pièces pour automobile. On a attendu que ses amis nous rejoignent pour fixer les deux suspensions sur la moto.

Entre temps, je lui ai demandé si la soirée d’hier soir s’était passée sans problème étant donné que sa femme et sa maitresse s’était retrouvées ensemble pour finir la soirée. Aucun problème. Natacha était au courant pour Natalia, et vice-versa. Ce n’était pas le grand amour entre les deux mais une certaine cohabitation non-conflictuelle existait.

Sa femme est d’ailleurs arrivée dans l’entrefaite. Mon torticolis continuait de m’ennuyer et elle s’est proposé de me masser la nuque aussitôt rentré à l’appartement. Serguei et Alexander sont arrivés peu de temps après et ils ont aidé Alexey à installer les suspensions. Comme elles sont plus longues que les anciennes, la partie arrière de ma moto se trouve surélevée de quelques centimètres, la faisant étrangement ressembler à une moto tout terrain : normalno.

Bien que tous ces motards aient recommencé à boire dès qu’ils furent réveillés, ils avaient décidé de ne pas sortir ce soir. On est donc tous rentré à l’appartement où Natacha à procédé au massage de ma nuque avant que tout le monde n’aille sagement se coucher.

Vendredi, septembre 15 2006

De réparations en réparations (J + 106)

J’ai presque bien dormi. Ce sont les moustiques m’ont empêché de bien dormir. Madame de Bourboulon s’était fait attaquer par des maringouins et toutes sortes d’insectes en traversant les marais de la Baraba après avoir quitté Tomsk. Je pensais que j’échapperais à cette plaie naturelle de la Sibérie mais ils m’attendaient à Tioumen. J’ai été obligé d’enfiler la cagoule que j’utilise contre le froid sur la moto et de m’entourer le reste du visage et les yeux d’un foulard.

Je me suis réveillé vers neuf heures. Natacha, la femme d’Alexey, était devant l’ordinateur. Elle est sortie aussitôt en me faisant comprendre que son mari n’allait pas tarder à rentrer. Il est effectivement arrivé quelques minutes plus tard. Il n’avait pas dormi de la nuit et lui et tenait difficilement sur ses jambes. Il m’a dit qu’il devait dormir un peu et s’est installé sur un échafaudage après avoir refusé de profiter de son lit comme je lui suggérais.

Le téléphone n’a pas cessé de sonner mais il s’était endormi profondément et ne s’est pas réveillé avant qu’un de ses amis ne passe vers quinze heures et ne le tire de son sommeil. Je ne suis pas parvenu à faire les mises à jour du blog sur l’ordinateur d’Alexey, mais j’en ai profité pour faire un gros ménage dans mes fichiers informatiques et sur les photos numériques.

Deux autres amis d’Alexey que j’avais déjà rencontré hier soir sont arrivés quelque temps plus tard et on est parti pour le garage du club afin de procéder aux réparations de ma moto. Je m’étais réveillé avec un torticolis et il m’était impossible de conduire la moto. Je suis donc monté dans un taxi avec trois des membres du club et Alexey a conduit ma moto.

Le garage était situé dans la banlieue et ressemblait à celui de Pavel à Irkoutsk bien qu’un peu plus large. Il était accolé à des autres semblables dans lesquelles les gens du voisinage entreposaient leurs voitures pour la nuit. Plusieurs motos en cours de réparations ou de montage occupaient presque tous l’espace avec un petit bar dans un coin et quelques instruments de musique.

Avant de se mettre au travail, Alexey m’a proposé qu’on aille dans un sauna pour soulager mon torticolis. On a repris un autre taxi, cette fois tous ensemble pour parcourir trois ou quatre kilomètre au milieu de la circulation dense de fin de journée.

Il continuait de brouillasser et la température continuait de descendre. Les prévisions météo pour les prochains jours n’étaient pas très encourageantes avec une nouvelle vague de froid accompagnée de chutes de neige. Et je n’avais toujours pas franchi l’Oural bien que je n’en étais plus distant que d’environ trois cents kilomètres.

Dénisse, un des amis d’Alexey, était allé à son travail ce matin sans avoir dormi de la nuit. Sergueï, n’avait somnolé qu’une heure. Seul Evguéni avait passé sa nuit à dormir. Et tous avaient recommencé à boire dès qu’ils s’étaient retrouvés en début d’après midi. J’ai préféré m’abstenir. La bière nous a accompagnés à l’intérieur du sauna pour être bue mais également pour être mélangée à de l’eau afin d’en asperger les pierres brulantes.

On est ensuite retourné au garage. Dans l’intervalle, Natacha, la femme d’Alexey que j’avais rencontré en matinée, était arrivée. J’avais signalé à Alexey hier en arrivant qu’en plus du frein arrière j’avais découvert en matinée un problème avec la suspension arrière. La durite de celle de gauche était en morceau. D’après Alexey le problème n’était pas trop grave et pouvait également être réparé.

C’est Sergueï qui s’est occupé de régler le problème du frein. Encore une fois, comme partout où j’étais passé en Russie, le matériel faisait défaut mais l’ingéniosité de ces maestros de la mécanique la compensait largement. Ils improvisaient au fur et à mesure que les travaux avançaient.

Comme Sergueï ne pouvait voir correctement l’emplacement des pièces à démonter en dessous du moteur, il a retiré la batterie de sa moto et l’ampoule de son clignotant arrière. Un fil électrique à été connecté entre les deux et une lampe de fortune a ainsi été crée en moins de deux minutes.

Natacha est allée chercher de quoi manger (et surtout de quoi boire). Elle était la troisième compagne d’Alexey qui était âgé de trente deux ans. Il avait été marié aux deux premières et ne souhaitait pas répéter l’expérience une troisième fois. Moins de dix minutes après qu’elle soit partie, Natalia, la maitresse d’Alexey, est arrivée avec une de ses amies.

Entre temps la réparation du frein avait été complétée et deux autres membres du club étaient arrivés. Pour le problème de la suspension, Alexey m’a proposé de la remplacer par une suspension russe. La qualité de celle-ci ne serait pas excellente mais me permettrait sans problème de pouvoir compléter mon voyage. Il fallait remettre cette seconde réparation à demain. On passerait en matinée ou dans l’après-midi dans une boutique pour faire l’achat du matériel nécessaire.

Tous ces gens étaient très contents d’être avec moi et moi d’être avec eux. Je ne comptais plus le nombre de fois depuis mon arrivée hier ou Alexey m’avait dit qu’il était heureux que je sois venu. La réparation terminée, il m’avait dit que Sergueï (qui ne parle pas l’anglais) lui avait confié qu’il était très fier de pouvoir travailler sur ma moto.

Chacun de ceux qui baragouinaient deux mots d’anglais faisaient des efforts considérables pour converser avec moi. Ils se fendaient en quatre pour me faire plaisir, dépensaient des sommes élevées pour m’entretenir (comme dans le cas du sauna et des taxis) et refusaient que je débourse le moindre rouble en retour. Ils éprouvaient tous pour moi une admiration dont je saisissais mal la raison.

Il était maintenant passé une heure du matin et, tout comme hier soir, le programme était de poursuivre cette soirée autre part. Personnellement je préférais aller dormir. On s’est donc dirigé vers le centre-ville avec deux personnes sur un scooter et les autres dans un taxi. On a réveillé Natacha qui après s’être levé a voulu accompagner son mari. Au bout de quelques minutes ils ont fini par sortir tous ensemble et moi par aller me coucher.

Jeudi, septembre 14 2006

De MC en MC (J + 105, 381 km)

Les camionneurs d’hier soir m’ont réveillé à sept heures trente pour qu’on prenne le petit déjeuner ensemble. L’un deux voulaient même qu’on refasse vodka tchout tchout. Il n’en était pas question, même pour un petit verre. On a fini le reste de saucisson en buvant du café.

Au cours de cette journée de juillet qui devait l’amener jusqu’à Tioumen, Madame de Bourboulon voyagea sous des chaleurs excessives et le thermomètre monta jusqu’à 32°. Il se situait 20° plus bas quand j’ai quitté l’hôtel et c’est la température la plus haute que j’eus de toute la journée.

Michel Strogoff était passé au même endroit et Jules Verne, sans y être allé, le décrit assez bien : « C’était la plaine sans limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu’on eût dit nettement tracée au compas ».

Le temps était gris et maussade avec quelques corbeaux qui traversaient à vol bas cette plaine triste et désolée parsemée de quelques marécages. Les moissons étaient terminées et les champs venaient d’être brulés, dégageant une forte odeur de fumée mélangée à celle du purin qu’on y avait répandu. D’ici quelques jours ces terres seraient retournées pour les préparer au prochain ensemencement.

Je n’avais pas fait vingt kilomètres que j’ai réalisé que j’avais oublié les médicaments pour mes yeux à l’hôtel. J’ai dû faire demi-tour. J’étais bien resté assis pendant une minute sans parler avant de partir mais j’avais oublié de cracher à trois reprises par dessus mon épaule. Le traitement médical était efficace et il était préférable de le poursuivre encore quelques jours. L’inflammation avait disparu et je ne ressentais plus aucune douleur.

J’ai passé toute la journée à passer à travers des averses de pluie très brèves qui se sont succédé les une derrière les autres par intervalles d’une trentaine minutes. Les nuages de pluie venaient de l’ouest et semblaient emprunter le même trajet que moi mais en sens inverse. Je les voyais s’approcher du bout de la longue route de plusieurs kilomètres sur laquelle j’étais. Très loin sur l’horizon, le ciel à droite et à gauche de cette ligne droite était dégagé et je pestais intérieurement contre ce mauvais temps qui semblait s’acharner sur cette route et sur moi aujourd’hui.

Et plus il pleuvait et plus la température descendait. En début d’après-midi elle n’était plus que de 8°. La pluie avait traversé les gants et j’avais les mains gelées. Les pieds également. Alexey avait voulu m’emmener dans un magasin acheter une paire de bottes avant que je quitte Omsk mais on avait manqué de temps.

J’avais eu depuis mon départ ce matin une ou deux petites périodes ou je sentais que je commençais à somnoler, cause probable du froid et de la perte d’énergie. C’était le signal qu’il fallait que je m’arrête. Encore ce matin j’avais vu un camion renversé sur le bas-côté de la route, accident dû au vent ou au chauffeur qui s’était endormi. J’ai fait deux arrêts pour boire du café et manger des barres de chocolat pour me réchauffer et reprendre des forces.

En faisant le dernier plein d’essence à une cinquantaine de kilomètres de Tioumen je grelotais et j’avais très hâte d’arriver. Le soleil a refait son apparition au moment où j’entrais dans la ville. La température avait grimpé légèrement.

Tout comme Madame de Bourboulon, Michel Strogoff était passé par Tioumen. Il y était arrivé le 22 juillet pour n’y rester que le temps nécessaire pour procéder au changement des chevaux. Les Tatars n’occupaient pas encore la ville mais ils s’approchaient à marche forcée de la vallée de l’Ichim.

La veille, juste après m’être arrêté à Abatkoïe, j’avais reçu un appel de Tioumen de quelqu’un qui s’était présenté comme étant Alexey. Il avait été prévenu de mon arrivée par l’autre Alexey, celui d’Omsk, et était au courant pour mon problème de frein arrière. Il voulait savoir à qu’elle heure j’allais arriver à Tioumen. Je lui avais répondu qu’à cause de l’orage et du problème d’essence il m’était impossible d’arriver aujourd’hui mais que je l’appellerais demain dès mon arrivée.

Je me suis arrêté au coin d’une rue et j’ai téléphoné. Alexey a immédiatement répondu pour me demander où j’étais. Tout comme à Krasnoïarsk, j’ai tendu mon portable à un passant pour qu’il lui indique l’endroit. Il est arrivé quelques minutes plus tard avec un de ses amis. Il habitait à moins de 500 mètres dans un vieil immeuble de cinq étages construit en 1947 par des prisonniers allemands.

Juste avant de monter chez lui, on a rencontré Vladimir, le président d’un club de motards et le propriétaire d’un bar situé à la sortie de la ville. Il nous a proposé de passer nous chercher un peu plus tard pour qu’on aille tous ensemble y prendre un verre.

Alexey avait abattu presque tous les murs pour transformer son appartement en loft. Mais lui non plus ne roulait pas sur l’or et des cartons éventrés de vêtements et de toutes sortes de matériel jonchaient le sol au milieu des gravats de bêtons et de plâtre et de quelques échafaudages. Il était également le président d’un club de motards (Tioumen en compte plusieurs) et plusieurs des membres sont arrivés pour venir me saluer.

Vladimir est arrivé avec un de ses amis et on s’est entassé à huit dans sa voiture japonaise pour se rendre à son bar de l’autre côté de la rivière Toura: normalno.

L’établissement était aussi le lieu de rassemblement des membres du club de Vladimir. Comme quelques uns des MC (moto club) russes, des représentations de bandes dessinées futuriste à l’imagerie moyenâgeuse et gothique ou le noir et le rouge prédominent y figuraient largement.

Ce n’était pas le cas de celui-ci mais le drapeau confédéré y est parfois affiché ainsi que des objets et des symboles néonazis. Il ne faut pas nécessairement sauter trop rapidement aux conclusions et penser que les membres de ses clubs sont idéologiquement proches des courants d’extrêmes droites.

Alexey m’a expliqué que son club n’affichait rien de semblable. Selon lui, il existait deux sortes de club en Russie : ceux qui mettent l’accent sur le contenant et ceux qui mettent l’accent sur le contenu. Les premiers sont des adorateurs de moto, des fétichistes qui aiment les belles machines et qui s’entourent d’une symbolique mécanique. Ils se rencontrent pendant la saison chaude pour exhiber leurs engins; beaucoup moins pour rouler avec.

Ceux qui mettent l’accent sur le contenu vivent littéralement 24 heures sur 24 pour leurs motos. Ils passent leur temps à monter et à démonter leurs machines, à en construire des nouvelles avec des vieilles, à récupérer des antiquités et à les remettre en état. Ils roulent été comme hiver (bien que leurs motos soient plus souvent en réparation qu’en état de fonctionner).

Beaucoup d’entre eux on souvent laissé tous tombé pour vivre leur passion. Les membres de ces clubs sont très soudés, une sorte de fraternité à la d’Artagnan du « Un pour tous et tous pour un » les lie les uns aux autres. Ils réparent ensemble, vivent souvent ensemble et roulent ensemble. Certains souhaitent même, comme l’un deux me l’a confié, mourir ensemble.

Le club de Vladimir appartenait plutôt au premier; celui d’Alexey au second. La plupart des motards que j’ai rencontrés jusqu’ici en Russie font principalement partie du dernier groupe. La majorité de leurs membres sont surtout des marginaux, des anarchistes qui s’opposent au pouvoir quelque soit sont idéologie. Ils essayent du mieux qu’ils peuvent de vivre en autarcie. Ils sont très critiques de la société dans laquelle ils vivent et ne s’identifient pas à la majorité de la population. Ils entretiennent une culture d’opposition.

D’autres clubs s’entourent de symboles fascistes dans un pays qui sort tout juste du communisme comme ils s’entoureraient de symboles communistes dans un pays qui sortirait du fascisme. Le drapeau confédéré n’est pas pour eux associé au courant conservateur à tendance fascisante du sud des États-Unis mais à celui des rebelles en guenilles du général Lee qui s’opposent à la domination du Nord et au pouvoir centralisateur de Washington.

Ils enfourchent leurs machines comme le cow-boy hollywoodien solitaire enfourche son cheval. Ils vivent une sorte de romantisme du désespoir dans un pays qui autrefois ne les laissait pas rêver et qui aujourd’hui leur offre peu d’espoir. Quelques-uns finissent toutefois par être rejoint par la symbolique graphique extrémiste dont il s’entoure et par adopter son pendant idéologique radical.

La soirée s’est passé à boire à la Russe (un peu comme font les Chinois) et à vider cul sec de petits verres de vodka après avoir trinqué entre nous. Chaque verre de vodka était suivi d’une lampée de jus d’orange. On nous a également servis des amuse-gueules de poissons fumés, de crudités et de petits beignets géorgiens fourrés de fromage.

A son arrivée, Madame de Bourboulon est ses compagnons de voyage avait d’abord eu droit à ces petits amuse-gueules avant que ceux-ci ne soient suivis par un plantureux diner de plusieurs services. Déjà à cette époque en Russie les orgies de boissons étaient fréquentes et elle constate avec une certaine justesse « que l’ivrognerie est, avec la superstition, le vice dominant des Russes ».

Après avoir vidé une dizaine de verres, l’état d’ivresse de chacun était fortement avancé. On est retourné à l’appartement d’Alexey comme on était venu. J’étais installé à l’avant au côté du chauffeur qui ne cessait de lâcher le volant pour m’expliquer avec gestes amples et fortes paroles qu’il n’y avait rien à craindre des policiers, ils buvaient encore plus que les conducteurs de voitures. Ce n’est pas les policiers que je craignais, mais l’accident. On est quand même parvenu à faire le trajet sans problème.

Entre temps d’autres invités étaient arrivés chez Alexey et avaient de leur côté fortement entamé des bouteilles de bière et de vodka. Il était passé onze heures et tout le monde se proposait maintenant de continuer la soirée à l’extérieur.

Alexey m’a dit qu’ils étaient tous très heureux de me rencontrer et qu’ils avaient l’intention de célébrer cette rencontre. Il a ajouté que je ne devais pas conclure en les voyants aujourd’hui qu’ils passaient leur temps à boire. En fait, aucun d’entre eux n’avaient bu une goutte d’alcool depuis plusieurs semaines. Mais j’étais de passage et ils comptaient bien rattraper le retard et fêter ma présence dans leur ville. Toutefois, je n’étais pas obligé des les accompagner ce soir. Ils comprenaient que j’avais roulé en moto toute la journée dans des conditions difficiles et je pouvais aller me coucher si j’étais fatigué. J’étais fatigué.

Alexey m’a montré le lit qu’il m’avait préparé. C’était le sien. Il m’a précisé qu’il avait changé les draps et ajouté une couverture pour que je passe la nuit au chaud. Je n’avais aucune idée où il comptait dormir. Je me suis affalé sur le lit et je ne les ai même pas entendus quitter l’appartement.

Mercredi, septembre 13 2006

Entraide (J + 104, 281 km)

J’ai ouvert les rideaux de ma chambre après m’être levé à sept heures trente. Le ciel était en partie dégagé. Peut-être une autre belle journée en perspective. Alexey m’a appelé deux heures plus tard et il est passé me chercher à l’hôtel aussitôt après. Avant qu’on parte je lui ai demandé combien je devrais donner à Slava pour la réparation.

- Rien. C’est de l’entraide entre motards. Mais tu peux lui offrir un petit cadeau qu’il ne pourrait pas trouver ici.

J’ai cherché dans mes affaires et j’ai trouvé un petit pendentif en corne de buffle que j’avais acheté sur l’Ile de Java.

- C’est trop. Tu n’aurais pas quelque chose d’autre.

Je n’avais rien d’autre qu’un minuscule sachet en cuir rouge avec une toute petite bille en verre à l’intérieur. J’avais dû trouver ça dans un temple shinto au Japon.

- C’est parfait.

- C’est tout?

- C’est tout. Il ne s’attend pas à tant.

Slava n’était pas encore levé quand on est arrivé chez lui, mais Roma nous attendait à l’extérieur dans sa camionnette. J’ai mis tous les bagages sur la moto et j’ai attendu en espérant au moins remercier Slava et lui remettre le petit cadeau.

- Est-ce que tu attends que Slava se lève?

C’est Roma qui m’avait posé la question.

- Oui. J’aimerais le remercier et lui dire au revoir.

- Ce n’est pas la peine d’attendre. Il a beaucoup bu hier. Il ne va pas se réveiller avant ce soir. Peut-être même demain. Ne t’inquiète pas. On lui remettra le cadeau de ta part et on lui dira que t’aurais bien aimé le voir avant de partir. Il comprendra.

Alexey devait retourner à son bureau mais Roma allait m’aider à sortir de la ville et m’indiquer la direction à prendre. J’ai remercié Alexey pour son aide. Il a pris une dernière photo de moi devant ma moto et on s’est dit au revoir. Le ciel avait commencé à se couvrir de gros nuage et la température s’était arrêté de grimper en atteignant les 12°.

On est parti en direction de l’ouest. J’avais des problèmes avec le frein arrière. Il semblait bloqué. Quelques kilomètres avant l’aéroport, Roma s’est arrêté devant une pancarte indiquant la direction de Tioumen, puis il est descendu pour me dire au revoir.

- J’ai un problème avec le frein arrière. Il est comme bloqué et ne répond pas.

Il a sorti quelques outils de sa camionnette pour essayer de le débloquer. Ça ne fonctionnait toujours pas. Il a pris son portable pour passer un coup de fil. J’en ai profité pour essayer à mon tour de le débloquer. Toujours rien. Roma m’a passé le portable. C’était Alexey.

- Il faut que tu reviennes chez Slava. Il faut réparer ton frein arrière. Je vais aller vous attendre devant chez lui.

- OK.

J’ai repassé le portable à Roma et, pendant qu’il était occupé à parler avec Alexey, j’ai encore essayé. Subitement j’ai senti un craquement. Je suis remonté sur la moto pour vérifier. Cette fois ça semblait fonctionner. J’ai fait signe à Roma pour lui dire que ça semblait marcher et que j’allais faire un aller-retour sur la route pour m’en assurer. J’ai roulé deux ou trois cents mètres en freinant à plusieurs reprises. Tout était redevenu normal.

Je suis retourné auprès de Roma pour lui dire que cette fois ça fonctionnait et que je pouvais partir.

- Ça fonctionne maintenant mais je connais la cause du problème. Il faut réparer le frein assez rapidement. Tu peux aller jusqu’à Tioumen. On va prévenir des gens là-bas qui t’attendront pour faire la réparation. Ne roule pas trop vite et utilise les deux freins.

Cette fois on s’est dit au revoir pour de bon et j’ai repris la direction de l’ouest. Le vent continuait à venir de cette direction et à souffler tellement fort qu’il avait renversé un camion dans le fossé. La réparation sur le pot d’échappement avait donné plus de puissance à la moto mais je préférais ne pas l’utiliser tant que le frein arrière ne serait pas réparé.

Je me suis arrêté pour refaire le plein après moins d’une heure. Entre temps ma direction avait changé et je me dirigeais maintenant vers le nord. J’allais continuer à aller vers le nord pendant encore au moins deux ou trois jours, jusqu’à ce que j’atteigne Perm; vers le nord et vers le froid.

Depuis Novossibirsk les stations services étaient devenues de plus en plus fréquentes et je ne m’inquiétais plus d’en trouver. J’en ai croisé une en arrivant au 95ème kilomètre depuis que j’avais fait le dernier plein. Habituellement je me serais arrêté. J’aurais dû. Je suis tombé sur la réserve au 150ème kilomètre sans en avoir retrouvé une autre. Au même moment le ciel est devenu très sombre à l’horizon et j’ai vu apparaître les premiers éclairs. Le vent avait tourné et venait maintenant du nord.

La pluie a commencé à tomber vingt kilomètres plus tard, et la température également pour descendre en dessous de 10°. La pluie fine et froide ne me dérangeait pas trop si ce n’est que je devais continuellement la balayer de la visière de mon casque.

Les éclairs se dirigeaient vers moi. En arrivant au 195ème kilomètre j’ai aperçu un abribus sur le côté gauche de la route. J’en rencontrais régulièrement aux abords des croisements qui conduisaient à des petites agglomérations situées à l’écart de la route principale. Celui-ci devait être utilisé par les habitants du petit hameau que je pouvais voir en retrait de la route un peu plus loin sur ma droite.

Soudainement le ciel s’est ouvert. Des trombes d’eau se sont abattues. Je ne voyais plus rien. Je me suis arrêté pour faire demi-tour et me réfugier avec la moto dans l’abribus.

L’orage arrivait dans ma direction. Entre les éclairs et les coups de tonnerre, je pouvais calculer le nombre de kilomètres qui lui restait à parcourir : six, four, deux et boum, il était au-dessus de moi. L’abribus était en fer et complètement isolé sur cette plaine. Je n’avais pas très envie de rester à l’intérieur mais la grêle avait maintenant remplacé la pluie et plein de petits grêlons recouvrait la route. Repartir en moto sous un tel déluge de glace avec un frein arrière défectueux était aussi risqué que de rester là ou j’étais. Je suis resté dans l’abri.

J’avais l’impression que l’orage était maintenant en train de tourner et après s’être légèrement éloigné, de revenir. Et puis la grêle a cessé pour être de nouveau remplacé par la pluie. Le ciel vers le nord a commencé à partiellement s’éclaircir. Je suis reparti trente minutes plus tard.

Il me restait toujours mon problème d’essence à régler. Je n’étais pas sûr de retrouver des habitations avant pas mal de temps. Je me suis dirigé vers le petit hameau distant de moins d’un kilomètre pour savoir combien il me restait à parcourir jusqu’à la prochaine station service. J’ai emprunté le petit chemin de terre et, juste en arrivant aux premières habitations, la roue arrière a commencé à patiner sur le chemin détrempé et je me suis embourbé.

J’ai arrêté la moto et calé une pierre sous la béquille avant de me diriger vers deux femmes que j’apercevais un peu plus loin sur le chemin.

- Niet.

C’est la réponse que j’ai eue à la question de savoir si je pouvais acheter de l’essence ici.

Et combien de kilomètres me restait-il jusqu’à la prochaine station service? Une des deux femmes à levé ses main et ouvert ses dix doigts à deux reprises.

Vingt kilomètres. Je pouvais y arriver comme je pouvais ne pas y arriver. Devant mon air désespéré elles m’ont indiqué une maison entourée d’une clôture en bois devant laquelle était garée une voiture.

J’ai été accueilli par deux chiens. Je les ai laissé aboyer en espérant faire sortir quelqu’un. C’est ce qui s’est passé. Un homme d’une soixantaine d’années vêtus de bleus de travail a ouvert la porte de la clôture et m’a pausé une question en russe.

J’ai utilisé les deux ou trois mots de russes que je connaissais pour lui dire que j’étais en moto et que je n’avais plus d’essence.

Il s’est approché et a continué à me questionner. Il sentait fortement la vodka. Je ne comprenais absolument rien de ce qu’il me demandait. Et moins je comprenais et plus il insistait. Il s’est signé à la façon des Orthodoxes. J’ai pensé qu’il me demandait si j’étais Chrétien. Depuis déjà une heure ou deux je longeais la frontière nord du Kazakhstan. Il m’était impossible de savoir si cet homme était Chrétien ou Musulman. Je me suis signé de la même façon pour lui indiquer que j’étais Chrétien.

Ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Il m’a sorti tout un charabia à travers lequel j’ai cru discerner les mots de père et de mère. Il voulait savoir d’où je venais.

- Canada.

Et j’ai mis l’emphase comme les Russes sur la deuxième syllabe.

Oh! Canada. Pays neutre et sans ennemis héréditaires. C’est comme la Suède et la Suisse. Il donne l’apparence de faire partie des pays qui essaye de solutionner les problèmes plutôt que de les créer.

Il s’est fendu d’un large sourire et m’a tendu la main. Il est reparti dans une longue diatribe où il devenait évident que nous étions frères. Puis il m’a pris par le bras pour m’entrainer chez lui. Je lui ai montré la moto au milieu du chemin à une centaine de mètres. Il m’a cette fois littéralement empoigné le bras à deux mains pour m’entrainer en me faisant comprendre que ma moto ne risquait rien.

Oh! Dieu. Comme les villages russes sont beaux mais pauvres. J’ai cru rentrer dans une de ces vieilles maisons du village d’où mes parents étaient originaires quand j’étais enfant et que nous allions visité la parenté: la pompe à eau dans le jardin, les portes épaisses en bois muni de grosse serrure en fer, le plafond très bas et jauni par la fumé du poêle à bois, les petites fenêtres en croix avec les carreaux qui tiennent avec du vieux mastique, les rideaux transparents tirés et aux couleurs délavés, les volets avec la petite ouverture dans la partie supérieure en forme de diamant ou de cœur, l’intérieur sombre qu’on n’éclaire que tard le soir quand la nuit est tombée, les pommes-de-terre dans un sac près de la porte, l’évier avec l’écoulement donnant sur l’extérieur, le désordre qui n’est apparent qu’aux étrangers, les hommes (ici deux) attablés devant un verre d’eau-de-vie (cette fois de la vodka), la femme silencieuse en retrait et debout et qui fait des allers-retours entre le poêle où mijote le diner et les invités, les enfants assis bien sagement dans un coin et qui regardent avec fascination ses mêmes invités comme d’autres enfants d’ailleurs regardent la télé, le cendrier découpé dans une vieille boite de conserve, le lit qui sert aussi de sofa, l’absence de couleurs vives à l’exception du calendrier avec la photo d’un paysage ou d’un cheval au galop, l’horloge en bois qui fait tic-tac, les photos en noir et blanc d’un couple de marié et celle du militaire, et la cuisinière qui mange tout l’espace et devant laquelle dort le chat.

On m’a servi un thé avec une assiette de miel. Et j’ai été forcé de manger des morceaux de graisse fumée sur du pain de campagne avec des champignons mis en conserve dans un bocal. Quand j’ai fait mine de refusé, on m’a fait comprendre que ce serait pris comme une insulte. J’ai mangé. J’ai par contre refusé la vodka en expliquant que je devais conduire ma moto.

Après bien des paroles échangées j’ai fini par comprendre que j’étais tombé chez une famille kazakhe. Et les deux hommes en étaient très fiers. Ils ne semblaient pas trop aimer les Russes qu’ils considéraient comme trop concernés par l’argent. Ceux à qui j’avais eu affaire jusqu’ici prouvaient plutôt le contraire. Mais bon, chaque peuple a besoin de son bouc émissaire pour exorciser ses démons: ici le Russe, là-bas le Chinois, le Mongol, le Juif ou le Noir.

On a fini par parler de mes besoins d’essence et après avoir indiqué que cinq litres me seraient largement suffisant, on a procédé à l’échange des adresses postales. J’ai ensuite été invité à coucher dans cette maison pour la nuit. J’en avais fortement envie; c’est l’alcool (principalement la vodka) qui m’en a empêché. Les deux hommes en avaient déjà consommé pas mal mais si je restais pour la nuit ça dépasserait les limites par delà lesquelles tout peut arriver, autant le bien que le mal.

J’ai fini par sortir de la maison après plus d’une heure. Quelqu’un avait débourbé la moto qui m’attendait à l’extérieur avec une petite foule qui l’entourait. Un homme est arrivé avec un petit jerrican et un tuyau dont il a placé l’un des embouts dans le réservoir de la voiture. Il a aspiré dans l’autre embout pour déverser les cinq litres de carburant dans le jerrican qu’il a ensuite transvider dans le réservoir de la moto.

Le propriétaire de la maison a ensuite voulu que je fasse quelques photos. Cette fois je ne me suis pas fait prier. Il a tenu à ce que je prenne une photo avec lui sur la moto. Je lui devais au mois ça. Mais j’ai refusé qu’il fasse un tour avec. Dans l’état d’ébriété avancé dans lequel il était c’était comme de placer un rasoir entre les mains d’un singe.

Il était maintenant passé dix huit heures; trop tard pour atteindre Tioumen. Je n’ai pas retrouvé de station d’essence avant Abatkoïe, 225 kilomètres après avoir fait le dernier plein. Il est peu probable que j’aurais pu me rendre jusqu’ici. C’était à cet endroit que dans la nuit du 22 juillet 1862, Madame de Bourboulon franchit avec ses compagnons la rivière Ichim.

J’ai demandé à la pompiste s’il existait un hôtel pas trop éloigné. Par chance, un hôtel pour routiers se trouvait dans la ville. J’ai pris la chambre la moins chère que j’ai partagée avec deux camionneurs.

J’avais presque terminé le compte rendu de la journée d’aujourd’hui quand j’ai été invité par un des deux camionneurs à venir passer quelques minutes avec deux de ses amis dans la chambre d’à côté. J’aurais préféré dormir mais il a tellement insisté que j’ai fini par accepter. J’ai donc terminé la soirée à boire de la vodka et à manger du saucisson russe avec Andreï, Michael et Gregory.

Mardi, septembre 12 2006

Omsk (J + 103)

Alexey est passé me chercher à l’hôtel avant dix heures et on est allé à son bureau prendre le petit déjeuner. Il travaille pour son beau-père, directeur d’une compagnie d’assurance, et sa femme occupe un poste de sous-directrice dans une banque. Le couple semble relativement à l’aise financièrement sans rouler sur l’or.

Pendant qu’Alexey se rendait à l’extérieur du bureau pour un rendez-vous d’affaires, j’en ai profité pour retourner sur l’Internet. J’avais eu énormément de problèmes hier au centre-ville à m’y brancher pour faire les mises à jour du blog malgré la somme astronomique que j’avais dû débourser.

Alexey est revenu vers onze heures et on est allé chez Slava voir ou en était les réparations de la moto. Slava venait juste de se lever avec une énorme gueule de bois et il cherchait des cigarettes et de la bière. Il n’a trouvé ni l’un ni l’autre si ce n’est un fond de vodka qui trainait au fond d’un verre et qu’il s’est empressé de vider.

Je suis resté sur place pendant qu’Alexey retournait à un autre rendez-vous pour environ une heure. Il voulait me faire visiter une partie de la ville aussitôt après. Slava s’est remis au travail et j’ai entrepris de consulter quelques albums photos. Deux autres motards sont arrivés quelques minutes plus tard avec de la bière et des cigarettes. Slava a immédiatement retrouvé le sourire.

Les nouveaux arrivants ont entrepris de s’occuper de faire la vidange d’huile et Slava a poursuivi son travail de découpage et de soudage sur le pot d’échappement. Il travaillait vite et bien et l’alcool semblait lui fournir l’énergie nécessaire dont il avait besoin.

Alexey est revenu en début d’après-midi et on est parti faire un peu de tourisme. Madame de Bourboulon « n’avait rien à dire d’Omsk. (…) Sur trente-six heures (qu’ils y étaient restés), nous en avons passés vingt-quatre à dormir ». Ils venaient d’accomplir un parcours de mille kilomètres en six jours de voitures forcés, « sans avoir pu nous arrêter une demi-journée au même endroit : nous avons la figure et les mains enflées, et le corps rompu par les cahots ». Les derniers jours lui étaient apparus comme les plus durs de tout sont grand voyage, bien qu’elle constate avec justesse « que plus on approche du but, moins on est armé de patience, et plus les obstacles sont irritants ».

On a fait un tour dans la partie historique rénovée de la ville où Madame de Bourboulon avait résidé. Alexey a voulu que je voie une cathédrale complètement détruite à l’explosif sous Staline et qui était en voie d’être rebâtie. Le squelette du pope exécuté à cette époque avait été retrouvé au moment ou les travaux de reconstruction avaient débuté. Des gerbes de fleurs avaient été déposées devant sa photo en noir et blanc qui le représentait avec sa longue barbe blanche.

Il était passé six heures quand on est retourné chez Slava. La réparation était terminée et la vidange d’huile avait été effectuée. La moto était prête à repartir. On a procédé à un gros lavage. Elle en avait bien besoin. Slava avait fait à diner : un plat kazakh à base de riz, de légumes et de viande de mouton. Une nouvelle fois il a voulu que je dorme chez lui. Alexey était reparti pour un autre rendez-vous et c’est Roma, un autre motard, qui la convaincu de me laisser partir.

Roma m’a emmené au bord de l’Irtych voir le soleil se coucher et on a fait un petit tour dans le même quartier où j’étais allé en après-midi voir les bâtiments éclairés de nuit. Les Tatars avaient pris la ville et bivouaquaient au nombre de deux milles au milieu de ces bâtiments quand Michel Strogoff y fit son entrée. Il tenait par-dessus tout à ne pas se faire démasquer et poursuivre sa mission jusqu’à Irkoutsk. Malheureusement pour lui, sa mère habitait la ville et bien qu’il ait fait la promesse au tsar de ne pas chercher à la voir, elle tomba par hasard sur lui dans une salle commune et le reconnut. Et tout comme Pierre avait fait avec le Christ, il la renia.

« Se dominant tout entier, il ferma les yeux pour ne pas voir les inextricables angoisses qui contractaient le visage vénéré de sa mère, (…) et brusquement il quitta la salle commune, pendant que ces mots retentissaient une dernière fois : Mon fils! Mon fils! ». Le même soir il quittait Omsk poursuivi par des soldats tatars à qui son signalement avait été donné.

Roma m’a ensuite conduit devant une église en construction. Son travail principal consistait à installer des antennes paraboliques mais à temps perdu il travaillait comme artisan forgeron.

On était passé un peu plus tôt devant une maison où il m’avait montré une porte en fer forgé qu’il avait fabriquée. Pour l’église il avait recouvert, en compagnie d’un maître artisan, la coupole de feuilles d’or: 75 grammes de feuilles légères comme le vent qu’il avait pendant deux mois colées patiemment à l’aide d’un pinceau.

Alexey nous a rejoints et c’est lui qui m’a ramené à l’hôtel après avoir fait un petit détour par la gare pour visiter le magnifique hall d’entrée récemment rénové.

Lundi, septembre 11 2006

De l’hôpital au garage (J + 102)

Si Michel Strogoff s’est fait bruler les yeux dans à Tomsk, j’ai quant à moi attraper une vilaine infection dans l’un des deux un peu plus au sud de cette ville. Je ne pouvais plus continuer à voyager ainsi et il était nécessaire que je consulte un ophtalmo sans tarder. Je n’ai qu’un œil et il n’était pas question que je prenne le risque de le laisser sans soin.

J’ai demandé à la réception où se situait l’hôpital le plus proche. Par chance il y en avait un juste à côté. Une employée de l’hôtel m’y a accompagné pour passer à travers les barrages administratifs toujours très nombreux en Russie. Elle devait retourner à l’hôtel mais elle m’a dit d’attendre quelques instants et qu’on allait s’occuper de moi.

Là encore, l’établissement était très vieux avec des tuyaux rouillés qui longeaient les corridors et des portes en bois qui ne les fermaient qu’à moitié. Des chaises fatiguées étaient installées un peu n’importe où pour s’asseoir et attendre son tour.

Je n’ai pas eu à attendre le mien très longtemps et je suis entré dans une petite pièce mal éclairée où une ophtalmologiste recevait les patients. Les instruments devaient datés de la révolution d’Octobre. Après un rapide examen elle m’a fait comprendre que je devais me rendre dans un autre hôpital. J’ai été ramené au bureau de l’administration où on m’a dit de retourner à l’hôtel; je serais contacté un peu plus tard.

Moins de trente minutes après, on a frappé à la porte de ma chambre. J’ai ouvert pour me retrouver face à trois femmes en blouse blanche : une doctoresse et deux infirmières. J’ai de nouveau été examiné et elles m’ont dit que je devais les accompagner dans un autre hôpital. Une ambulance nous attendait à l’extérieur et on s’est dirigé vers le centre-ville. Le nouvel hôpital était aussi ancien que le premier avec encore beaucoup plus de patients entassés sur des bancs ou des chaises.

Une nouvelle fois mon tour est venu assez rapidement et j’ai été examiné pour une troisième fois par une ophtalmologiste avec des instruments un peu plus modernes mais qu’on ne retrouve plus beaucoup en Occident. Le diagnostic était conforme à ce que je pensais: un insecte m’avait piqué la cornée et provoqué l’infection. La lentille de contact que j’avais gardée n’avait fait que de l’empirer. Je devais éviter de porter ma lentille pendant au moins une semaine et suivre un traitement à base de gouttes et de pommades pendant la même période.

Je n’ai rien eu à payer pour toutes ces consultations mis à part les médicaments qui ne me sont revenus qu’à 3 €. Service d’urgence de médecine d’État. J’étais content d’être en Russie. Si la même chose m’était arrivé aux États-Unis, je ne suis pas certain que j’aurais eu suffisamment d’économie pour couvrir tous les frais que l’État russe allait prendre à sa charge et, par conséquent, chacun de ses citoyens.

Après être allé faire un tour au centre-ville, je suis rentré à l’hôtel et j’ai envoyé un SMS à un contact que Shustrik m’avait donné. Après avoir pris soin de moi de ma santé, je devais maintenant prendre soin de celle de la moto et faire la vidange d’huile. Alexey, le contact en question, m’a rappelé aussitôt. Je lui ai indiqué l’hôtel où j’étais descendu et moins de cinq minutes plus tard il frappait à la porte de ma chambre.

Entre temps il avait contacté des amis à lui et il m’a dit que j’étais attendu, ainsi que ma moto, chez l’un d’entre eux pour qu’on puisse procéder à l’entretien nécessaire de la Virago. Alexey avait entendu parler de moi. Mon nom circulait sur des sites Internet et des forums russes.

On est parti vers l’ouest pour s’arrêter devant la porte en bois d’une petite maison sibérienne traditionnelle. Un homme a ouvert et m’a fait signe d’entrer ma moto à l’intérieur d’une cour. Il portait un révolver à la ceinture avec un bandana sur la tête. La ressemblance avec Robert de Niro dans The Deer Hunter était frappante. Il m’a serré la main et donné l’accolade en se présentant comme Slava. Il m’a tendu une bière et on a trinqué.

Trois autres hommes m’ont à leur tour donné l’accolade. Alexey traduisait. Le changement d’huile ne prendrait pas trop de temps à réaliser. Plusieurs motos, des grosses japonaise, des russes très anciennes et des carcasses sans moteur, étaient garés ou entassés un peu partout dans la cour.

Slava m’a entrainé à l’intérieur d’un garage un peu à l’écart pour me montrer la sienne. Une vieille Oural équipée d’un side-car, copiée sur les BMW de la Seconde Guerre mondiale. Il l’a sorti du garage et a tenu à ce que j’aille faire un tour avec. Conduire un tel engin demande une certaine expérience et j’ai préféré la rendre à son propriétaire après seulement avoir fait un petit tour sur le devant de la maison.

Slava m’a demandé si, à part le changement d’huile, ma moto avait un problème. J’ai mentionné le pot d’échappement qui était troué. Après une rapide inspection, il m’a informé que lui et ses amis allaient procéder à la réparation. En moins de trente minutes ma moto s’est de nouveau trouvée démontée. En fait de trou, c’était plutôt une passoire, et pas seulement à un seul endroit, mais autant dessous que dessus.

Ça ne semblait par poser de problèmes particuliers. La scie à métaux électrique a été sortie, des morceaux de ferrailles ont été trouvés, le matériel de soudure à l’arc branché et Slava s’est mis à l’ouvrage. Il en était déjà à sa troisième bière et à la manière dont il maniait la scie à métaux pour découper un morceau de ferraille qu’il maintenait sous son pied, je craignais l’accident de travail. Le majeur de sa main droite était déjà absent, je ne voulais pas être à l’origine de la perte d’un autre doigt. Alexey m’avait prévenu en arrivant :

- Slava à un cœur en or mais il boit beaucoup.

D’autres motards sont arrivés et d’autres bières ont été ouvertes. Il m’apparaissait impossible que ma moto puisse être réparée ce soir. On m’a proposé que j’aille me relaxer dans le banya pendant qu’on procéderait aux réparations. J’y suis allé et j’ai suivi la recommandation d’Alexey en versant sur les pierres brulantes un mélange de bière et d’eau. La vapeur odorante ainsi dégagée est très douce.

J’avais dit à Alexey que le long du Baïkal j’avais mangé pas mal d’omoul, le poisson fumé qu’on ne retrouve que dans ce lac. En sortant du banya, j’ai eu l’agréable surprise de voir qu’ils m’attendaient tous pour en manger quelques uns.

La réparation de la moto ne pouvait pas être achevée ce soir. Slava voulait que je reste dormir chez lui. J’étais devenu son frère et il ne voulait pas que je parte. Alexey à eu toutes les peines du monde à lui expliquer que je devais rentrer à l’hôtel afin de prendre mes médicaments pour mon œil. Il était passé minuit quand j’y suis arrivé.

Dimanche, septembre 10 2006

Vlat (J + 101, 362 km)

J’ai appelé Vlat à dix heures. Je l’ai réveillé et au son de sa voix j’ai cru comprendre qu’il s’était couché tard. Il m’a dit qu’il arrivait immédiatement. Je suis sorti à l’extérieur pour l’attendre. La température était agréable et je voulais en profiter pour arriver assez tôt à Omsk. Les vêtements d’hiver que les gens portaient les jours précédents avaient de nouveau fait place à des vêtements d’été. Il ne restait plus à espérer que cette température et ce temps ensoleillé se maintiennent encore pour une semaine ou deux.

On est allé chercher ma moto au garage. Vlat m’a demandé si j’étais pressé de partir. Il voulait m’inviter à déjeuner chez lui. Je n’ai pas voulu refuser son invitation une seconde fois.

En marchant jusque là, j’ai pris quelques photos de vieilles maisons sibériennes en bois. Vlat à d’abord cru que je prenais les fleurs en photo. Il ne comprenait pas qu’on puisse s’intéresser à des maisons aussi anciennes. J’avais déjà eu le même genre de commentaires à quelques reprises depuis le début de ma traversée de la Sibérie. J’ai été tenté de lui dire que je préférais ce genre de maisons à l’immeuble triste et décrépi qu’il habitait.

Il demeurait au cinquième étage d’un immeuble ancien sans ascenseur. La porte en fer du bas avait été forcé et ne fermait plus et les escaliers en béton était couvert d’une couche de boue séchée. Les fenêtres de chaque palier avaient été remplacées par des tôles rouillées. La peinture avait disparue depuis des lustres et laissait apparaître la grisaille du béton. Le devant de l’immeuble était laid avec deux arbres qui cherchaient de l’oxygène et de la terre battue en guise de trottoir où trainait des bouteilles vides de bière, de vodka et toutes sortes de détritus.

Son appartement comportait une petite cuisine et un salon doté d’un sofa sur lequel il dormait. La vue donnait sur d’autres immeubles du même style et au-delà sur de vieilles usines qui crachaient des fumées noires. J’ai été tenté de lui demander s’il connaissait le nombre de personnes qui sautait chaque semaine du haut des immeubles.

Quelques jours plus tôt, un Russe m’avait pausé la question à savoir si son pays faisait partie du Tiers-monde ou des pays industrialisés. On ne pouvait pas classer un pays qui avait envoyé le premier homme dans l’espace, produit vingt prix Nobel et été admis au sein du G-8 comme faisant partie du Tiers-monde. Mais d’un autre côté, quand on voyait l’état de pauvreté des petites villes et de délabrement des grandes, et plus particulièrement de leur périphérie immédiate, il ne faisait pas de doute que l’apparence de ce pays n’était pas très différente de ce que j’avais pu voir en Asie du sud-est.

Vlat rêvait de quitter ce pays qu’il adorait pour immigrer en Australie. Comme beaucoup de ses compatriotes, il voulait améliorer son quotidien et il pensait que c’était impossible à réaliser dans la Russie actuelle. L’ailleurs devait être meilleur. Il était âgé de 32 ans et possédait une petite entreprise de distribution de nourritures pour établissements scolaires. Il avait été marié mais sa femme l’avait quitté pour se remarier avec un de ses amis. J’avais le sentiment à la façon dont il en parlait qu’il ne s’en était pas encore remis.

Malgré tous ces muscles, il avait la sensibilité et l’émotivité à fleur de peu d’une adolescente, comme c’est souvent le cas chez des hommes comme lui. Il me parlait avec nostalgie et avec des trémolos dans la voix de sa grand-mère, décédée depuis trois ans, de sa mère, chez qui il était resté jusqu’à son mariage, et de son ex femme, qui était une fille exceptionnelle.

En me montrant sur le mur une photo d’un couple d’amis, un ticket de concert, auquel il était allé assister à Novossibirsk, un reçu d’un flacon de parfum, qu’il avait acheté à Moscou pour sa femme, et de deux ou trois autres papiers jaunis par le temps, il m’avait déclaré : C’est ma vie. Il l’a mettait au passé et ne faisait que de la rêver pour le futur.

J’aurais aimé encore rester mais il était maintenant passé treize heures et je devais absolument partir si je voulais arriver à Omsk avant la nuit. Il essayait de tout faire pour me retenir encore quelques minutes. Il a insisté pour me jouer un morceau de musique à la guitare électrique. Il avait monté un groupe avec quelques amis autrefois, et ils se réunissaient souvent pour jouer, mais ses amis s’étaient tous mariés et il était resté seul avec sa guitare à jouer en solo.

Il m’a d’abord interprété un morceau de musique de Chris Rea. Il jouait très bien et je sentais toute son mal à l’âme dans la façon dont il laissait trainer les notes. Puis il a chanté en s’accompagnant à la guitare une chanson russe dans laquelle, m’a-t-il dit, il était question de soleil qui ne voulait pas se montrer.

La chaleur de tous ces gens que je rencontrais compensait largement la tristesse des villes dans lesquelles ils habitaient. Il fallait que je parte. La dernière note finie je me suis levé et j’ai enfilé ma veste en cuir. Il a tenu à me raccompagner à l’hôtel.

Il est resté en bas pendant que je descendais mes bagages. Juste avant de démarrer, je me suis assis à ses côtés sur les marches de l’hôtel et je lui ai dit que j’allais rester sans parler pendant une minute. Il connaissait cette coutume russe. La musique de son autoradio continuait à diffuser un CD de Chris Rea. Une femme est passée en poussant une poussette avec un bébé à l’intérieur.

La minute passée je me suis levé, j’ai enfilé mon casque et je lui ai serré la main en le remerciant pour son aide et son amitié. J’ai démarré et avant de tourner le coin de l’hôtel je lui ai fait un dernier signe en levant le bras. Puis j’ai retraversé la ville pour me diriger vers le sud et reprendre la route M-51 en direction d’Omsk.

Compte tenu du nombre de kilomètres pour y arriver, je ne comptais pas y être avant dix neuf heures. Le vent du sud qui avait remplacé celui du nord avait rendu possible la température estivale des derniers jours. Et il soufflait tout aussi fort. Après avoir du pencher ma moto à droite, je devais maintenant la pencher vers la gauche. Mais à tout prendre, je préférais pencher à gauche qu’à droite. Il y faisait plus chaud.

Je n’ai fait aucun arrêt à l’exception de ceux servant à remplir le réservoir et un autre pour prendre une photo affichant la distance restant à parcourir jusqu’à Tcheliabinsk: un peu moins de 1000 kilomètres, c’est à peu près ce qui me restait à faire avant de quitter l’Asie pour entrer en Europe. Si le temps se maintenait au beau fixe et qu’aucun incident fâcheux d’aucune sorte ne survienne, je pouvais y être en deux jours, trois au maximum.

Le ciel se couvrit de nouveau et le vent tourna pour cette fois venir de l’ouest. En moins de trente minutes, la température chuta de 26° à 20°. Il me restait moins de cinquante kilomètres à parcourir avant d’arriver à Tomsk. Le soleil est réapparu entre les nuages un peu avant mon entrée dans la ville. J’avais noté l’adresse d’un hôtel au nord du centre-ville. J’ai emprunté la rue Lénine (presque toutes les villes russes comportent une rue Lénine et une rue Marx), légèrement à l’est du fleuve Irtych, avant de traverser un de ses affluents, la rivière Om, et de me perdre dans un dédale de petites rues.

J’ai aperçu un homme qui s’apprêtait à entrer dans un bâtiment et je lui ai demandé de m’indiquer le chemin jusqu’à l’hôtel. Un autre homme, vêtu d’un uniforme policier, est sorti au même moment de l’édifice. Ils ont regardé le nom de l’hôtel inscrit en russe et l’adresse mais il ne voyait pas très bien où il était situé. Ils m’ont demandé de les accompagner à l’intérieur du bâtiment.

On est descendu dans des sous-sols et longer de très longs couloirs. Je n’avais aucune idée de ce que cette bâtisse pouvait bien abriter. Nous sommes entrés dans une petite pièce avec une énorme carte de la ville colée sur un des murs. Ils ont trouvé la rue mais aucun hôtel n’y figurait. Je leur ai donné le numéro de téléphone qu’ils ont immédiatement composé. Ils ont fini par identifier l’endroit et ils m’ont fait comprendre qu’ils allaient m’y accompagner.

Ils sont allé chercher une voiture dans le parc de stationnement et je les ai suivis jusqu’à l’hôtel. Ils se sont assuré auprès de la réceptionniste que ma moto serait bien en sécurité et ne risquait rien avant de repartir. Je ne compte plus le nombre de fois au cours de ce voyage ou des gens ont laissé tout en plan pour me venir en aide, sans rien attendre en échange si ce n’est la satisfaction d’avoir pu me rendre service.

Samedi, septembre 9 2006

Pris pour être appris (J + 100, 371 km)


Malgré l’inconfort de mon lit de camp, ne n’ai pas trop mal dormi. J’ai toutefois été réveillé à quelques reprises par des fêtards dont plusieurs ne se sont pas couchés. Le feu de camp a été entretenu toute la nuit et je n’ai pas eu froid.

J’ai fait mes bagages et j’ai attendu que l’air se réchauffe un peu avant de quitter le camp. La journée s’annonçait une nouvelle fois comme ensoleillée. J’ai remercié les motards de Krasnoïarsk de m’avoir invité à les accompagner et pour les deux très belles journées que je venais de passer. Je leur ai expliqué que je serais bien resté une journée supplémentaire mais qu’il me fallait profiter du beau temps pour me rapprocher le plus vite possible de l’Europe. On s’est donné l’accolade et j’ai repris le chemin inverse de celui qui m’avait amené ici hier soir. Il m’a donc fallu retraverser tout Novossibirsk pour prendre la route d’Omsk.

J’étais content de me retrouver seul sur la route. Je pouvais de nouveau rouler à mon rythme et m’arrêter quand et où je voulais. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait aussitôt après être sorti de la ville. Il était treize heures et je me suis arrêté à un petit restaurant au bord de la route pour prendre à la fois le petit déjeuner et le déjeuner. Il faisait déjà 27° et j’en ai profité pour retirer une partie de mes vêtements.

En fait, à part cet arrêt, je n’en ai fait qu’un autre environ deux heures plus tard à une halte routière pour prendre un café. J’y ai rencontré deux jeunes motards d’Omsk qui se dirigeait vers Novossibirsk pour assister à la rencontre que je venais de quitter. L’un des deux roulait avec une vieille Java tchèque.

J’avais remarqué une petite croix rouge sur une pancarte qui indiquait une clinique de premier soin. Je voulais consulter un médecin. J’avais attrapé une infection à l’œil gauche, le seul de valide. Une petite excroissance de la grosseur de deux têtes d’épingles avait poussé juste en dessous de l’iris, probablement suite à la journée d’avant-hier quand j’avais roulé la visière relevé pendant une partie du trajet. Malheureusement on était samedi et le médecin était en congé.

J’avais préféré ne pas porter ma lentille de contact aujourd’hui et les lunettes sous le casque n’étaient pas très confortables pour rouler. Je devais continuellement ralentir pour relever la visière et replacer les lunettes qui glissaient sur mon nez.

Les deux journées passées en compagnie des motards russes m’auront permis en autre à apprendre comment utiliser les pompes à essence de ce pays. Après s’être arrêté, il faut donc ouvrir le réservoir et placer l’embout du pistolet à l’intérieur. On se présente ensuite à la guérite du pompiste pour indiquer qu’on souhaite faire le plein. On dépose un montant d’argent suffisant et on retourne à la pompe sans s’inquiéter (comme je l’étais jusqu’ici) du moment où celle-ci va être actionnée par le (presque toujours la) pompiste. On reste également maître de la quantité d’essence versée sans avoir à craindre un surplus. L’opération terminée, on retourne à la guérite récupérer la monnaie.

C’est un moyen efficace pour éviter aux clients de partir sans payer. Il m’aura quand même fallu un certains nombres de petits incidents fâcheux avant de comprendre. Mais comme disait ma mère qui possédait un dicton pour chaque occasion : Il faut être pris pour être appris.

J’ai rejoint la route empruntée par Madame de Bourboulon et Michel Strogoff au sud du Lac Ubinskoj pour m’arrêter dans la petite ville de Barabinsk à une centaine de kilomètres plus à l’ouest et partir à la recherche d’un hôtel. Je n’avais le choix qu’entre deux établissements à l’architecture et au personnel soviétiques. Le premier possédait des chambres deux fois plus chères que ce que j’avais payé jusqu’ici. Quand au second, complètement décrépi et ressemblant d’avantage à une institution carcérale de l’époque stalinienne, il affichait complet.

J’ai repris la moto pour partir vers l’autre ville à une dizaine de kilomètres du côté nord de la voie du Transsibérien. Kuybyshev semblait ne posséder qu’un seul hôtel. Juste devant, j’y ai rencontré un homme d’une trentaine d’année aussi musclé que Schwarzenegger. Il parlait quelques mots d’anglais et il m’a accompagné à la réception pour traduire. L’hôtel était en meilleur état que les deux précédents et possédait des chambres à prix abordable.

Schwarzenegger, s’appelait Vlat Navisky, un nom d’origine polonaise. Ici aussi, comme dans beaucoup d’endroits en Sibérie, un grand nombre de Polonais avaient été exilés. Il a été content d’apprendre que j’avais de la famille d’origine polonaise. Il a tenu à rester auprès de ma moto le temps nécessaire pour que je monte mes bagages dans ma chambre et m’a ensuite proposé de mettre ma moto dans son garage à quelques centaines de mètres de l’hôtel.

Vlat s’apprêtait à faire un tour dans un « banya » avec ses amis et il m’a invité à les accompagner. Ils avaient acheté de la vodka et du poisson fumé et contaient y passer la soirée à suer abondamment, manger un peu et beaucoup boire. Je lui ai expliqué que j’aurais bien aimé mais que j’avais roulé un grand nombre de kilomètres au cours des derniers jours et que je voulais me reposer un peu. Il m’a raccompagné à l’hôtel et on s’est donné rendez-vous pour le lendemain matin.

Vendredi, septembre 8 2006

Novossibirsk (J + 99, 369 km)

Chacun s’est réveillé avec la tête lourde. Il faisait frais encore ce matin. Après avoir mis une partie de nos bagages sur les motos et le reste dans les voiture, on est allé prendre le petit déjeuner au même endroit où on avait diné hier soir. La journée s’annonçait très belle et l’air s’est rapidement réchauffé. On a repris la route vers dix heures.

Moins d’une heure après être parti on a traversé Kemerovo et la rivière Tom qui l’arrose. Rien d’intéressant à voir dans cette ville à moins de s’intéresser aux cheminées d’usines. On en compte pas moins de 250 qui laisse planer un halo jaunâtre au-dessus de la ville. C’est la capitale des mineurs russes et la ville s’est développée au début du vingtième siècle autour des bassins houillers dont la région est au premier rang national.

Contrairement à la journée d’hier, le groupe n’est pas resté soudé et je me suis souvent retrouvé seul sur la route avant de rejoindre ou de me faire rejoindre par le reste des motards à une borne à essence ou sur le bord de la route. À l’exception de quelques petites montagnes avant d’arriver à Kemerovo, qui ne dépassent pas les trois ou quatre cent mètres, la route est restée constamment plate avec de longues lignes droites. J’en ai mesuré une de neuf kilomètres avec l’odomètre de la moto, et ce n’était pas la plus longue.

Vers midi, la température a franchi les 25° et a continué a grimpé de quelques degrés dans l’après-midi. Il était difficile d’imaginer qu’il faisait 20° de moins trois jours plus tôt. On est arrivé dans les faubourgs de Novossibirsk un peu après quatorze heures et on s’est arrêté devant un petit restaurant où une fille en moto nous attendait pour nous guider à travers la ville. Les yeux bleus, les cheveux blonds, également vêtue de cuir noir et équipée d’une grosse moto, elle devait souvent avoir fait la page couverture des magazines russes.

Les sept hommes l’ont suivie et nous avons traversé le fleuve Ob avant d’arriver au centre-ville où un tel cortège n’est pas passé inaperçu. Je fermais la marche. On s’est retrouvé dans un petit parc devant la bibliothèque ou petit à petit d’autres motards nous ont rejoints. C’était le lieu de regroupement pour la rencontre de la fin de semaine. La plupart sont arrivé en groupe avec drapeaux et blousons de cuirs assortis aux armes et aux couleurs de leurs clubs respectifs.

La chaleur aidant, pas mal de jeunes demoiselles en tenues légères sont arrivées grimpées sur le siège arrière de quelques motos. Certaines avaient même trouvé des endroits très… originaux pour indiquer l’endroit d’où elles venaient. Ce type de rencontre sert surtout à voir et à se faire voir, tant pour les machines que pour ceux et celles qui les montent.

Au moment ou le soleil s’apprêtait à aller se coucher, quelqu’un muni d’un haut parleur a sonné l’heure du départ. J’ai été averti de démarrer ma moto et de me tenir prêt. Je n’avais aucune idée où l’arrivée était située et de ce que nous allions faire. Un bruit assourdissant de moteurs a commencé à s’élever auquel est venu se joindre celui des avertisseurs. Et nous sommes tous partis.

Une foule de curieux s’était massée sur deux rangs à la sortie du parc et sur les avenues adjacentes que nous empruntions. La police avait fermé le parcours que nous suivions ainsi que les intersections à la circulation. L’immense cortège organisé sur deux files s’est dirigé vers le sud accompagné par plusieurs équipes de télévisions. Ça ressemblait au départ d’une étape du Tour de France.

On a roulé ainsi pendant une quarantaine de kilomètres et nous nous sommes retrouvés dans un parc national au bord du fleuve Ob et face à la ville. Chacun a été dirigé vers des emplacements prévus à l’avance au milieu de la forêt. Des feux de camp on été allumés, les tentes on commencé à être montées et l’alcool a commencé à circuler. Après la soirée d’hier, j’avais surtout envie d’aller me coucher. J’ai été invité à partager vodka et bière à plusieurs reprises mais j’ai décliné sous prétexte d’un fort mal de tête.

Plusieurs motards, ou plus exactement plusieurs petites amies de motards qui parlaient très bien anglais sont venues pour faire connaissance et également servir de traductrices pour ceux qui ne pouvaient pas communiquer dans la langue de Shakespeare.

Ce qui surprend toujours le plus parmi les motards que je rencontre, ce n’est pas tant le parcours que j’effectue que la moto que j’utilise. Ils ont du mal à imaginer qu’on puisse effectuer ce trajet avec une si petite cylindrée et un type de moto qui n’est pas du tout conçu pour ce genre de voyage. En outre, comme la majorité d’entre eux sont membres de clubs, ils sont étonnés d’apprendre que je voyage seul.

J’avais un sac de couchage et un petit matelas isolant mais pas de tente. Je me suis donc installé devant le feu de camp des motards de Krasnoïarsk et après m’être bien emmitouflé, j’ai essayé de m’endormir à la belle étoile. Ce soir encore, la lune était toute ronde et je pouvais l’apercevoir entre les branches de sapins au-dessus de ma tête.

Jeudi, septembre 7 2006

Voyage en groupe (J + 98, 446 km)

Andreï ne pouvait pas aller à Novossibirsk assister à la rencontre de motards. Sa femme lui avait refusé la somme nécessaire pour s’y rendre. Il m’a demandé ce que je comptais faire. Je lui ai répondu que je comptais accompagner les motards de Krasnoïarsk jusqu’à Novossibirsk. Il faisait encore froid ce matin. Le temps était couvert et le thermomètre sur le balcon indiquait 6°.

La nuit porte conseil et en me réveillant j’avais renoncé à faire le détour par Tomsk et décidé de prendre le raccourci par la route du sud. Madame de Bourboulon n’avait pas fait une description très élogieuse de la ville, la considérant comme insignifiante et où pullulent les ivrognes « dont l’ivresse elle-même est apathique, comme chez les peuples du Nord ». Et c’était dans cette ville que Michel Strogoff s’était fait bruler les yeux.

Le départ n’était prévu qu’en début d’après-midi et comme Andreï ne pouvait plus y aller, il m’a proposé qu’on aille ensemble en moto faire un tour jusqu’au grand barrage hydro-électrique à une quarantaine de kilomètres au sud de Krasnoïarsk.

On s’est arrêté en route pour admirer l’Ienisseï du haut d’une petite montagne. Ce fleuve est vraiment magnifique. Les Grecs anciens l’appelaient le Passage de Pluton, et Tchekhov disait que de toute sa vie il n’avait « jamais vu de fleuve plus grandiose que l’Ienisseï ».

J’avais eu tellement froid de faire cet aller-retour jusqu’au barrage, que sur le chemin du retour j’ai demandé à Andreï de m’emmener au magasin où il avait acheté sa combinaison isolante. Après l’avoir enfilé, j’ai nettement senti la différence. Il ne restait plus que les bottes que je n’ai pas trouvées. J’ai remis leur achat pour Novossibirsk ou Omsk.

Je suis rentré faire les bagages et vers treize heures Andreï m’a accompagné jusqu’à un centre d’achat où une demi douzaine de motards de Krasnoïarsk s’étaient donné rendez-vous. Tous vêtus de cuir noir, leurs motos étaient des grosses cylindrées de plus de 1000 cc à l’exception d’une Super Ténéré 650. Deux voitures transportant les bagages allaient faire partie du voyage. Il commençait à tomber des gouttes quand on a pris le départ et la température demeurait en dessous des 10°.

Il était impossible que ma moto puisse aller aussi vite que les leurs. Ils s’en sont rapidement aperçus et on régler leur vitesse sur la mienne. Le ciel vers l’ouest semblait vouloir se dégager. On a fait un petit arrêt à Atchinsk traversé par la rivière Tchoulim. Madame de Bourboulon s’y était arrêtée quelques heures. Cet endroit à l’époque était le point de séparation entre les gouvernements de la Sibérie orientale et de la Sibérie occidentale. J’ai eu la surprise d’y voir arriver Andreï sur sa grosse Honda de 1300 cc à qui sa femme avait finalement prêtée l’argent nécessaire pour faire le voyage.

Le seul avantage quand il fait froid, c’est qu’aux barrages de police qu’on rencontre régulièrement tout au long des routes en Russie, les policiers restent bien au chaud à l’intérieur de leur guérite. On peut donc passer sans se faire arrêter et contrôler. Mais comme le soleil venait de nouveau fait son apparition et que la température s’était réchauffée, la moto de tête a fini par se faire arrêter à mi-chemin de notre parcours. Chacun des motards à sorti les nombreux documents qui doivent être vérifiés. Je m’apprêtais à faire la même chose mais Sergueï m’a dit que ce n’était pas nécessaire. Quand le policier s’est dirigé vers moi, il lui a dit que j’étais Canadien et que je ne parlais pas russe. Il a vérifié la plaque minéralogique internationale et m’a laissé passer.

La route était relativement bonne, ce qui n’était pas le cas lors du passage de Madame de Bourboulon : « Notre entrée dans la Sibérie occidentale a été signalée par le mauvais état des routes qui m’ont paru détestables entre Atchinsk et ici. Le paysage monotone ne présente que des landes perpétuelles entrecoupées de quelques forêts de sapins et de quelques belles vallées situées le long des cours d’eau. » Le paysage était resté le même à l’exception de petites agglomérations minières plutôt tristes qui avaient poussées depuis, et de la voie du Transsibérien qu’on apercevait tentait à droite et tantôt à gauche.

J’ai dû prendre le relais pour me mettre à la tête de cette petite expédition à quelques reprises. J’aurais préféré ne pas avoir à le faire. J’avais le soleil dans les yeux et la visière de mon casque n’étant plus très transparente, je devais la relever pour mieux voir la route avec comme conséquences de recevoir une quantité assez phénoménale d’insectes dans le visage et les yeux.

On a traversé Mariinsk vers dix neuf heures. Madame de Bourboulon avait franchi sur un bac la rivière du même nom à cet endroit avant d’emprunter l’ancienne route transsibérienne pour rejoindre Tomsk quelques 200 km plus à l’ouest.

Quand à nous, nous avons piqué vers le sud ouest pour nous arrêter moins d’une heure plus tard dans un petit restaurant au bord de la route pour diner. La vodka a commencé à circuler au cours du repas et j’ai d’abord refusé le verre qu’on m’offrait en expliquant que je préférais rester sobre pour conduire. Mais cet endroit marquait également la fin de notre étape pour aujourd’hui et on allait aller passer la nuit dans une maison un peu à l’écart. J’ai donc trinqué avec tout le monde à l’achèvement de cette étape.

La température s’était nettement réchauffée et malgré le soleil qui se couchait, il faisait nettement plus chaud qu’au moment de notre départ de Krasnoïarsk. On est remonté sur nos motos pour faire une centaine de mètres jusqu’à une maison entourée d’une clôture où nous allions passer la nuit.

On a tous déposé nos bagages à l’intérieur et on est ressorti s’installer autour d’un feu de camp pour y passer le reste de la soirée. Les deux voitures accompagnatrices nous avaient rejoints et la plus grosse, un gros 4x4 japonais, diffusait de la musique tzigane à gros volume. Vanessa, une des trois filles faisant partie de l’expédition, s’est mise à danser comme une gitane autour du feu pendant que chacun l’encourageait en claquant des mains. Une grosse lune pleine venait juste de se lever à l’horizon. J’avais connu des soirées pires que celle-là.

La vodka a continué à circuler jusque très tard, la vodka et du cognac russe. C’était la troisième ou quatrième fois au cours de ce voyage que je passais une soirée en musique. L’alcool aidant, les langues se sont déliés et l’anglais appris à l’école a été ressorti pour l’occasion.

Quelqu’un a fini par me proposer d’aller me coucher. La maison comportait une cuisine, un salon avec un sofa-lit, que le propriétaire s’était réservé, et une chambre avec un lit pour une seule personne. C’est moi qui en ai hérité. Les autres membres de l’expédition, incluant les trois filles, ont dormi à même le sol. J’avais un peu trop bu pour faire preuve d’un minimum de galanterie et offrir le lit aux filles.

Mercredi, septembre 6 2006

Krasnoïarsk (J + 97, 271 km)

J’ai traversé la place carrée décrite par Madame de Bourboulon pour aller chercher ma moto au parc de stationnement. Un pope sortait de la cathédrale au moment ou je passais devant. Je lui ai demandé si elle était déjà bâtie en 1860. Il m’a dit que oui. C’était donc la même, mais les quatre clochetons avaient disparus depuis.

Il faisait légèrement plus chaud qu’hier et j’ai eu un peu moins de difficultés à la démarrer la moto. Tout comme hier, une grosse cylindrée, cette fois une Honda, était garée à côté de la mienne. Juste comme je m’apprêtais à sortir du stationnement, son propriétaire est arrivé. C’était un Russe de Moscou qui, comme celui de la veille, était allé au grand rassemblement de Vladivostok. Il avait entendu parler de moi et savait d’où je venais et où j’allais. Il m’a offert de me loger lors de mon passage à Moscou.

J’ai attendu que la température grimpe un peu et je suis parti un peu après onze heures. Il faisait tout juste 10° et le ciel n’était parsemé que de quelques petits nuages blancs. La route M53 en direction de Krasnoïarsk était en réparation et j’ai dû faire un grand détour d’une vingtaine de kilomètres sur une petite route de campagne pas très bonne pour me retrouver à la sortie ouest de la ville.

Aussitôt que j’ai rejoint la route principale, je me suis arrêté à une station service pour faire le plein. La pompe fonctionnait mal et le carburant à jailli soudainement sans que je m’y attende. Une fois de plus, l’essence s’est répandue sur le sac du réservoir.

À part quelques portions comportant des nids-de-poule, la route M53 était en bien meilleure condition que ce que j’avais connu les jours précédents. Le temps s’est maintenu au beau toute la journée. Je me dirigeais vers l’ouest et j’ai dû maintenir la moto penché vers la droite pour contrer le vent qui continuait a soufflé du nord.

J’ai fait un arrêt de quelques minutes pour boire un café et manger un beignet au pomme-de-terre. Le paysage est resté le même : une plaine immense vallonnée de petits coteaux avec une alternance de culture de céréales et de petites forêts.

Madame de Bourboulon avait trouvé que la route entre Kansk et Krasnoïarsk était la meilleure de toute la Sibérie et « emportés avec une vitesse inouïe (…) nous franchirent en dix heures les cent sept verstes (environ 110 km) qui nous séparaient encore de Krasnoïarsk », pour arriver à huit heures du matin au bord du fleuve Ienisseï qui arrose la ville.

J’ai quant à moi réalisé cette distance en un peu plus d’une heure et c’est à seize heures que j’ai traversé le pont qui enjambe le fleuve en quelques minutes au milieu des encombrements de la circulation. Il avait fallu au cortège de Madame de Bourboulon trois heures pour le traverser à bord de traversiers. Pour éviter les courants trop rapides à cet endroit, il fallait alors remonter le grand bras du fleuve et passer à la pointe d’une île en amont avant de traverser l’autre bras et redescendre pour aborder l’autre rive.

Michel Strogoff traversa le fleuve en sens inverse avec Nadia et Nicolas, un télégraphiste qui les avait recueillis à bord de sa kibitka (voiture tirée par un cheval). Mais il n’y avait plus un être vivant dans la ville et toutes les barques pour traverser le fleuve avaient été détruites. Ils finirent par découvrir un entrepôt qui renfermait des outres remplies d’alcool. Après les avoir vidées, ils les attachèrent à la voiture qui était assez légère pour flotter; et c’est ainsi qu’ils réussirent à passer sur l’autre rive en un peu plus de trois heures après avoir dérivé d’une dizaine de kilomètre en aval.

Je me suis arrêté avant d’arriver à la gare pour rappeler un contact que j’avais appelé la veille et qui m’avait proposé de me loger. Un message automatique en anglais et en russe signalait que ce numéro était en dérangement. J’ai appelé un autre contact qu’on m’avait donné à Irkoutsk. Un homme m’a répondu et m’a demandé d’appeler son fils qui parlait mieux anglais.

Le fils voulait savoir où j’étais pour que quelqu’un passe me chercher. J’ai demandé à un passant de prendre l’appel. Il m’a repassé le portable et m’a fait comprendre que je devais attendre ici quelques minutes. Plusieurs personnes ont commencé se masser autour de la moto et à me pauser les questions habituelles. Un Russe qui parlait un peu anglais traduisait dans les deux sens. Il était resté six mois à New-York à laver des voitures avant d’être déçu par l’Amérique de ses rêves et de rentrer en Sibérie.

Au bout d’une vingtaine de minutes, la petite foule a fini par se disperser. Un homme est revenu presque aussitôt et m’a offert un CD de musique russe qu’il était allé acheter. Sur la pochette il avait écrit son nom et le nom de Krasnoïarsk.

Peu de temps après, une jeep japonaise est venue se garer juste à côté de la moto. Un homme dans la soixantaine, fortement bedonnant et les cheveux grisonnants, en est sorti et s’est présenté comme étant Sergueï, président d’un club de motards de Krasnoïarsk. Il m’a demandé de le suivre jusque chez l’homme que j’avais appelé un peu plus tôt et qui résidait dans la banlieue nord.

Il nous attendait devant son bloc appartements qui semblait avoir été construit depuis moins d’une dizaine d’années. Andreï portait les cheveux longs et devait être âgé d’un peu plus de cinquante ans. Son appartement comportait une demi-douzaine de pièces; un des plus grands appartements que j’ai vu jusqu’ici en Russie. Après avoir pris un café, les deux hommes m’ont proposé de faire une petite visite de la ville que Madame de Bourboulon avait baptisée du nom d’Athènes de la Sibérie

Le soleil se couchait et on a juste eu le temps de monter en haut d’une petite colline qui surplombe la ville et où se dresse une petite chapelle qu’on retrouve sur les billets de 10 roubles. On est ensuite allé faire un petit tour dans un bar pour motards au bord de l’Ienisseï. Andreï n’avait pas d’argent et m’a demandé si je pouvais lui payer une bière. Il m’a expliqué qu’il était sans emploi depuis plusieurs mois et que sa femme était la seule à survenir au besoin de la famille. Ils avaient un fils étudiant de 22 ans.

Une rencontre de motards devait avoir lieu pendant la fin de semaine à Novossibirsk et j’ai été invité à me joindre à ceux de Krasnoïarsk pour aller y assister. J’hésitais encore entre aller à Tomsk, où Madame de Bourboulon et Michel Strogoff étaient passés, ou prendre la nouvelle route du sud jusqu’à Novossibirsk.

Cette dernière ville ne s’est développée que dans les années 1890 après la construction du Transsibérien et Madame de Bourboulon n’avait pas pu la connaître et n’en fait d’ailleurs aucune mention. La route principale passait alors par Tomsk, à 260 km au nord de Novossibirsk. Mais aujourd’hui, faire le détour par Tomsk impliquait un délai de deux jours en passant par des routes en pas très bonnes conditions.

Le voyage était maintenant devenu une course contre la montre pour sortir de la Russie avant le début de la saison froide. Deux jours pouvaient faire une énorme différence, et possiblement décider de la réussite ou de l’échec du projet. Je me suis donné la nuit pour réfléchir.

Mardi, septembre 5 2006

Journée froide (J + 96, 171 km)

Si je continue à faire des journées aussi courtes en nombre de kilomètres, je ne vais pas arriver à destination avant l’an prochain. C’est inquiétant.

J’ai reçu un appel de Yukiko à sept heures du matin qui, tout en me surprenant agréablement, m’a réveillé. La communication était très mauvaise et on a été coupé après moins de cinq minutes.

J’ai jeté un coup d’œil par la fenêtre. Il neigeait. Après avoir roulé sous la pluie hier, tout semblait indiquer que j’allais rouler sous la neige aujourd’hui. Je n’avais plus très envie de me lever et encore moins envie de partir. Mais je n’avais pas vraiment le choix: plus j’attendrais et moins les conditions météo me seraient favorables.

Je me suis levé, j’ai préparé mes bagages et suis descendu à la cafétéria de l’hôtel prendre mon petit déjeuner. Il avait cessé de neiger et le ciel s’éclaircissait à l’ouest, la direction que j’allais prendre aujourd’hui. Mais hier aussi le ciel s’était éclairci juste avant la pluie.

Je suis sorti pour aller chercher la moto au parc de stationnement. J’ai failli rentrer. Le froid qui m’a saisi était véritablement sibérien. Les gens à l’extérieur étaient emmitouflés comme en plein milieu de l’hiver à Montréal.

Une grosse moto BMW était garée à côté de la mienne. J’ai demandé au surveillant s’il connaissait la nationalité du motard. Il ne savait pas trop. Peut-être Russe ou bien Slave d’un pays d’Europe de l’est.

Il m’a fallu au moins dix minutes pour parvenir à démarrer la moto. Et à chaque fois que je me suis arrêté au cours de la journée, j’ai eu beaucoup de difficultés à la faire redémarrer. En outre, le clignotant droit ne fonctionne plus et le pot d’échappement est troué à deux endroits.

Comme d’habitude, plusieurs personnes sont venues me regarder installer les bagages sur la moto. Mais ce matin, contrairement aux autres jours, je n’avais pas très envie de répondre aux questions. J’avais juste envie d’être au chaud.

Je suis remonté dans ma chambre enfilé des vêtements supplémentaires. J’avais maintenant aux pieds trois paires de chaussettes; sur les jambes un caleçon long, un pantalon en coton et un autre par-dessus contre la pluie; sur le corps deux protections thermiques, deux T-shirts, un blouson en cuir et une veste contre la pluie; plus un passe-montagne, deux tubes pour la nuque en acrylique ainsi qu’un foulard en soie et coton, et deux paires de gants : une en acrylique épaisse avec au dessus les moufles qui à défaut d’être étanche pouvaient quand même me protéger du froid . J’avais tout l’air du bibendum Michelin.

Le thermomètre sur la moto indiquait 3°. Il était onze heures et si je ne partais pas immédiatement, je ne serais pas très encouragé pour partir plus tard. J’ai branché le GPS, enfilé le casque et suis parti en direction de l’ouest.

En fait d’ouest, il a fallu que je continue de monter vers le nord pendant encore plusieurs kilomètres. C’est de cette direction que venait le vent et, tout comme hier matin, il soufflait très fort. Il avait emmagasiné dans son souffle tout l’air glacé du pole nord et traversé la taïga sibérienne sans rencontrer d’obstacle avant de venir balayer cette plaine sur laquelle je roulais et où les couleurs d’automne étaient déjà bien avancées.

Dix minutes après être parti j’ai commencé à sentir sa morsure: d’abord aux pieds, les bottes en caoutchouc étaient efficaces contre la pluie mais pas contre le froid; puis les mains et plus particulièrement le bout des doigts; les genoux et une partie des jambes; et finalement le bas du visage laissé sans protection à part la visière du casque pas très étanche. J’avais presque envie de faire demi-tour. Mais je savais que si je faisais demi-tour aujourd’hui, j’en ferais d’autres dans les jours qui viennent. J’ai continué.

J’étais en train de penser que ma seule consolation était que la route soit en bon état quand celle-ci à pris fin pour faire de nouveau place à la piste. Il ne manquait plus que la neige. J’essayais de ne pas trop y penser. Complètement détrempée par la pluie tombée depuis hier, la piste était devenue extrêmement boueuse et glissante. Ma vitesse est descendue à 20 km/h. Je venais de parcourir à peine trente kilomètres.

J’en ai encore parcouru une trentaine avant de m’arrêter dans le premier village que j’ai rencontré en entrant dans le territoire de Krasnoïarsk. J’ai fini par trouver un café et j’en ai pris deux brulants l’un derrière l’autre avec une barre de chocolat pour me redonner rapidement un peu d’énergie. J’avais mis presque deux heures pour arriver jusque là. Encore une fois, il me serait quasiment impossible d’atteindre la ville de Krasnoïarsk aujourd’hui. Mais il était important que j’avance un peu tous les jours, ne serait-ce que de quelques kilomètres. Ce qui serait fait aujourd’hui ne serait plus à faire demain.

Petit à petit j’ai senti la chaleur regagner les extrémités de mon corps. Les nuages se dispersaient de plus en plus rapidement pour faire place au soleil. Il fallait en profiter. Je suis reparti, cette fois plein ouest. Le thermomètre n’avait grimpé que d’un degré pour passer à 4°, mais il m’a semblé qu’il faisait nettement meilleur. Je me sentais presque bien.

La piste a de nouveau fait place à la route mais dans une condition telle que je préférais encore la piste. C’était parsemée de nids-de-poule tous plus profonds les uns que les autres. Et, au risque de déséquilibrer la moto, il fallait slalomer rapidement entre pour éviter de tomber dedans.

Finalement, à une trentaine de kilomètres de Kansk, je suis passé sur une route en excellente condition. Quelques minutes plus tard, j’ai subitement senti une présence qui s’approchait lentement sur mon côté gauche. C’était la moto que j’avais remarquée ce matin dans le parc de stationnement. J’ai fait signe à son conducteur de s’arrêter.

Yvan était bien Russe. Il était de Moscou et était allé à côté de Vladivostok au début du mois d’août assister à un gros rassemblement de motards. J’étais au courant de cette rencontre et Shustrik m’avait proposé qu’on y aille ensemble. Mais je suis sorti de Chine trop tard pour pouvoir y assister.

Il avait fait l’aller de Moscou à Vladivostok en dix jours. Et, sur le chemin du retour, il était parti la veille du sud du Lac Baïkal et venait de faire en une journée ce que j’avais fait en une semaine. Ma moto à côté de la sienne, une superbe BMW GS de 1100 cc toute équipée, ressemblait à une trottinette. Les poignées m’arrivaient presque en haut du torse. Il était vêtu de deux combinaisons isolantes ainsi que de bottes et de gants en goretex. Rien que de l’équipement BMW et quelques accessoires Touratech. Je faisais vraiment figure de pauvre à ses côtés.

Il m’a proposé qu’on fasse la route ensemble aujourd’hui jusqu’à Krasnoïarsk. J’étais fortement tenté de l’accompagner mais je préférais me réchauffer et bien me reposer à Kansk plutôt que d’essayer à tout prix de rejoindre Krasnoïarsk avant la nuit.

On est reparti en même temps. J’avais à peine parcouru vingt mètres qu’il en avait déjà avalé trois cents. En moins de dix secondes il avait disparu de ma vue. Je suis arrivé à Kansk une dizaine de minutes plus tard. Kansk, autre ville d’exil des Décembristes, où Michel Strogoff y avait trouvé des maisons vides, une église déserte, pas une seule auberge habitée, pas un seul cheval aux écuries et aucun animal dans la steppe. Ce qui n’avait pu être emporté avait été détruit pour faire suite à la politique de la terre brulée ordonnée par le gouvernement.

Je suis quand même parvenu à trouver un hôtel sans trop chercher à une centaine de mètres de l’endroit où Madame de Bourboulon s’était reposée quelques heures, endroit composé « d’une place carrée entourée de maisons construites en grossiers madriers de sapin, ornée d’une cathédrale, remarquable par son haut clocher, sa coupole ronde entourée de quatre clochetons et surmontée de l’inévitable croix dorée ».

Lundi, septembre 4 2006

Journée pluvieuse (J + 95, 160 km)

Il y a eu un gros malentendu hier à l’hôtel de la gare. Le prix de 2 € n’était pas pour la nuit mais pour une heure. Quand je suis sorti de ma chambre, la surveillante m’attendait de pied ferme. Elle m’a parlé pendant au moins deux minutes sans que je comprenne un traitre mot de ce qu’elle me disait mais j’ai quand même saisi qu’il y avait un problème.

Je savais qu’il était possible de louer une chambre à l’heure dans les gares en Russie. C’est très pratique entre deux trains de nuit ou quand il faut en prendre un de bonne heure le matin. Mais quand je suis arrivé à Nijni-Oudinsk tard hier soir, j’étais trop fatigué pour m’en rappeler, et je n’ai pas fait le rapprochement avec le prix dérisoire que j’ai déboursé. J’ai payé un supplément de neuf heures.

Il avait commencé à pleuvoir quand j’étais arrivé hier et ça venait juste de s’arrêter quand je suis sorti pour aller mettre mes bagages sur la moto à l’entrepôt de la gare. Le temps s’emblait vouloir s’éclaircir et la température était de 15°.

La pluie avait été remplacée par un vent d’ouest assez fort. La caisse en alu avait d’énormes avantages et un petit défaut : elle n’était pas ergonomique et donnait prise au vent. À chaque bourrasque, je faisais de gros écart sur la route. De plus, le paysage était presque redevenu le même qu’avant Irkoutsk avec la forêt encadrant la route. Le vent s’engouffrait dans cette tranchée naturelle et j’avais beaucoup de difficulté à maintenir la moto en équilibre.

J’ai roulé pendant une quarantaine de kilomètres et je me suis arrêté en pleine forêt devant une petite cafétéria à ciel ouvert tenu par deux Russes et qui consistait en une simple petite table en bois et un samovar sur un tabouret pour l’eau chaude. Juste avant de repartir j’ai voulu prendre le Nikon que j’avais placé dans la caisse en alu. Je ne trouvais plus la clé pour le cadenas. La dernière fois que je m’étais servi de mon trousseau de clés c’était à l’entrepôt de la gare. Le trousseau contenait également deux autres clés pour ouvrir des cadenas posés sur mon sac à dos. J’ai fait demi-tour.

La surveillante de l’entrepôt a été surprise de me voir revenir. Elle m’a expliqué que pour être certain de ne rien oublier derrière soi quand on part en voyage, il faut jeter un œil dans son rétroviseur et cracher trois fois par-dessus son épaule gauche. Et à Vladivostok, Shustrik m’avait dit qu’avant d’entreprendre un voyage, il faut s’asseoir pendant une minute sans parler.

J’ai récupéré mes clés, je me suis assis une minute et, avant de repartir, j’ai craché trois fois par-dessus mon épaule gauche après avoir jeté un coup d’œil dans mon rétroviseur.

Le ciel était de nouveau couvert mais la température avait grimpé à 20°. À deux heures, je me suis de nouveau arrêté au même endroit où j’avais pris un café en fin de matinée. Je venais de perdre presque trois heures.

Quelques centaines de mètres plus loin, la route a de nouveau fait place à la piste. Avec le retard que j’avais pris et la vitesse à laquelle je roulais maintenant, il était devenu impossible d’atteindre Krasnoïarsk aujourd’hui, encore distant de 450 km. J’ai roulé un bon moment sans rencontrer de véhicules. J’ai même pensé que je m’étais trompé de route. Mais j’ai fini par me faire doubler par plusieurs voitures d’occasions importées du Japon se dirigeant tout comme moi vers l’ouest. Les conducteurs forment des petits convois de trois ou quatre voitures pour s’entraider en cas d’ennuis mécaniques et pour des raisons de sécurité.

J’ai repris une portion de route en bon état une heure plus tard pour aussitôt être accueilli par la pluie. C’était l’occasion de mettre mon matériel contre la pluie à l’épreuve. La température a commencé à plonger. Après être restée pendant un long moment à 15°, elle est descendue à 10° en quelques minutes. Peu de temps auparavant, j’avais vu un panneau publicitaire indiquant un motel. J’avais pensé m’arrêter mais je n’avais pas froid et j’espérais encore atteindre Kansk, à environ 150 km, avant que la nuit tombe. J’aurais dû m’arrêter.

Je suis retombé sur la piste. La pluie avait formé des rigoles en travers de la chaussée et la moto tressautait et dérapait parfois dans les ornières creusées par les camions. Avec la caisse en alu sur la moto, je ne pouvais pas me permettre de faire une chute. Il aurait été difficile de relever la moto sans compter les dégâts que l’armature aurait subis.

La visière du casque, déjà pas très transparente en tant normal, était maintenant presque opaque. Je la relevais parfois pour mieux voir la piste pour la rabaisser aussitôt le visage trempé. Le vent était tombé mais je commençais également à avoir très froid, surtout les pieds et les jambes. Et je n’avais presque plus d’essence. Je venais de passer sur la réserve. Il était passé dix sept heures et je n’avais pas du tout envie de passer la nuit dans la forêt.

Une vingtaine de kilomètres plus loin j’ai vu un panneau indiquant Тайшет (Taïchet). J’avais vu sur la carte hier soir que cette ville était un nœud ferroviaire important avec la jonction du Transsibérien et de la ligne Baïkal-Amour (BAM). Cette ville est aussi sinistrement connue comme un avant-poste des Goulags installé dans la région avant et après guerre. Je me suis arrêté à la première station service que j’ai rencontrée et j’ai demandé où je pouvais trouver un hôtel. J’ai été référé au seul hôtel que la ville possède, le Birioussa, situé juste en face de la gare.

Résultat du matériel à l’épreuve de la pluie: les bottes en caoutchouc sont étanches mais pas chaudes ; les vêtements (de pas très bonne qualité) laissent filtrer un peu de pluie, surtout le pantalon ; les moufles n’ont d’étanche que le nom et ne sont pas très utiles ; le GPS a continué de fonctionner et la connexion électrique, qui elle n’est pas à l’épreuve de la pluie et que j’avais entourée d’un sac en plastique, a également résisté. Quant à la boîte en alu, que j’avais enveloppé avec la bâche que j’utilise pour couvrir la moto pendant la nuit, elle est restée sèche.

La moto a rarement été aussi sale. Elle est arrivée devant l’hôtel recouverte de boue. Et après avoir fait hier le plus long trajet en moto depuis mon départ, j’ai aujourd’hui fait le plus court.

Dimanche, septembre 3 2006

Nijni-Oudinsk (J + 94, 546 km)

C’est la plus longue distance que j’ai faite en moto pour ce voyage. J’avais décidé que je partirais ce matin, quelque soit la météo, mais en espérant toutefois qu’il fasse beau. Il faisait beau. Toujours frais mais beau, sans un seul nuage. J’ai refait une distribution de mes bagages sur ma moto en mettant le plus gros dans la caisse en alu. Ça m’a permis de m’alléger du petit sac à dos que par manque de place j’étais obligé de porter. Je me suis senti plus léger.

Il m’a fallu presque une heure pour sortir de la ville et me retrouver sur la route de Krasnoïarsk un peu après onze heures. Aucune signalisation au centre-ville et le GPS n’est pas assez précis pour ces régions. J’ai donc recouru à la bonne vieille méthode en demandant mon chemin aux passants. J’ai quand même bifurqué à quelques reprises au mauvais endroit et fais quelques kilomètres en trop avant de me retrouver sur la route M53.

Les premiers trente kilomètres ont été fait sur une autoroute légèrement à l’ouest de l’Angara. J’ai longé la voie du Transsibérien pendant tout le parcours et je l’ai même doublé une fois. Le paysage à changé par rapport à ce qu’il était avant d’atteindre Irkoutsk : presque plus de montagnes, beaucoup moins de forêts - et pratiquement plus une seule qui encadre la route - mais beaucoup plus de paysages vallonnés et de grands champs de céréales.

J’ai franchi le fleuve Oka en milieu d’après-midi. Madame de Bourboulon l’avait franchi dans « un mauvais bac ». Elle le situe à Touloune. C’est une erreur, il passe à Zima, un peu plus au sud. C’est l’Iïa qui passe à Touloune où je me suis arrêté pour faire un plein d’essence avant de repartir dans une mauvaise direction. Heureusement je m’en suis vite aperçu. J’avais fait un autre petit arrêt soixante-dix kilomètres plus tôt dans la bourgade de Kouïtoune que Michel Strogoff et Nadia atteignirent le 15 septembre, une dizaine de jours après moi.

Après Touloune, la route est en très mauvais état pendant au moins une cinquantaine de kilomètres. Elle était dans la même condition décrite par Madame de Bourboulon : « passable ». Je ne pouvais rouler qu’entre 30 et 50 km/h. J’avais été prévenu mais je pensais que cette partie se situait beaucoup plus loin. Il était déjà sept heures et demie. Je me suis arrêté dans un petit village et j’ai demandé si je pouvais dormir quelque part. Niet. Pas un seul endroit. Et pas d’avantage dans le village suivant. J’ai demandé à une garde-barrière à un passage à niveau. Pas d’endroit où dormir avant Nijni-Oudinsk, quatre-vingt kilomètres plus loin.

Je n’avais d’autre choix que d’y aller. À cette vitesse d’escargot, j’en avais encore pour au moins deux heures. Par chance, la route est redevenu meilleure peu de temps après et je suis arrivé à Nijni-Oudinsk à la nuit tombante. L’hôtel indiqué par des passants s’emblait désert. Je suis entré par une porte dérobé pour me retrouver, après avoir fait quelque pas dans la pénombre, au centre d’une grande pièce. Les fenêtres avaient été barricadées avec de grands panneaux de bois. L’endroit était à l’abandon et jonché de détritus. Subitement j’ai entendu puis aussitôt aperçu deux hommes qui descendaient un escalier situé dans le fond. Ils ont semblé surpris de me trouver là. Je pense que je les avais dérangés et l’un deux ne semblait pas très content de ma venue. Il s’est avancé menaçant dans ma direction et je lui ai immédiatement demandé où était l’hôtel. Il a entrepris de m’insulter copieusement et de continuer à s’approcher suivi de son acolyte. J’ai fait demi-tour et je suis ressorti. Il faisait presque aussi sombre à l’extérieur qu’à l’intérieur. Le plus agressif m’a suivi jusqu’à la Virago en continuant de me dire des choses que je préférais ne pas comprendre. Je suis remonté sur la moto et me suis dirigé vers un autre quartier. Aussi surprenant que cela puisse paraître, avec près de 40 000 habitants, une ville de cette importance semblait être sans hôtel. Les deux occupants d’une voiture de police a qui j’ai fait signe de s’arrêter m’ont indiqué l’hôtel abandonné que je venais de quitter. C’est finalement un chauffeur de taxi qui m’a dit de m’adresser à la gare.

La gare disposait de chambres, et même de chambres parmi les plus belles de ce que j’ai pu voir jusqu’ici en Russie, pour moins de 2 € la nuit. J’avais dû payer 15 € pour un dortoir à Irkoutsk, et c’était considéré comme bon marché. Il était rare de pouvoir trouver quelque chose à moins de 20 €. Et il m’a fallu débourser le même montant que pour la chambre pour pouvoir entreposer ma moto dans l’entrepôt pour bagages. J’ai demandé si par hasard je ne pourrais pas mettre ma moto dans ma chambre. Ce n’était pas possible.

Comme je l’avais déjà mentionné plus tôt, Madame de Bourboulon, depuis sa sortie de Mongolie, voyageait à la russe en dinant et dormant dans sa diligence. Elle ne s’arrêtait que de temps en temps pour quelques heures. Ce fut le cas à Nijni-Oudinsk où elle reçut la visite d’un jeune médecin polonais exilé avec sa femme. Ils étaient nombreux à peupler cette région à cette époque et quelques villages portent encore des noms d’origine polonaise.

Une armée tatare au nombre de cinquante mille venait d’incendié Nijni-Oudinsk quand Michel Strogoff fut de nouveau fait prisonnier. Et c’est enchainé qu’il entra dans la ville.

Samedi, septembre 2 2006

Départ remis (J + 93)

Je prévoyais partir aujourd’hui, mais à la vue de la pluie qui continuait à tomber ce matin, je n’étais plus très sûr. Pavel a appelé vers huit heures trente. La moto était prête. Il avait travaillé dessus toute la nuit et voulait aller dormir.

J’ai pris un minibus jusqu’à son atelier. En plus de la pluie, il continuait de faire froid. Les banlieues russes construites à l’époque socialiste, sont particulièrement déprimantes sous un temps maussade.

Alexey, le contact que j’avais à Irkoutsk et qui m’avait présenté à Pavel, venait d’arriver avec sa moto, une Virago, la même que la mienne.

Je n’ai presque pas reconnu ma moto. Tel qu’il me l’avait dit, Pavel avait retiré les sacoches arrière ainsi que le siège et l’appui-dos. À la place, il avait fixé une armature en métal qu’il avait construite, soudée et peinte en noire. Et dessus l’armature, il avait posé la caisse en aluminium de l’Aeroflot tenue à l’armature par cinq points de fixations de chaque côté. Le travail qu’il avait réalisé était impressionnant. Et il avait accompli le tout avec un minimum d’outils de travail. Je l’ai félicité pour l’excellent travail qu’il avait réalisé.

Je lui avais dit la veille que je lui laisserais les sacoches ainsi que le siège et l’appui-dos. Les sacoches avaient faites leur temps. Elles laissaient pénétrer l’eau par endroits. Et je pourrais toujours retrouver un siège et un appui-dos si la moto tenait jusqu’au bout.

- Combien je te dois Pavel?

- Rien.

- Comment ça rien?

- Tu m’as dit que tu me laisserais les sacoches. C’est un échange. Et je vais donner le siège à Alexey. C’est lui qui a fourni les barres pour l’armature. Sa moto est la même que la tienne. Il va s’en servir.

- Pavel, c’est trop. Je ne peux pas accepter un tel cadeau.

- Ce n’est pas un cadeau. C’est un échange. De plus, j’ai eu énormément de plaisir à travailler sur ta moto.

- Spassiba.

Alexey était tout aussi impressionné que moi par le travail. Il a fait plusieurs photos de ma moto prise sous différents angles. Il m’a ensuite proposé de me guider pour que je puisse retourner au centre-ville en moto. J’ai dit au revoir à Pavel qui dormait presque debout. Il était presque midi, trop tard pour prendre la route aujourd’hui. De toute façon, je n’étais pas très partant. La pluie avait momentanément cessée de tomber mais il faisait toujours aussi froid.

J’ai laissé la moto dans un parc de stationnement surveillé et suis rentré à l’hôtel pour prévenir que je resterais une nuit de plus. J’ai pris mon appareil photo et suis parti faire un peu de tourisme. Le ciel commençait à se dégager pour laisser paraître quelques rayons de soleil.

Je me suis tout d’abord dirigé vers le fleuve en traversant la Place Kirov. L’Angara à cet endroit n’est pas très large, environ deux cents mètres, mais un peu plus en aval ou en amont il atteint presque deux kilomètres. Je suis revenu par la Place de la Victoire et me suis arrêté devant la flemme éternelle allumée à celle qui brule au pied du Kremlin à Moscou. C’était aujourd’hui samedi et de nombreux jeunes mariés se succédaient les uns derrières les autres pour venir y déposer des fleurs.

Je suis ensuite monté en haut du clocher de l’église du Sauveur. C’est un des édifices construits au 18ème siècle à avoir survécu. Madame de Bourboulon y était peut-être passée. Plusieurs cartes postales peintes et des photographies anciennes montrent quelques une des nombreuses églises (avec leur nom en russe et en français) que comptait la ville avant que Staline n’en réduise le nombre. Je suis monté jusqu’en haut du clocher pour avoir un aperçu de cette partie de la ville ainsi que la vue sur l’Angara et sur la cathédrale de l’Épiphanie située juste à côté.

La cathédrale a été récemment restaurée. Je suis rentré à l’intérieur. Il n’est pas possible de s’assoir dans les églises orthodoxes, elles ne comportent ni banc ni chaise. Les gens assistent aux offices et prient debout.

En commençant ce voyage, je m’étais fixé Irkoutsk comme étape intermédiaire de ce voyage. Je savais que la première partie serait la plus longue en termes de temps et probablement la plus difficile en termes d’énergie. Ça avait été le cas pour Madame de Bourboulon. Son voyage jusqu’à Irkoutsk avait duré un peu plus de deux mois contre un peu plus d’un mois pour le restant. Et elle n’avait consacré qu’un quart de ses écrits à la seconde partie.

Quant à moi, j’avais mis exactement trois mois pour réaliser la première partie, incluant le détour de trois semaines que j’avais dû effectuer pour récupérer ma moto. Compte tenu de la saison froide qui approchait à grand pas, j’espérais que la seconde partie durerait moins longtemps.

Je me suis dirigé vers une petite boutique sur le côté pour acheter un cierge. Contrairement à Madame de Bourboulon, je n’en avais pas trouvé dans la cathédrale abandonnée de Kiakhta pour remercier la Providence de m’avoir amené jusque là.

Je tenais le cierge à la main et je me suis souvenu. C’était avant que je n’entreprenne le voyage d’un peu plus d’un an qui allait m’amener de l’Atlantique au Pacifique. J’étais arrivé en France depuis quelques jours. J’avais emmené ma mère en Normandie rendre visite à mon frère. Sur le chemin du retour je m’étais arrêté à Lisieux. J’avais entrainé ma mère à l’intérieur de la basilique.

À part le jour de ma communion, c’était la troisième qu’on pénétrait ensemble dans une église. On ne fréquentait pas les églises dans la famille. La première fois, c’est elle qui m’y avait entrainé pour mon baptême. Cette fois les rôles étaient inversés. Elle était vieille et commençait à perdre la mémoire. Je l’avais toujours connu vieille. Elle avait plus de quarante ans quand elle m’avait mise au monde. Sa vieillesse physique ne m’avait jamais dérangé. Pas plus que celle de mon père. C’était de continuer de mener une vie de labeur et de privation que je n’avais pas compris. Ils s’étaient privés pendant la guerre. Ils ont continué de se priver après.

J’ai amené ma mère devant les cierges et j’en ai acheté deux. Je lui ai dit que le premier était pour mon père, mort depuis quelques mois, et le second pour son fils, décédé quelque temps avant son mari. Je lui ai demandé de les allumer. Elle a chancelé et s’est raccroché à mon bras. Puis elle s’est mise à pleurer. Je l’ai assise sur un banc. J’ai allumé les cierges pour elle et je me suis assis un peu à l’écart. C’était la première fois que je voyais ma mère prier.

Cette fois j’étais seul dans cette cathédrale d’Irkoutsk. Ma mère avait suivi mon père quelque temps après. J’ai allumé le cierge et je l’ai placé entre une icône de la vierge et une autre du Christ ; pas le Christ crucifié et sanguinolent des Occidentaux, mais le Christ sauveur, Celui de Byzance avec la main dirigé vers le ciel, le même qu’à Rio et à Dili.

En plus d’allumé ce cierge pour remercier la Providence, je l’avais également allumé pour remercier ceux qui n’étaient pas là mais qui avaient permis que moi j’y sois.

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