J’ai ouvert les rideaux de ma chambre après m’être levé à sept heures trente. Le ciel était en partie dégagé. Peut-être une autre belle journée en perspective. Alexey m’a appelé deux heures plus tard et il est passé me chercher à l’hôtel aussitôt après. Avant qu’on parte je lui ai demandé combien je devrais donner à Slava pour la réparation.
- Rien. C’est de l’entraide entre motards. Mais tu peux lui offrir un petit cadeau qu’il ne pourrait pas trouver ici.
J’ai cherché dans mes affaires et j’ai trouvé un petit pendentif en corne de buffle que j’avais acheté sur l’Ile de Java.
- C’est trop. Tu n’aurais pas quelque chose d’autre.
Je n’avais rien d’autre qu’un minuscule sachet en cuir rouge avec une toute petite bille en verre à l’intérieur. J’avais dû trouver ça dans un temple shinto au Japon.
- C’est parfait.
- C’est tout?
- C’est tout. Il ne s’attend pas à tant.
Slava n’était pas encore levé quand on est arrivé chez lui, mais Roma nous attendait à l’extérieur dans sa camionnette. J’ai mis tous les bagages sur la moto et j’ai attendu en espérant au moins remercier Slava et lui remettre le petit cadeau.
- Est-ce que tu attends que Slava se lève?
C’est Roma qui m’avait posé la question.
- Oui. J’aimerais le remercier et lui dire au revoir.
- Ce n’est pas la peine d’attendre. Il a beaucoup bu hier. Il ne va pas se réveiller avant ce soir. Peut-être même demain. Ne t’inquiète pas. On lui remettra le cadeau de ta part et on lui dira que t’aurais bien aimé le voir avant de partir. Il comprendra.
Alexey devait retourner à son bureau mais Roma allait m’aider à sortir de la ville et m’indiquer la direction à prendre. J’ai remercié Alexey pour son aide. Il a pris une dernière photo de moi devant ma moto et on s’est dit au revoir. Le ciel avait commencé à se couvrir de gros nuage et la température s’était arrêté de grimper en atteignant les 12°.
On est parti en direction de l’ouest. J’avais des problèmes avec le frein arrière. Il semblait bloqué. Quelques kilomètres avant l’aéroport, Roma s’est arrêté devant une pancarte indiquant la direction de Tioumen, puis il est descendu pour me dire au revoir.
- J’ai un problème avec le frein arrière. Il est comme bloqué et ne répond pas.
Il a sorti quelques outils de sa camionnette pour essayer de le débloquer. Ça ne fonctionnait toujours pas. Il a pris son portable pour passer un coup de fil. J’en ai profité pour essayer à mon tour de le débloquer. Toujours rien. Roma m’a passé le portable. C’était Alexey.
- Il faut que tu reviennes chez Slava. Il faut réparer ton frein arrière. Je vais aller vous attendre devant chez lui.
- OK.
J’ai repassé le portable à Roma et, pendant qu’il était occupé à parler avec Alexey, j’ai encore essayé. Subitement j’ai senti un craquement. Je suis remonté sur la moto pour vérifier. Cette fois ça semblait fonctionner. J’ai fait signe à Roma pour lui dire que ça semblait marcher et que j’allais faire un aller-retour sur la route pour m’en assurer. J’ai roulé deux ou trois cents mètres en freinant à plusieurs reprises. Tout était redevenu normal.
Je suis retourné auprès de Roma pour lui dire que cette fois ça fonctionnait et que je pouvais partir.
- Ça fonctionne maintenant mais je connais la cause du problème. Il faut réparer le frein assez rapidement. Tu peux aller jusqu’à Tioumen. On va prévenir des gens là-bas qui t’attendront pour faire la réparation. Ne roule pas trop vite et utilise les deux freins.
Cette fois on s’est dit au revoir pour de bon et j’ai repris la direction de l’ouest. Le vent continuait à venir de cette direction et à souffler tellement fort qu’il avait renversé un camion dans le fossé. La réparation sur le pot d’échappement avait donné plus de puissance à la moto mais je préférais ne pas l’utiliser tant que le frein arrière ne serait pas réparé.
Je me suis arrêté pour refaire le plein après moins d’une heure. Entre temps ma direction avait changé et je me dirigeais maintenant vers le nord. J’allais continuer à aller vers le nord pendant encore au moins deux ou trois jours, jusqu’à ce que j’atteigne Perm; vers le nord et vers le froid.
Depuis Novossibirsk les stations services étaient devenues de plus en plus fréquentes et je ne m’inquiétais plus d’en trouver. J’en ai croisé une en arrivant au 95ème kilomètre depuis que j’avais fait le dernier plein. Habituellement je me serais arrêté. J’aurais dû. Je suis tombé sur la réserve au 150ème kilomètre sans en avoir retrouvé une autre. Au même moment le ciel est devenu très sombre à l’horizon et j’ai vu apparaître les premiers éclairs. Le vent avait tourné et venait maintenant du nord.
La pluie a commencé à tomber vingt kilomètres plus tard, et la température également pour descendre en dessous de 10°. La pluie fine et froide ne me dérangeait pas trop si ce n’est que je devais continuellement la balayer de la visière de mon casque.
Les éclairs se dirigeaient vers moi. En arrivant au 195ème kilomètre j’ai aperçu un abribus sur le côté gauche de la route. J’en rencontrais régulièrement aux abords des croisements qui conduisaient à des petites agglomérations situées à l’écart de la route principale. Celui-ci devait être utilisé par les habitants du petit hameau que je pouvais voir en retrait de la route un peu plus loin sur ma droite.
Soudainement le ciel s’est ouvert. Des trombes d’eau se sont abattues. Je ne voyais plus rien. Je me suis arrêté pour faire demi-tour et me réfugier avec la moto dans l’abribus.
L’orage arrivait dans ma direction. Entre les éclairs et les coups de tonnerre, je pouvais calculer le nombre de kilomètres qui lui restait à parcourir : six, four, deux et boum, il était au-dessus de moi. L’abribus était en fer et complètement isolé sur cette plaine. Je n’avais pas très envie de rester à l’intérieur mais la grêle avait maintenant remplacé la pluie et plein de petits grêlons recouvrait la route. Repartir en moto sous un tel déluge de glace avec un frein arrière défectueux était aussi risqué que de rester là ou j’étais. Je suis resté dans l’abri.
J’avais l’impression que l’orage était maintenant en train de tourner et après s’être légèrement éloigné, de revenir. Et puis la grêle a cessé pour être de nouveau remplacé par la pluie. Le ciel vers le nord a commencé à partiellement s’éclaircir. Je suis reparti trente minutes plus tard.
Il me restait toujours mon problème d’essence à régler. Je n’étais pas sûr de retrouver des habitations avant pas mal de temps. Je me suis dirigé vers le petit hameau distant de moins d’un kilomètre pour savoir combien il me restait à parcourir jusqu’à la prochaine station service. J’ai emprunté le petit chemin de terre et, juste en arrivant aux premières habitations, la roue arrière a commencé à patiner sur le chemin détrempé et je me suis embourbé.
J’ai arrêté la moto et calé une pierre sous la béquille avant de me diriger vers deux femmes que j’apercevais un peu plus loin sur le chemin.
- Niet.
C’est la réponse que j’ai eue à la question de savoir si je pouvais acheter de l’essence ici.
Et combien de kilomètres me restait-il jusqu’à la prochaine station service? Une des deux femmes à levé ses main et ouvert ses dix doigts à deux reprises.
Vingt kilomètres. Je pouvais y arriver comme je pouvais ne pas y arriver. Devant mon air désespéré elles m’ont indiqué une maison entourée d’une clôture en bois devant laquelle était garée une voiture.
J’ai été accueilli par deux chiens. Je les ai laissé aboyer en espérant faire sortir quelqu’un. C’est ce qui s’est passé. Un homme d’une soixantaine d’années vêtus de bleus de travail a ouvert la porte de la clôture et m’a pausé une question en russe.
J’ai utilisé les deux ou trois mots de russes que je connaissais pour lui dire que j’étais en moto et que je n’avais plus d’essence.
Il s’est approché et a continué à me questionner. Il sentait fortement la vodka. Je ne comprenais absolument rien de ce qu’il me demandait. Et moins je comprenais et plus il insistait. Il s’est signé à la façon des Orthodoxes. J’ai pensé qu’il me demandait si j’étais Chrétien. Depuis déjà une heure ou deux je longeais la frontière nord du Kazakhstan. Il m’était impossible de savoir si cet homme était Chrétien ou Musulman. Je me suis signé de la même façon pour lui indiquer que j’étais Chrétien.
Ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Il m’a sorti tout un charabia à travers lequel j’ai cru discerner les mots de père et de mère. Il voulait savoir d’où je venais.
- Canada.
Et j’ai mis l’emphase comme les Russes sur la deuxième syllabe.
Oh! Canada. Pays neutre et sans ennemis héréditaires. C’est comme la Suède et la Suisse. Il donne l’apparence de faire partie des pays qui essaye de solutionner les problèmes plutôt que de les créer.
Il s’est fendu d’un large sourire et m’a tendu la main. Il est reparti dans une longue diatribe où il devenait évident que nous étions frères. Puis il m’a pris par le bras pour m’entrainer chez lui. Je lui ai montré la moto au milieu du chemin à une centaine de mètres. Il m’a cette fois littéralement empoigné le bras à deux mains pour m’entrainer en me faisant comprendre que ma moto ne risquait rien.
Oh! Dieu. Comme les villages russes sont beaux mais pauvres. J’ai cru rentrer dans une de ces vieilles maisons du village d’où mes parents étaient originaires quand j’étais enfant et que nous allions visité la parenté: la pompe à eau dans le jardin, les portes épaisses en bois muni de grosse serrure en fer, le plafond très bas et jauni par la fumé du poêle à bois, les petites fenêtres en croix avec les carreaux qui tiennent avec du vieux mastique, les rideaux transparents tirés et aux couleurs délavés, les volets avec la petite ouverture dans la partie supérieure en forme de diamant ou de cœur, l’intérieur sombre qu’on n’éclaire que tard le soir quand la nuit est tombée, les pommes-de-terre dans un sac près de la porte, l’évier avec l’écoulement donnant sur l’extérieur, le désordre qui n’est apparent qu’aux étrangers, les hommes (ici deux) attablés devant un verre d’eau-de-vie (cette fois de la vodka), la femme silencieuse en retrait et debout et qui fait des allers-retours entre le poêle où mijote le diner et les invités, les enfants assis bien sagement dans un coin et qui regardent avec fascination ses mêmes invités comme d’autres enfants d’ailleurs regardent la télé, le cendrier découpé dans une vieille boite de conserve, le lit qui sert aussi de sofa, l’absence de couleurs vives à l’exception du calendrier avec la photo d’un paysage ou d’un cheval au galop, l’horloge en bois qui fait tic-tac, les photos en noir et blanc d’un couple de marié et celle du militaire, et la cuisinière qui mange tout l’espace et devant laquelle dort le chat.
On m’a servi un thé avec une assiette de miel. Et j’ai été forcé de manger des morceaux de graisse fumée sur du pain de campagne avec des champignons mis en conserve dans un bocal. Quand j’ai fait mine de refusé, on m’a fait comprendre que ce serait pris comme une insulte. J’ai mangé. J’ai par contre refusé la vodka en expliquant que je devais conduire ma moto.
Après bien des paroles échangées j’ai fini par comprendre que j’étais tombé chez une famille kazakhe. Et les deux hommes en étaient très fiers. Ils ne semblaient pas trop aimer les Russes qu’ils considéraient comme trop concernés par l’argent. Ceux à qui j’avais eu affaire jusqu’ici prouvaient plutôt le contraire. Mais bon, chaque peuple a besoin de son bouc émissaire pour exorciser ses démons: ici le Russe, là-bas le Chinois, le Mongol, le Juif ou le Noir.
On a fini par parler de mes besoins d’essence et après avoir indiqué que cinq litres me seraient largement suffisant, on a procédé à l’échange des adresses postales. J’ai ensuite été invité à coucher dans cette maison pour la nuit. J’en avais fortement envie; c’est l’alcool (principalement la vodka) qui m’en a empêché. Les deux hommes en avaient déjà consommé pas mal mais si je restais pour la nuit ça dépasserait les limites par delà lesquelles tout peut arriver, autant le bien que le mal.
J’ai fini par sortir de la maison après plus d’une heure. Quelqu’un avait débourbé la moto qui m’attendait à l’extérieur avec une petite foule qui l’entourait. Un homme est arrivé avec un petit jerrican et un tuyau dont il a placé l’un des embouts dans le réservoir de la voiture. Il a aspiré dans l’autre embout pour déverser les cinq litres de carburant dans le jerrican qu’il a ensuite transvider dans le réservoir de la moto.
Le propriétaire de la maison a ensuite voulu que je fasse quelques photos. Cette fois je ne me suis pas fait prier. Il a tenu à ce que je prenne une photo avec lui sur la moto. Je lui devais au mois ça. Mais j’ai refusé qu’il fasse un tour avec. Dans l’état d’ébriété avancé dans lequel il était c’était comme de placer un rasoir entre les mains d’un singe.
Il était maintenant passé dix huit heures; trop tard pour atteindre Tioumen. Je n’ai pas retrouvé de station d’essence avant Abatkoïe, 225 kilomètres après avoir fait le dernier plein. Il est peu probable que j’aurais pu me rendre jusqu’ici. C’était à cet endroit que dans la nuit du 22 juillet 1862, Madame de Bourboulon franchit avec ses compagnons la rivière Ichim.
J’ai demandé à la pompiste s’il existait un hôtel pas trop éloigné. Par chance, un hôtel pour routiers se trouvait dans la ville. J’ai pris la chambre la moins chère que j’ai partagée avec deux camionneurs.
J’avais presque terminé le compte rendu de la journée d’aujourd’hui quand j’ai été invité par un des deux camionneurs à venir passer quelques minutes avec deux de ses amis dans la chambre d’à côté. J’aurais préféré dormir mais il a tellement insisté que j’ai fini par accepter. J’ai donc terminé la soirée à boire de la vodka et à manger du saucisson russe avec Andreï, Michael et Gregory.