Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Sibérie et Mandchourie

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Mercredi, août 16 2006

Toujours en attente (J + 76)

Il est passé onze heures et je suis au poste frontalier chinois depuis six heures du matin. Le service des douanes m’avait demandé de me présenter à l’ouverture. J’ai attendu jusqu’à dix heures. Une agente de l’immigration m’a alors fait comprendre de l’accompagner, ainsi que ma moto, jusqu’au premier poste de contrôle gardé par un militaire. La moto n’a pas été autorisée à passer et est restée auprès de la sentinelle.

J’ai été amené devant un officier au second poste de contrôle. Conversation animée entre l’agente de l’immigration et le militaire qui refuse mon passage. Je suis remis entre les mains d’un soldat qui m’entraine à travers un dédale de couloirs et de bureaux jusqu’à un second officier. Nouvelle discussion et contrôle de mon passeport.

Plusieurs coups de téléphone plus tard la décision fini par tomber : pour traverser le no man’s land jusqu’au poste russe, l’armée exige que la moto soit mise dans un camion. L’ennui, c’est que les camions qui se dirigent vers la Russie sont remplis à raz-bord de marchandises. Il y a quelques minutes j’ai donc été renvoyé en compagnie de l’agente de l’immigration au premier poste de contrôle où je dois attendre le passage d’un éventuel camion vide.

Ding m’avait dit hier que les relations entre l’armée et le service des douanes n’étaient pas très cordiales. Souvent, l’un des deux refuse ce que l’autre demande et vice-versa. Et la même chose existe au sein des administrations ou des institutions et ainsi de suite en descendant les échelons jusqu’aux petites guéguerres entre fonctionnaires eux-mêmes. Cette rivalité entre services n’est pas exclusive à la Chine.

Il est maintenant quinze heures trente. Et je suis de retour à l’hôtel. J’ai grillé sous le soleil jusqu’à près de deux heures auprès de la sentinelle du premier poste de contrôle qui a fini par prendre pitié de moi et m’offrir à manger. Entre temps, plusieurs fonctionnaires des douanes et de l’immigration ont continué à plaider ma cause auprès des militaires. Sans succès.

Des civils ont fini par s’en mêler en prenant aussi fait et cause pour moi et d’exiger soit des militaires soit des fonctionnaires qu’ils fassent quelque chose pour m’aider. J’ai cru qu’une mini révolution allait éclater. Un peu avant quatorze heures, un camion inspecté par le service des douanes s’est révélé comme partiellement rempli. J’ai été rappelé du premier poste de contrôle et amené devant le chauffeur qui attendait avec trois autres de ses collègues que l’inspection se termine.

Un interprète est arrivé au bout de quelques minutes et a demandé au chauffeur qu’il prenne ma moto à bord jusqu’au poste de contrôle russe. Refus du chauffeur, appuyé par ses collègues, qui ne voulait pas courir le risque d’être arrêté par ses compatriotes sous prétexte qu’il tentait de faire passer une moto en contrebande. La situation était dans une impasse totale. Une demi-heure plus tard l’agente qui m’avait pris en charge en matinée m’a suggéré de retourner au centre-ville. Il était maintenant trop tard et aucun autre camion ne passerait la frontière aujourd’hui.

Mardi, août 15 2006

En attente (J + 75)


Je suis toujours à Sui Fen He. Ce n’est pas le plus mauvais endroit sur terre pour être en attente. Ding est passé me chercher à l’hôtel à huit heures trente. La journée s’annonçait idéale pour faire de la moto. Pas un seul nuage avec une température approchant les 30°. On est allé au service des douanes et de là à l’entrepôt où j’avais dû laisser ma moto deux mois plus tôt. J’avais oublié la clé de contact. Aller-retour jusqu’à l’hôtel. À notre retour à l’entrepôt le responsable s’était absenté. On a attendu jusqu’à onze heures. Le démarrage fut difficile; un peu normal après deux mois d’inactivité.

Le problème ensuite était de sortir la moto du territoire chinois où officiellement elle n’était jamais rentrée. Le service des douanes ne s’opposait pas à son départ, c’est l’armée qui ne voulait plus la laisser passer. Pourtant, deux mois plus tôt, elle était passée à travers les postes de contrôle militaire comme une lettre à la poste. À l’époque, c’était le service des douanes qui s’était opposé à son entrée. La situation était inversée.

Coup de téléphone entre services administratifs. Il nous fallait revenir vers deux heures. À deux heures la solution envisagée n’était pas applicable. Là on s’est mis à la recherche d’un camion russe sur lequel je pourrais embarquer la moto pour traverser les deux postes frontières. Après une heure d’attente aucun camion n’était apparu. J’ai donc décidé de mettre mes bagages sur la moto et, malgré l’avis défavorable de Ding, de tenter ma chance avec les militaires.

Au moment de démarrer un agent de l’immigration est venu nous annoncer qu’il voulait passer un coup de fil à un ami à lui, un capitaine de l’armée dans un des postes militaires. C’était un ami de longue date et l’agent de l’immigration était certain qu’il pourrait me venir en aide. Personnellement, je préférais tenter ma chance seul. Ne sachant trop quoi faire avec moi, j’étais persuadé que les militaires me laisseraient passer. Jusqu’ici l’échange de coups de fil entre services administratifs n’avait pas donné de très bons résultats. Comme je m’y attendais, le capitaine ne pouvait rien faire. Et averti de ma présence, il était désormais impossible d’essayer par moi-même avec les militaires.

À seize heures, il était devenu inutile d’attendre d’avantage. Avec trois heures d’avance sur l’heure chinoise, le poste frontière russe était maintenant fermé.

Lundi, août 14 2006

Import - export (J + 74)

Je compte traverser la frontière demain et j’ai passé presque toute la journée à faire le tri dans ce que j’avais laissé à Ding et que je vais emmener sur la moto. J’ai fait un paquet de quelques bricoles dont je n’ai plus besoin pour la suite du voyage et je suis passé à la poste pour l’envoyer.

Un petit tour dans un Cybercafé. Un autre dans un grand magasin. Presque toutes les boutiques et restaurants de la ville affichent bilingue : en russe et en chinois. J’ai vu pas mal de touristes russes et à quelques reprises des Chinois m’ont abordé dans leur langue.

En plus des touristes, la Russie exporte principalement des matières premières (du bois et de l’acier) que les Chinois transforment en produits finis avant de les réexporter vers la Russie. Les Chinois font très peu de tourisme en Russie où ils n’ont pratiquement rien à acheter à part les produits qu’ils fabriquent.

Selon Ding, la Chine produit trois types de produits : d’assez bonne qualité pour les pays occidentaux et le Japon; de pas trop mauvaise qualité pour des pays comme la Corée du Sud, la Malaisie, Taïwan et Singapour; et de très mauvaise qualité pour la Russie. Il prétend que c’est toujours meilleur que ce que fabriquent les Russes.

Sui Fen He s’est enrichie au cours des dernières années grâce à l’import-export. Le revenu par habitant y est plus élevé qu’à Harbin. Plusieurs de ses amis ont d’ailleurs profité de la manne économique et après avoir quitté le service des douanes se sont lancés dans les affaires.

- Ils roulent maintenant en voiture de luxe, m’a dit Ding avec une certaine envie.

Il m’a avoué qu’il ne se sentait pas assez courageux pour faire le saut et qu’il préférait la sécurité de son emploi à vie de fonctionnaire. Surtout sa femme.

Dimanche, août 13 2006

Retour à Sui Fen He (J + 73)

Deux mois jours pour jour après mon premier passage, me voilà donc de retour dans cette ville frontière. Je rappelle que c’est à cet endroit que le 14 juin dernier, alors que je m’apprêtais à pénétrer en Chine avec ma moto, que celle-ci fut confisquée par le service des douanes en violation d’un règlement qui interdit aux étrangers d’entrer en Chine avec leur véhicule (bien que se soit possible en étant accompagné d’un guide officiel). La moto avait été placée dans un entrepôt et j’avais un an pour revenir la chercher.

Je suis donc parti de Harbin en bus à sept heures trente et nous avons emprunté la nouvelle autoroute reliant cette ville à Vladivostok inaugurée au mois de juin dernier. Le terme « autoroute » est quelque peu exagéré et dans le cas de l’inauguration, on a peut-être mis trop rapidement la charrue avant les bœufs. Il est exact que les premiers 200 des 475 km de cette route jusqu’à la frontière sont complétés mais le reste laisse fortement à désiré.

À partir d’un endroit nommé La montagne des pins dans la brume où des apiculteurs itinérants avaient installé leurs ruches, de large tronçons de l’élargissement de la route de deux à quatre voies est en cours de réalisation, mais il faudra encore plusieurs mois avant leur achèvement. La construction de plusieurs ponts vient juste de commencer. Et après Mudanjiang, les 165 km restant jusqu’à Sui Fen He s’effectuent sur une route payante et en bon état mais qui ne comporte que deux voies sans séparation; bref une route normale.

Sept heures après être parti de Harbin je suis donc arrivé à Sui Fen He. J’ai trouvé un hôtel proche de la gare routière et après avoir déposé mes bagages, j’ai téléphoné à Ding An Gui, l’agent des douanes chinoises qui m’avait aidé lors de mon précédent passage. On s’est retrouvé vers six heures et il m’a invité à dîner dans un restaurant mandchou.

Tout comme la première fois que je l’avais rencontré, Ding a passé une bonne partie de la soirée à me parler de ce qui le dérange le plus en Chine, la corruption et l’état de pauvreté des campagnes. Et il continue d’avoir autant d’admiration pour sa femme, moins pour sa personnalité que par la position qu’elle détient, une position de sous-directrice de l’administration publique qui lui confère un pouvoir relatif doté d’un certain prestige dont Ding aime s’envelopper par association.

- La position, m’à-t-il dit à plusieurs reprises, la position en Chine est primordiale et plus importante que l’argent.

J’aurais pourtant pensé qu’après le discours qu’il venait de tenir quelques minutes plus tôt, que le second faisait accéder au premier. Et qu’en accédant au premier on finissait par bénéficier du second.

Et pour appuyer ses paroles par un exemple concret, il m’a emmené après dîner près de la gare dans un bâtiment bâti par les Russes au début du vingtième siècle. Prévu à l’origine pour servir de dortoir aux ouvriers russes qui construisaient la voie reliant Harbin à Port Arthur, l’édifice fut abandonné pendant des décennies après le départ des Russes. Rénové il y a quelques années, il ne sert qu’aux officiels de passage.

La femme de Ding à travaillé ici pendant plus d’un an; comme « dirigeante » m’a-t-il précisé. J’ai donc eu droit à un tour du propriétaire malgré l’heure tardive et l’absence de client. Toutes les lumières se sont allumées à notre arrivée.

L’intérieur est recouvert de boiserie et doté de deux restaurants : un chinois et un occidental. Chaque chambre ferait l’envie des hôtels les plus luxueux d’Europe : immense avec draperies en soie et velours aux fenêtres et tapis d’Orient sur le plancher, bureau attenants en bois tropical, écran de télévision géant sur le mur et ordinateur. Le personnel composé de maitres d’hôtel, de serveurs et de serveuses, de femmes de chambres et de cuisinier est maintenu ici en permanence.

J’ai demandé à Ding qu’elle était la fréquence du passage des hôtes.

- Très rare. En été trois ou quatre fois par mois. Mais en hiver presque jamais à part quelques repas officiels.

Plusieurs pays on fait des révolutions pour des privilèges aussi démesurés.

Samedi, août 12 2006

Nouvel appareil (J + 72)

J’aurais dû partir ce matin, mais il m’a fallu passer une bonne partie de la journée à faire les magasins à la recherche d’un nouvel appareil photo. Le blog est alimenté à presque 100% par les photos que je prenais avec cet appareil. Je voulais donc acheter le même que celui qu’on ma si adroitement « subtilisé » hier. Le problème avec l’aire de l’informatique, c’est que le matériel acheté un jour est vite remplacé par un plus performant le lendemain.

J’avais fait l’achat de celui-là au mois de juillet l’an dernier quand je préparais le voyage. Je voulais me laisser le temps de m’y habituer. J’avais cherché longtemps et comparé tous le modèle et tous les prix avant d’arrêter mon choix sur le Casio Exilim S-500 qui venait juste de sortir au Japon. Petit, compact et très performant pour ce type d’appareil, c’est exactement ce que je recherchais.

J’ai fait plusieurs magasins sans pouvoir en trouver d’autres. Entre temps il a été remplacé par le S-600. Le même que le précédent mais avec plus de méga pixels. Il était moins cher que ce que j’aurais payé au Japon. La question évidemment est de savoir si le produit est fiable ou non. Il ne me reste plus qu’à attendre pour savoir. J’ai fini par l’acheter près de l’hôtel en milieu d’après-midi après avoir fait des kilomètres à travers la ville. Je suis retourné dans le quartier russe terminer la journée et tester le nouvel appareil.

Juste avant de rentrer à l’hôtel, j’ai acheté sur le trottoir un petit souvenir pour un ami russe que je devrais rencontrer dans quelques jours. J’ai négocié un peu et le vendeur m’a demandé si c’était moi qui m’étais fait voler un appareil photo hier matin. J’ai été surpris par sa question. Comment s’avait-il? Je ne comprenais pas très bien mais il semblait me dire que lui et lui et quelques personnes étaient au courant. J’ai pensé que depuis hier la police était venue faire un tour dans le quartier pour poser quelques questions.

Vendredi, août 11 2006

Une très belle journée (J + 71)

Malgré le violent orage qui avait éclaté hier au soir et la pluie qui tomba toute la nuit, la journée ne s’annonçait pas trop mal. D’abord la pluie avait cessé à mon réveil et le ciel avait fini par se dégager à ma sortie de l’hôtel. Autant de signes précurseurs qui semblaient être réunis pour indiquer que la journée serait très belle.

Je prévoyais quitter Harbin en direction de la frontière russe ce matin mais, à la dernière minute, j’ai changé d’avis et je me suis décidé à rester une journée supplémentaire. La journée s’annonçait magnifique. Et la ville était parmi une des plus belles de Chine. Aucune raison de précipiter mon départ. Une journée en touriste parmi les vieux bâtiments russes du début du vingtième siècle serait la bienvenue.

J’aurais mieux fait de partir. Cette journée qui s’annonçait très paisible c’est terminée au poste de police.

Je n’ai tué personne même par légitime défense. Je n’ai volé personne malgré ma pauvreté. Je n’ai insulté personne et pas même un chien. Je n’ai pas abusé de l’alcool malgré la bière très peu chère. Je n’ai pas fumé de substance illégale bien que je l’ai vu faire. Je n’ai pas pissé sur une statue de Mao. Je n’ai pas craché dessus non plus. Je n’ai commis aucun délit. Je n’ai pas enfreint la loi. J’ai même commencé ma journée très paisiblement en prenant mon petit déjeuner à l’extérieur de l’hôtel dans un petit boui-boui. C’est là que j’ai décidé de rester et de jouer les touristes. Mais j’ai commis l’erreur de retourner à l’hôtel me barder d’appareils photos.

Quand une heure plus tard j’ai voulu sortir le plus petit de mon sac ventral, je n’y ai rencontré que du vide. L’appareil avait disparu. Celui (celle ?) ou ceux qui avaient fait le coup avaient même eu la délicatesse de refermer la fermeture éclair. Ni vu ni connu. Depuis que je voyage, c’est la première fois que je me fais voler. Je fais toujours très attention. Je n’ai rien senti. Je n’ai rien vu. Du grand travail de professionnel.

J’ai quand même continué de me promener dans le vieux quartier russe rénové et vraiment magnifique. Mais en début d’après-midi je me suis décidé à retourner à l’hôtel. Malgré que j’étais certain d’avoir emmené l’appareil, je voulais quand même vérifier que je ne l’avais pas laissé dans la chambre. Il n’y était pas. Ensuite je voulais faire un rapport à la police. Cette dernière à la réputation de souvent retrouver les objets volés aux Occidentaux.

Je l’ai fait appeler depuis une banque où je suis allé retirer de l’argent. Je me suis adressé à un garde de sécurité qui a appelé son patron qui, à son tour, a appelé la police. Moins de dix minutes plus tard deux agents sont arrivés. Pantalons noirs et chemises bleu ciel. Très jeunes et très courtois. Ils ont commencé à me poser quelques questions et m’ont demandé de les suivre au poste.

La voiture dans laquelle je suis monté portait l’écusson très distinctif de la police chinoise (le Bureau de la sécurité publique) avec le mot Police inscrit en gros sur le capot. Les vitres n’étaient pas teintées. J’aurais préféré. Le trafic était intense et nous roulions au ralenti. Les gens sur les trottoirs (et les gens sont nombreux en Chine) ne cessaient de regarder dans ma direction. Un Occidental dans une voiture de police. Je créais l’évènement. J’étais devenu comme un Africain à l’arrière d’une voiture de police dans les rues d’une banlieue parisienne. Qu’a-t-il fait. Aucune présomption d’innocence. J’étais coupable.

Des enfants me montraient du doigt. Des commerçants de chaque côté de la rue s’interpelaient en désignant la voiture. Les gens en pleine conversation se retournaient subitement sur notre passage. À chaque fois que nous nous arrêtions à un feu de circulation, il se trouvait toujours un bus à droite ou à gauche dont les passagers n’avaient d’yeux que pour moi. À croire que tout le monde s’était donné le mot. La victime se sentait fautive. J’avais hâte qu’on arrive au poste.

On y est finalement arrivé et les deux agents m’ont prié de rentrer dans une salle. C’était une salle d’interrogatoire. Un bureau en métal vert au centre. Une chaise en bois de chaque côté. Des murs nus. Une porte épaisse qui ne s’ouvrait que de l’extérieur. Ils ont quand même eu la délicatesse de laisser la porte ouverte. Ça m’a rassuré.

Après m’avoir demandé où j’avais réalisé que je n’avais plus mon appareil, ils en ont conclu que ce délit ne relevait pas de leur poste mais d’un autre. Nouveau transfert en voiture. Nouveaux regards de la foule. Nouvelle sensation que c’est moi qui ai fait quelque chose de répréhensible.

La voiture de police ne semblait jouer aucun rôle dissuasif au niveau des infractions commises, tant par les piétons qui traversaient la rue en plein trafic, que par les automobilistes dont certains n’hésitaient pas à faire demi-tour sur l’avenue à quatre voies en coupant la route aux policiers.

Les deux agents m’ont remis à leurs collègues du nouveau poste et sont repartis. Cette fois on m’a demandé de passer dans une salle plus grande occupée par plusieurs tables réunies autour desquelles étaient assis trois agents et une femme en civil. En entrant j’avais cru apercevoir dans une autre salle deux ou trois adolescents qu’on interrogeait : petites délinquances.

Ce poste ressemblait à n’importe quel poste de police qu’on retrouve en Occident. Des agents qui entrent et qui sortent. Une femme qui fait un rapport à la police. Des policiers qui remplissent de la paperasse. Des photos de promotion sur les murs. Des filières contre les murs. Un ordinateur dans un coin. Un ventilateur dans un autre. Un bureau de fonctionnaires de police tout à fait normal. Pas de prisonniers politiques qu’on torture.

Au bout de cinq minutes une fille en civil qui ne devait pas avoir plus de vingt ans est venue pour servir d’interprète. Le policier qui pausait les questions m’a reposé les mêmes que ses collègues. Puis il m’a demandé d’attendre. Après une vingtaine de minutes un policière est rentrée dans la salle. Elle semblait avoir été désignée pour s’occuper de mon cas.

Après une discussion entre policiers qui s’éternisait et plusieurs coups de téléphone, j’ai cru comprendre qu’une fois de plus ils ne s’avaient pas si cette affaire relevait de leur compétence ou de celle d’un autre poste. J’ai commencé à trouvé le temps long. Trop long. Ça faisait maintenant presque deux heures que j’avais affaire à la police et la fin était loin d’être en vue. Je me suis levé et je leur ai dit en chinois que je souhaitais rentrer à mon hôtel. Je laissais tomber ma plainte.

Je suis sorti et me suis mis à marcher en direction de la gare centrale. Un des policiers et l’interprète m’ont rattrapé sur le trottoir au bout d’une centaine de mètres. J’ai répété à l’interprète que je ne souhaitais pas faire de rapport et que je voulais rentrer à mon hôtel. J’ai remercié l’interprète de m’avoir aidé à exposer mon cas et je suis reparti. Le soleil continuait de sourire de tous ses rayons. Vraiment une très belle journée.

Petit post-scriptum. J’ai reçu quelques courriers électroniques et un ou deux commentaires sur le blog de personnes qui s’inquiétaient des petits problèmes de santé rencontrés à Oulan-Bator. D’abord merci pour cette sollicitude. Je ne ressens plus aucun des symptômes que j’avais connus à Oulan-Bator. J’avais attrapé un petit rhume à Oulan-Oude qui est presque terminé. J’ai cessé de prendre des antibiotiques et je ne prends aucun autre médicament. Je me suis mis sous surveillance pour quelques jours et je m’auto-ausculte quotidiennement au niveau du pouls, de la respiration, de la température et… d’autres choses. Tout semble être redevenu normal.

Jeudi, août 10 2006

Arrivée à Harbin (J + 70)

On sortait tout juste du massif du Grand Khingan et on s’apprêtait à entreprendre la longue traversée des Plaines mandchoues quand je me suis réveillé vers sept heures. Les filles dormaient encore. Généralement, elles se réveillaient en milieu d’après-midi. Elles vivaient encore à l’heure de Paris.

Je me suis versé un sachet de café instantané dans la tasse en fer que je traine dans mes voyages depuis dix ans et je suis allé me chercher de l’eau bouillante au samovar installé au bout du couloir. Le petit déjeuner d’aujourd’hui était consisté des deux bananes et des quelques biscuits secs qui me restaient des achats effectués la veille au soir au poste frontière chinois.

Quelques kilomètres avant l’arrêt à Ang Ang Xi, on a traversé la rivière Nen Jiang, un affluent de la Song Hua Jiang qui traverse Harbin avant de se jeter dans la Hei Long Jiang (le fleuve du dragon noir) que les Russes appellent l’Amour. Ce fleuve marque la frontière nord entre les deux pays en plus de donner son nom à cette province chinoise au centre de la Mandchourie.

Les Mandchous, après avoir régné sur la chine pendant près de trois siècles, avaient été évincés du pouvoir par la jeune république chinoise en 1911. Le dernier empereur mandchou, Pu Yi, redevint pour un temps empereur de l’État fantoche du Mandchoukouo créé par l’armée impériale japonaise. Mais son règne fut de courte durée et, ironie du sort, arrêté par les armées de Mao, il revint finir sa vie à la Cité impériale, où il avait été sacré empereur de Chine à l’âge de deux ans, mais comme simple jardinier.

Jusqu’à Da Qing, à mis chemin entre Ang Ang Xi et Harbin, le train traverse alternativement de grands champs de maïs et des marécages. Ces marécages qui s’étendent à perte de vue font partie de la réserve naturelle de Zha Long et détiennent une position stratégique dans la migration des oiseaux entre l’Arctique russe et l’Asie de l’Est. Avec beaucoup de chance on peut y apercevoir la très rare grue du Japon qui a presque totalement disparue de ce pays.

La ville de Da Qing repose en plein milieu d’un champ pétrolifère. Sur une vingtaine de kilomètres on distingue à travers les fenêtres du train des petits derricks jaunes qui pompent l’or noir 24 heures sur 24.

Une heure plus tard Harbin est apparue au-delà du fleuve Song Hua qu’on s’apprêtait à traverser. L’histoire de cette ville, dont le nom en mandchoue signifie « honneur » ou « gloire », est liée étroitement à celle de la Russie. Le paisible village de la fin du 19ème siècle prit rapidement de l’importance avec la construction du chemin de fer russe reliant Vladivostok à Port Arthur. En 1917, fuyant la révolution bolchevique, un très grand nombre de Russes s’installèrent à Harbin. Et, en 1945, l’Armée rouge l’occupa pendant un an avant de la rétrocéder à la Chine.

A la faveur du réchauffement des relations entre la Chine et la Russie, la ville, dont la population atteint presque dix millions, bénéficie aujourd’hui des retombées directes des échanges commerciaux entre les deux pays ainsi que d’un mini-boom touristique transfrontalier. D’ailleurs, deux jours après être parti de Vladivostok au milieu du mois de juin, les officiels des deux régions frontalières inaugurèrent en grande pompe une nouvelle autoroute reliant Harbin et Vladivostok. Les journaux parlaient de l’importance de cette nouvelle voie comme étant primordiale dans l’augmentation des échanges commerciaux et du flux touristique.

Un peu avant quatorze heures mon train s’est finalement arrêté à Harbin. J’étais arrivé au terme d’un voyage ferroviaire de 2522 km en 46 heures.

Mercredi, août 9 2006

Le voyage c’est l’attente (J + 69)

Les trois étudiantes étaient originaires du Vésinet dans la banlieue résidentielle cossue de Paris. Elles étudiaient le droit à Nanterre. Montées cinq jours plus tôt dans le Transsibérien à Moscou, il leur restait encore deux jours de train avant d’arriver à leur destination finale à Pékin. En fait il ne s’agissait pas du Transsibérien, qui lui termine son trajet à Vladivostok, mais du Transmandchourien qui quitte la voie du Transsibérien à l’est de Tchita et se dirige vers le sud pour traverser toute la Manchourie.

Ce n’était pas non plus le chemin le plus court pour Pékin. Un autre train, le Transmongolien, empruntait la voie du Transsibérien jusqu’à Oulan-Oude avant de traverser toute la Mongolie pour rejoindre la capitale chinoise. Les presque 10 000 km de chacune de ces trois voies, qui relient Moscou à la côte Pacifique en sept jours, constituent la plus longue ligne de chemin de fer au monde.

Ces trains n’ont rien à voir avec le mythique Orient-Express et sont loin d’être aussi prestigieux. Conçus pour les voyages quotidiens, on y retrouve des touristes occidentaux en quête d’exotisme ou de voyages à bon marché, des couples de retraités voulant réaliser un rêve de jeunesse, des trafiquants russes et chinois, des hommes d’affaires dont les affaires marchent mal, des militaires affectés vers d’autres régions, des vieilles dames romantiques et des vieux messieurs passionnés de chemin de fer.

Il parait que ce qui rend les voyages inoubliable, c’est l’attente. J’ai beaucoup attendu aujourd’hui. Et je n’ai pas trouvé ça tellement intéressant. Le train est arrivé au poste frontière russe de Zabaïkalsk vers treize heures trente. Le soleil était au sommet de sa courbe et la température était passée au dessus des 25°. Après avoir remis nos passeports aux agents de l’immigration, tous les passagers ont été priés de descendre du train.

Les réseaux ferrés de la Mongolie et de l’ancien empire soviétique utilisent un écartement de voie légèrement plus large que le standard en vigueur dans le reste du monde. Pour que le train puisse poursuivre sa route du côté chinois, il faut donc soulever les voitures et changer les essieux. Cette opération dure plusieurs heures.

La gare de Zabaïkalsk n’étant pas même dotée d’un restaurant ou d’un petit café, les passagers ont donc passé les six heures d’attente sur un quai sans banc, à jouer aux cartes, lire un livre (et même plusieurs), prendre un bain de soleil, visiter les environs ou faire quelques achats à l’épicerie du coin.

Nous sommes tous remontés dans le train un peu après sept heures pour nous diriger cette fois vers le poste frontalier chinois de Manzhouli distant d’à peine quelques centaines de mètres. Tout comme du côté russe, les agents d’immigration sont montés à bord pour le contrôle des passeports. Et bien que nous n’ayons pas à changer les essieux, nous avons dû attendre jusqu’à passé une heure du matin pour reprendre notre trajet. En tout, l’attente pour passer la frontière aura donc duré douze heures.

Passer de Russie en Chine c’est comme passer de Corée du Nord au Japon. D’un côté des bâtiments décrépis, des routes défoncées, des poteaux électriques qui penchent de tous côtés, des voitures antiques et bringuebalantes, des usines abandonnées et en ruines, des cultures rachitiques et envahies par la mauvaise herbe, et des fonctionnaires blasés d’un travail répétitif et sous-payé. Bref, une impression de pays à l’abandon.

De l’autre, des bâtiments neufs ou en construction, un réseau routier moderne avec de nouvelles autoroutes en chantier, des usines qui tournent à plein régime, des villes neuves sorties tout droit de terre, des cultures à perte de vue bien entretenues et bien fournies, et des fonctionnaires énergiques et efficaces. Un pays en plein essor.

Les trois étudiantes de mon compartiment ont véritablement subi un choc en vivant ce contraste. Elles regardaient avec des yeux ébahis ce petit morceau d’un nouvel empire en devenir, surprises par tant de nouveautés et de modernités qui s’étalaient devant leurs yeux qu’elles pensaient être passées en Amérique du Nord; une véritable caverne d’Ali-Baba d’un univers futuriste après être juste sortie d’une époque et d’un monde à la Émile Zola. Bienvenue en Chine, mesdemoiselles!

Mardi, août 8 2006

No ticket bis (J + 68)

Je suis retourné à la gare en matinée. Je voulais essayer une dernière fois. Le temps était de nouveau couvert et la température assez fraiche. Les mini-jupes et les décolletés avaient fait place aux vestes d’automne et aux pantalons. J’ai une fois de plus fait la queue au 2ème étage.

- No ticket.

- Obshchiy. Même ça vous n’avez pas?

Je pensais que les billets pour ce trajet, tout comme en Mongolie, se divisaient en deux classes (plus la classe de luxe) : celle appelée kupe ou wagon-lit, divisée en compartiment de quatre couchettes, et la obshchiy dans un wagon-dortoir qui n’est pas compartimentée. J’appris plus tard que la classe obshchiy n’existait pas dans ce train.

- Obshchiy niet. Kupe niet.

J’ai fait une autre agence de voyage. Je pouvais prendre un train jusqu’à Irkoutsk et de là prendre un avion pour Pékin et ensuite un autre train pour Harbin. C’était l’équivalent d’être à Genève et d’aller à Amsterdam prendre un avion pour Istanbul qui m’emmènerait à ma destination finale à Budapest.

J’ai renoncé mais au moins j’aurais essayé jusqu’au bout.

Un peu avant cinq heures je suis monté dans le train. Sans billet. D’abord dans le wagon-restaurant.

- Raus.

Je me suis fait expulser par la provodnitsa (cheffe de voiture) restée à bord. J’ai marché le long du train et juste au moment où il s’apprêtait à partir, j’ai réussi à me hisser par une porte restée ouverte mais dont les escaliers étaient déjà en partie inaccessibles. J’étais à peine à bord qu’ils étaient sur moi : un homme et une femme.

- Ticket?

- No ticket.

- Comment ça vous n’avez pas de billet. (C’est ce que j’ai cru comprendre).

J’ai alors essayé d’expliquer que je n’avais pas de billet mais que j’étais prêt à en acheter un. Ça n’allait pas être facile. Quand j’avais observé le moyen de me hisser à bord quelques minutes plus tôt, j’avais vu des gens offrir de l’argent au personnel du train en faction devant les portières pour les laisser monter. Personne n’y était parvenu. C’est là que j’avais décidé de tenter ma chance avec le wagon-restaurant.

Petit conciliabule entre les deux. Mon sort était entre leurs mains. Après une minute la femme m’a fait comprendre qu’à la prochaine station je serais expulsé du train. J’ai répété une nouvelle fois que je voulais acheter un billet en leur précisant ma destination : Harbin. Nouveau conciliabule. Là ils se sont entendus pour remettre mon destin de passager clandestin entre les mains du capitane, le chef de train.

J’ai suivi la femme à travers les voitures du train jusqu’au compartiment du chef de train. Nouveau petit conciliabule entre les deux en russe.

- Passport.

J’ai sorti mon passeport et je lui ai montré mes deux visas : le russe et le chinois.

- Harbin?

- Oui, jusqu’à Harbin.

C’était 200 $ si je voulais un billet officiel et 150 $ à l’amiable. J’ai choisi la seconde option. Il a appelé un des préposés pour qu’il me mène jusqu’à un compartiment occupé par trois Chinois : deux hommes et une femme. J’y étais à peine installé depuis cinq minutes que le même proposé m’a demandé de déménager trois compartiments plus loin. Celui-là était occupé par trois étudiantes françaises. J’ai déposé mon sac. J’étais dans le Rostok en route pour Harbin.

Lundi, août 7 2006

No ticket (J + 67)

J’ai changé d’hôtel ce matin. C’est Katerina, la touriste allemande que j’avais rencontré hier, qui m’avait recommandé celui-ci dans lequel elle était. D’ailleurs elle en sortait pour aller prendre son train au moment où je suis arrivé. En fait ce n’est pas un hôtel. C’est une résidence universitaire. Mais l’été, pendant les vacances, les chambres d’étudiants sont louées aux touristes. Les douches, les toilettes et une petite cuisine communautaire se trouvent sur le même palier que la chambre. C’est très simple mais vraiment très bien et très propre. Et trois fois moins cher que le trou à rats dans lequel j’étais hier. De plus les étudiants qui s’en occupent sont sympathiques et souriants. Tout le contraire du personnel stalinien de l’autre hôtel.

En fin de journée je suis retourné à la gare pour acheter mon billet. Grosse file d’attente.

- No ticket.

- Comment ça pas de billet. Hier vous m’avez dit de revenir aujourd’hui à dix huit heures pour acheter mon billet.

- Hier on ne savait pas qu’on n’aurait pas de billet aujourd’hui.

- Et le prochain train ?

- La semaine prochaine.

Je suis redescendu au bureau d’information au rez-de-chaussée. Nouvelle file d’attente. Quand mon tour est venu au bout de vingt minutes, je leur ai expliqué qu’en haut il n’avait pas de billet. La préposée à marqué quelque chose sur un papier qu’elle m’a remis en me disant qu’il devait rester des billets et de remonter en haut.

J’ai dû refaire la file. Quinze minutes. J’ai présenté le bout de papier.

- On vous a déjà dit qu’il n’y avait pas de billet.

- Je sais. Mais en bas ils m’ont remis ce papier en me disant qu’il y en avait encore.

- En bas ils ne savent pas ce qui se passe en haut. No ticket.

Je redescends au rez-de-chaussée. Encore la file. Encore vingt minutes d’attente. Je leur explique une nouvelle fois qu’il n’y a pas de billet en haut. C’est inutile de m’y renvoyer. La préposée consulte un énorme horaire ferroviaire et m’explique que je peux prendre un train dans deux jours pour Tchita. Et de là reprendre un autre train le lendemain pour la frontière chinoise. De l’autre côté de la frontière ce sera à moi de me débrouiller.

Trois ou quatre jours de voyage au minimum. Peut-être cinq ou même d’avantage. Alors que le train direct aurait pu m’amener à Harbin en moins de quarante-huit heures.

Je suis sorti de la gare et j’ai marché jusqu’au centre-ville où j’avais vu une agence de voyage hier en me promenant.

- Je voudrais aller à Harbin. Est-ce que je peux y aller en avion ?

- Si vous pouviez revenir demain on pourrait vous renseigner.

- Le coup du demain on me l’a déjà fait hier. Alors si vous pouviez me dire aujourd’hui. Est-ce qu’il y a un avion pour Harbin ?

- L’aéroport est fermé. Il faudrait que vous alliez à Irkoutsk et de là prendre un avion pour Harbin.

- Est-ce qu’il existe un autre moyen ?

- En train. Mais nous n’arrivons pas à obtenir de billet. Vous devriez essayer depuis la gare.

- Et par bus ?

- Attendez quelques instants. Je vais me renseigner.

Plusieurs coups de téléphone plus tard.

- Il y a un bus. Mais il vous faudra attendre quatre jours. Il ne part que vendredi.

Pas simple. Il commençait à pleuvoir. Je suis rentré à la résidence universitaire. La nuit porte conseille. Et demain serait un autre jour.

Dimanche, août 6 2006

Kristina, Vincent et Mathieu (J + 66)

Il était passé neuf heures. Je venais juste de prendre ma douche. Le téléphone a sonné. J’ai pensé que c’était la réception.

- Allo!

- Allo!

Une voie de femme avec un très fort accent russe. J’ai répété.

- Allo!

- Allo! Please, my telephone number: 426570. Natacha.

- OK.

Puis elle a raccroché. Une prostituée. Le garde de sécurité dans le hall d’entrée lui avait probablement indiqué le numéro de ma chambre. À chaque fois qu’elle montait « voir » un client, il devait toucher sa commission.

L’hôtel où j’étais descendu était très bien situé, juste à côté de la rue piétonne qui menait à la très belle cathédrale récemment rénové; très bien situé mais très cher. Et très vieux, tout comme le personnel qui devait avoir connu Staline. En tout cas leur manque de sourire semblait indiquer qu’il l’avait connu.

Il avait plu une partie de la nuit et la température avait plongé en dessous de 20°. J’ai mis un chandail et suis sorti pour marcher jusqu’à la gare distante de trois kilomètres. Le bureau d’information m’a référé à un bureau au 2ème étage. Aucun train ne partait pour Harbin aujourd’hui. Ni demain. Le prochain n’était que mardi après-midi. Deux jours à attendre. L’endroit aurait pu être pire. Certains prétendaient qu’Oulan-Oude était la plus belle ville russe à l’est de l’Oural.

Une touriste venait de passer au même guichet pour demander des renseignements. Une Allemande. Sa journée avait mal commencé. Elle était arrivée hier et comptait reprendre le train pour Oulan-Bator aujourd’hui. Son guide touristique indiquait le départ à treize heures. À huit heures elle avait quand même vérifié son billet. Le train était parti depuis une heure. Elle s’était précipité à la gare au cas où. Trop tard. Elle venait de se faire dire qu’elle ne pouvait même pas se faire rembourser son billet. Il lui fallait en racheter un nouveau. Elle m’a invité à aller prendre un café à l’extérieur de la gare.

Kristina était travailleuse sociale à Stuttgart. Elle réglait les problèmes de garde parentale dans les cas de divorce. Les gens arrivaient devant elle dans un état d’esprit qui n’était pas celui dans lequel ils étaient quand ils s’étaient passés la bague au doigt. C’était plutôt le contraire. Ils étaient malheureux, aigris, frustrés ; pensant avoir laissé leur tendresse à la mauvaise adresse. La haine avait remplacé l’amour. Avec les soirs tristes d’hiver venait la rancune, ce poison qui ronge l’âme.

Kristina essayait de sauver les meubles, de préserver le bonheur des enfants à défaut de pouvoir faire perdurer celui des parents, de réconcilier les irréconciliables. Elle jugeait qu’elle ne s’en sortait pas trop mal. Le bilan était positif. Ces patrons étaient satisfaits de son travail. Mais une fois par année elle avait besoin de prendre six semaines et de partir faire le vide. Seule. Cette année elle avait choisi le Gobi.

On s’est quitté en début d’après-midi. Bien qu’on fût dimanche je voulais trouver un endroit pour changer de l’argent. Je me suis dirigé vers un grand hôtel. Une petite banque était installée dans le fond du hall d’entrée. Deux hommes en sortaient. Deux touristes français.

- Est-ce que je peux changer de l’argent dans cette banque ?

- Oui, mais pas aujourd’hui. On est dimanche et s’est fermé. On voulait également changer de l’argent.

Par contre c’était possible d’utiliser une carte bancaire au guichet automatique. Un des deux hommes se débrouillait un peu en russe. Il est retourné à la réception de l’hôtel demander à une employée de venir m’assister à faire un retrait. Ma carte fonctionnait.

Mathieu, prof de philo à Paris, et Vincent, juriste à Blois, étaient arrivés la veille d’Oulan-Bator par bus et se redirigeait par train vers Irkoutsk. Chaque année ils visitaient un ou deux pays en compagnie de leurs femmes respectives. Cette année elles n’étaient pas du voyage. Ils venaient de passer une partie de leurs vacances en Mongolie et comptaient passer le reste dans la région d’Irkoutsk.

Le temps s’était éclairci et la température était de nouveau en hausse. On a décidé de partir faire un peu de tourisme ensemble dans le bas de la ville. Les voyageurs qui ont beaucoup voyagé sont comme les anciens militaires qui ont beaucoup combattu : ils aiment se remémorer et se raconter leurs souvenirs. À défaut de batailles passées on s’est donc échangé nos anecdotes de voyage. Et tout comme d’anciens légionnaires, on a fini la soirée dans un bar autour d’une bouteille de vodka.

Samedi, août 5 2006

Étape 24 – Oulan-Oude (J + 65)

Avant de me diriger ce matin vers Oulan-Oude, je suis retourné au centre-ville où j’avais remarqué l’autre cathédrale hier soir. À l’époque elle était « décorée d’un dôme principal et de quatre clochetons avec croix et boules dorées ». Madame de Bourboulon y était même allée assister à un service solennel le lendemain de son arrivée :

« L’intérieur en est d’une grande richesse : le chœur est séparé de l’église par une grille à barreaux sculptés en losange avec des moulures en or et en argent; l’autel lui-même est en argent massif ainsi que plusieurs châsses qui contiennent des reliques; le livre des Évangiles relié en or et couvert de pierres précieuses a coûté, dit-on, cent milles roubles.»

Un des clochetons gisait à terre à l’arrière devenu depuis un terrain vague. Quant au dôme principal il avait depuis longtemps disparu. Disparues également la grille a barreaux sculptés et les moulures. Et disparus aussi l’autel et les chasses. L’intérieur était aussi vide que l’autre cathédral et ouverte à tous vent. Des pans de murs entiers s’étaient écroulés ou avaient été démolis pour récupérer les moellons et les briques. Des ouvertures avaient été murées. Des détritus et des bouteilles vides de vodka gisaient dans tous les coins. La mauvaise herbe avait envahi l’intérieur, le dessus des murs et ce qui restait des toits. Cent cinquante ans plus tôt « deux cœurs d’hommes et d’enfants, placés aux deux côté de la nef, se renvoyaient alternativement des hymnes en plain-chant d’un effet admirable. » Il ne restait que les murs pour se renvoyer les gémissements du vent. Disparue la beauté du monde.

Je suis renté à l’intérieur. Je voulais, tout comme Madame de Bourboulon ce jour là, faire un retour sur le voyage que je venais d’accomplir jusqu’ici. Le lieu était tout indiqué. Elle avait noté que « sans aucune apparence de danger, et avec la sécurité du touriste qui accomplit une promenade sur les bords du Rhin, mon âme tout entière remercie la Providence qui nous a guidé au milieu du désert. »

La Providence, qu’on ne remerciait plus et à laquelle on ne faisait plus beaucoup appel et qui avait pourtant bâti une civilisation. J’ai L’ai moi aussi remerciée et je suis ressorti. Il faisait un temps superbe. Je suis passé devant la statue de Lénine et traversé la rue pour passer devant un petit parc où trônait un buste de Trotski. Tout ça pour finir sa vie au Mexique avec un pic à glace planté au sommet du crane. J’ai pris un minibus pour Oulan-Oude.

J’aurais mieux fait d’y aller en vélo. Le chauffeur ne conduisait pas son véhicule, il le pilotait. Ça m’a rappelé les chauffeurs de minibus et de jeeps au Pakistan sur la route qui longe l’Indus. Ils s’amusaient à rivaliser d’audace et de vitesse. Je m’assurais de toujours prendre les chauffeurs les plus âgés. S’ils avaient survécu jusqu’ici, il est probable qu’ils survivraient à un voyage supplémentaire. Le chauffeur d’aujourd’hui n’était pas trop âgé. On était treize passagers, plus le chauffeur. Je tenais à tout prix à compter le chauffeur parmi les passagers. Donc nous étions quatorze.

La route étroite n’était pas en parfait état et bordée de gravillons. Dans les tournants le minibus mordait sur les bas-côtés. J’étais sur le siège en arrière du chauffeur et je lui tournais le dos. De grosses gouttes de sueur me coulaient le long de la colonne vertébrale. Je pouvais observer tous les autres passagers qui me faisaient face. Par nervosité certains se frottaient les bras pendant que d’autres se passaient la main dans les cheveux. La majorité se cramponnait aux sièges et serraient les fesses. Ça me rassurait un peu de savoir que je n’étais pas le seul à m’inquiéter. Nous avons couvert les premiers 125 kilomètres jusqu’à Gousinoozërsk en exactement une heure avec des pointes de 150.

Un peu avant d’arriver dans cette ville, on a traversé le fleuve Selenga sur un pont en bois. Madame de Bourboulon l’avait traversé sur un bac à rames. Il n’y avait pas encore de ponts à cette époque en Sibérie. Un peu plus au nord on a longé la voie du Transsibérien pendant quelques kilomètres. Le paysage n’avait pas vraiment varié depuis le nord de la Mongolie : très montagneux et couvert majoritairement de conifères en plusieurs endroits.

On est arrivé à Oulan-Oude à quinze heures. J’ai marché un peu et je suis tombé sur un hôtel pas trop éloigné du centre-ville. Madame de Bourboulon ne s’était arrêté dans cette ville, qui s’appelait alors Verjnéoudinsk, que quelques heures. En quittant Kiakhta, elle s’était mise à voyager à la russe, « ne nous arrêtant plus chaque nuit pour camper, prenant seulement le temps nécessaire pour changer de chevaux, déjeuner et dîner, et couchant dans nos voitures qui sont installées pour cela. Ce mode de transport, favorisé par la manière admirable dont le service des postes est organisé dans tout l’empire russe, permet de franchir rapidement des distances considérables, mais il est bien fatigant. »

C’est ici que je dois quitter momentanément Madame de Bourboulon. Je la retrouverai un peu plus tard. Son itinéraire, à partir d’Oulan-Oude, se dirige vers l’ouest. Je dois, quant à moi, me diriger vers l’est pour retourner chercher ma moto. Et pour ça il va me falloir traverser une partie de la Sibérie et toute la Mandchourie.

Vendredi, août 4 2006

Étape 23 – Kiakhta (J + 64)

Je suis en Sibérie, et plus précisément dans la ville frontière de Kiakhta où je suis arrivé vers dix huit heures. Je ne pensais pas que je pourrais y arriver ce soir.

J’ai commencé ma journée en manquant de me faire dévorer par le chien de l’hôtel où j’avais passé la nuit. Je me suis levé vers sept heures et suis allé aux toilettes au fond de la cour. Quand j’ai voulu rentrer le chien m’en a empêché. J’ai insisté. Il a montré les crocs et grogné. J’ai ramassé un bout de bois. Grosse erreur. Il est devenu enragé, a saisi le bâton entre ses crocs et est parvenu à en casser une bonne partie. Je n’ai eu que le temps de me réfugier sur le toit d’une petite cabane en bois où la patronne m’a découvert alerté par les aboiements de son mastoc. Elle a trouvé la scène très comique. De son point de vue sans aucun doute, et si j’avais été à sa place moi aussi : un étranger debout sur une cabane en bois émergeant de la brume matinale et autour de laquelle tourne un chien enragé.

Je suis parti à pied un peu après dix heures en direction de la route principale située à environ six kilomètres du village. Je me suis fait prendre quelques minutes plus tard par un petit camion qui m’a déposé juste au croisement. Un poste de contrôle, tenu par quatre policiers, était installé à une centaine de mètres vers le sud. Je me dirigeais vers le nord. La route dans les deux sens était toute droite sur plusieurs kilomètres. Au bout d’une dizaine de minutes une voiture est apparue venant du sud. Elle s’est arrêtée au poste de contrôle mais pas devant moi. Celle qui a suivi quinze minutes plus tard l’a imitée. La journée risquait d’être longue.

Un des policiers est sorti du poste et s’est dirigé vers moi. Un membre de la police d’élite. Il marchait lentement en balançant son torse de droite à gauche. Très costaud. Et impressionnant : pantalon noir, chandail noir, veste noire, casquette noire, lunettes de soleil et chaussures de combats montant sur les mollets de la même couleur. Seule l’insigne affichait quelques couleurs vives : Mongolia police – SWAT Team. Il m’a demandé si je parlais russe.

- Niet.

Il a poursuivi dans cette langue en la mélangeant à du mongol. J’ai cru comprendre qu’il me demandait où j’allais.

- Soukhebaatar.

Une autre voiture venant du sud s’approchait du poste de contrôle. Il m’a fait signe de ramasser mes affaires. La voiture est repartie du poste. Une vieille Lada. Elle a ralenti pour traverser le croisement. Et au moment ou elle s’est mise à accélérer pour passer devant moi, le policier lui a fait signe de stopper. Les occupants, deux hommes à l’avant et une femme avec son fils adolescent à l’arrière, ont semblé enchantés de me prendre à bord. On ne devrait jamais partir en voyage sans un policier mongol dans son sac à dos.

La brume qui couvrait la vallée à mon réveil s’est finalement levée sur un ciel sans nuage. Soukhebaatar était à une quarantaine de kilomètres. La route était en bon état. On y serait dans moins d’une heure. Même avec une vieille Lada.

En quittant Iro, Madame de Bourboulon avait traversé « une forêt de pins séculaires droits et aussi hauts que les colonnes d’un temple (…). Il nous faut une heure pour franchir cette forêt qui a vingt-sept verstes de large (environ la même distance en kilomètres) ». Nous avons également traversé une forêt tout aussi large plantée de pins dont les spécimens étaient beaucoup moins hauts. Cette forêt était exploitée depuis déjà longtemps et de très grosses souches étaient visibles parmi les jeunes arbres.

Un peu avant midi nous sommes arrivés en vue de Soukhebaatar adossée à une chaine de collines qui barrait l’horizon au nord. Les occupants de la Lada m’ont demandé où je souhaitais être déposé. L’endroit importait peu et j’ai suggéré le centre. Ils m’ont demandé où je me dirigeais après Soukhebaatar.

- Altanbulag.

C’était à une vingtaine de kilomètres plus à l’est en longeant les collines.

- Nous aussi.

Il existe des journées comme ça ou la vie semble simple. En fait j’étais en train de me la compliquer un peu cette vie. Soukhebaatar, où nous étions, comportait un poste frontière; poste frontière qui est d’ailleurs le principal entre la Mongolie et la Russie et par où la majorité des gens transitent ; sans problème. Le poste d’Altanbulag, quant à lui, n’était ouvert que depuis moins de deux ans et j’avais des avis contradictoires sur mes chances de pouvoir le franchir. Seulement voilà, Altanbulag était l’endroit exact où Madame de Bourboulon avait traversé cette frontière. Je voulais au moins tenter ma chance.

Une quinzaine de minutes plus tard, ou détour d’un tournant, et au pied des montagnes qui étaient sur notre gauche, j’eu le plaisir d’avoir la même vue que Madame de Bourboulon 150 ans plus tôt :

« Au pied de ces montagnes on distingue comme des aiguilles d’or qui reflètent les rayons du soleil : ce sont les clochetons, les flèches, les dômes dorés de la cathédrale de Kiakhta. Je ne saurais dépeindre la joie que j’ai éprouvée en apercevant, au sortir de ces sauvages forêts ce clocher de Sibérie; quoique nous fussions encore à trois mille lieues de l’Europe, c’était sa première étape! »

Pour dire la vérité, ce n’était pas tout à fait la même vue. Depuis le passage de Madame de Bourboulon, soixante-quinze ans de socialismes avaient non pas changé l’eau du peuple en vin mais l’or et le doré de la cathédrale de Kiakhta en gris.

Et on est tombé dans les embouteillages, fréquents aux postes frontières. Deux files interminables de camions et de voitures mongoles et russes. La nôtre s’est faufilée entre tous ces véhicules et est venu me déposer juste devant la grille qui me barrait la route vers la Russie. Le chauffeur est descendu, a saisi mon sac à dos et est allé le déposer sur le siège arrière de la première voiture qui faisait la file. Je n’ai pas très bien compris ce qui se passait. Une jeune femme est arrivée, jeune, le début de la trentaine, jolie, et l’air décidé. De toute évidence la propriétaire de la voiture. Elle m’a fait signe d’aller m’asseoir à l’écart et d’attendre. Je comprenais de moins en moins. Et puis, en me retournant vers l’endroit où elle m’avait dit d’aller m’asseoir, j’ai tout compris.

Une trentaine de femmes étaient assises au milieu d’une multitude de ballots de vêtements. Des trafiquantes. Elles aussi, à leur façon, elles s’apprêtaient à prendre une chance : faire passer en contrebande des marchandises en Russie.

Mon passage serait payant. Environ six dollars en monnaie mongole. C’est tout ce qui me restait. Et je n’avais guère le choix. Le passage de la frontière ne pouvait s’effectuer qu’à l’intérieur d’un véhicule. Je pouvais essayer auprès d’autres voitures mais ça risquait d’être long et je n’étais pas assuré que ça puisse réussir. Et à voir la file, je pouvais très bien ne passer que le lendemain ou le surlendemain. J’ai remis deux dollars à la propriétaire de la voiture et lui ai dit que je ne lui verserais les quatre autres qu’aussitôt arrivé du côté russe. Marché conclu.

Et nous avons attendu. Je ne sais trop pourquoi. Aucune trafic ne s’effectuait ni d’un côté ni de l’autre à l’exception de quelques véhicules militaires. Et puis soudain, au bout d’une heure, coups de sifflet, démarrage de moteurs, coups de klaxon, cris, grand remue-ménage. Et je me retrouve assis sur le siège arrière entre deux autres femmes. Entre temps mon sac à dos est passé dans le coffre derrière le siège avec une demi-douzaine de sacs plein à craquer. Et au moins trois autres sacs sont sur le siège avant du passager. Je me rue sur mon sac à dos et m’assure qu’on n’a rien glissé à l’intérieur pendant cette longue attente. Non. Tout semble en ordre.

Nous avons été les premiers à franchir la grille pour nous arrêter vingt mètres plus loin. Nouvelle attente. Dix minutes. Nouveau démarrage. Arrivée au premier poste de contrôle. Nouvelle attente. Et rien n’est contrôlé. La conductrice en profite pour déballer sa marchandise, retirer les emballages en plastic et ôter les étiquettes. Nouveau démarrage. Second poste. Descente de voiture. Contrôle des passeports à l’intérieur d’un bâtiment. Tampon de sortie de la Mongolie sur le mien. On remonte en voiture. Nouvelle attente.

La conductrice continue sa préparation. Elle est maintenant en train de retourner à l’envers les pattes des pantalons et les manches des chandails et des chemises. Elle glisse à l’intérieur des chaussettes et des sous-vêtements et repli le tout avant de l’entasser au fond des sacs en ajoutant des vêtements usagers sur le dessus. Et tout ça devant les douaniers mongols.

Démarrage. Non. Ça ne démarre plus. La voiture est en panne. La conductrice descend, ouvre le capot, saisi une pierre sur le sol et frappe violemment sur les cosses de la batterie. Elle remonte. Ça démarre. On repart. Troisième poste. Nouvelle vérification des passeports. Nouvelle attente. Celle là va durer au moins trente minutes.

Cette fois la conductrice effectue un strip-tease inversé. Elle enlève ses pantalons bouffants dessous lesquels elle porte un pantalon moulant, et elle enfile dessus un jean Levis de taille 30, suivi d’un autre de taille 31 et d’un troisième de taille indéterminé. Elle remet la dessus un pantalon de survêtement et, avant de l’ajuster, se glisse un pantalon plié en quatre sur le derrière et un sur le devant de chaque cuisse. Et elle remonte le survêtement. Elle a pris soin tout au long de cet exercice de relever le bas de tous les pantalons sur le haut de ses mollets. Et finalement, pour terminer, elle renfile son pantalon bouffant. À part une prise de poids subite d’au moins vingt kilos dans son apparence, on n’y voit que du feu. Et tout ça toujours sous les yeux des douaniers mongols.

Nouveau démarrage. Non, une nouvelle fois ça ne démarre plus. Elle redescend. Frappe de nouveau sur les cosses avec une pierre. Remonte. Toujours rien. Redescend. Crache sur les extrémités des conducteurs de la batterie. Refrappe. Remonte. Ouf! Ça démarre. On quitte le territoire mongol.

Nous sommes maintenant dans le no man’s land. La frontière est bien gardée : clôtures grillagées, barrières qui se succèdent, longe bande de terre nue d’une dizaine de mètres de large creusée au bulldozer et qui sépare les deux pays, miradors qu’on aperçoit aux sommets des collines, caméras placées en haut de poteaux en bois ou en fer. J’évite de prendre des photos.

Nouvelle attente. Elle termine ses préparatifs. Déballe trois sacs à mains. Divise le contenu du sien parmi ces derniers, ajoute quelques bricoles, en met un dans le coffre à main et un sous le siège. On passe maintenant aux parfums. Une demi-douzaine de flacons rapidement répartis à travers autant de sacs. Elle se met aux pieds une paire de chaussures neuves et balance les vieilles sur le dessus de vêtements neufs à l’intérieur d’un sac. Et elle en remet une paire à chacune des deux autres passagères qui ne sont du voyage qu’en tant que mules. L’une d’elle est enceinte et je doute fortement de la nature de ce qui gonfle sa robe de grossesse. L’autre, malgré un visage mince, est très large du reste du corps. Leurs préparatifs sont terminés.

On redémarre. Direction le premier poste de contrôle russe. Je vérifie une nouvelle fois mon sac. Toujours rien de suspect. Arrêt devant le garde frontière russe. Un gaillard de près de deux mètres. Les yeux bleus. La casquette large. Grand sourire. Il me tend une fiche et me demande en anglais de la remplir. Nouveau démarrage. Second poste de contrôle. Nouvelle attente. Deux véhicules sont devant nous. Tous les passagers doivent descendre et présenter leurs passeports. Au bout d’une vingtaine de minutes c’est mon tour. L’agente de l’immigration est asiatique, une Buriatte ou une Mongole. Elle regarde la photo sur le passeport. Me fixe quelques secondes. Elle cherche maintenant les tampons russes de mon premier passage en Russie. Fini par les trouver. Vérifie par ordinateur la validité du visa. Nouveau tampon. Je suis admis.

On redémarre. Troisième poste de contrôle. Cette fois pour les bagages. Une femme mongole vient de se faire prendre à essayer de faire passer des marchandises. On la fait sortir de la voiture occupée par des Russes. Elle est en pleurs. Refuse de se faire refouler du côté mongol. Petit drame. Plusieurs douaniers arrivent, plus deux militaires en tenu commando et un policier. Finalement on réussi à la refaire passer de l’autre côté.

Ma conductrice est toujours aussi calme. Malgré la chaleur et ce qu’elle porte, elle ne transpire pas d’une goutte. Ce n’est pas son premier voyage. Elle porte un chemisier blanc en coton indien légèrement transparent qui laisse percevoir un soutien-gorge de la même couleur : assez aguichant pour séduire les douaniers mais pas trop provoquant pour ne pas éveiller les soupçons des douanières. Elle se repeigne et ajuste sa queue de cheval. À chaque fois qu’elle m’a regardé depuis notre rencontre, elle m’a fixé très intensément. Elle ignore qui je suis. On s’est regardé. Elle m’a analysé.

C’est notre tour. Le douanier russe n’en a que pour moi. En anglais il me pause les questions habituelles, me demande d’ouvrir mon sac à dos, regarde négligemment à travers. Il est du genre sympathique et ne s’attarde pas trop. Il s’informe une dernière fois sur mon trajet en Russie. Il a complètement oublié les trois femmes. Le tour était bien joué. Elle le savait. Cette femme finira comme Ministre du Commerce et de l’Industrie dans un futur gouvernement mongol. Ça c’est vu. Et pas qu’en Mongolie. Je referme mon sac. On ressort. On redémarre. On est en Russie.

La conductrice avance d’une centaine de mètres et fait demi-tour entre deux camions pour revenir vers la Mongolie. Elle s’arrête. Tout le monde descend. Je m’étonne. Elle me fait comprendre que c’est là que notre voyage se termine. Je suppose que dès que la nuit va tomber quelqu’un va venir récupérer la marchandise. Elle repartira ce soir vers la Mongolie. Elle me réclame maintenant ses quatre dollars. Le spectacle les valait largement. Il est un peu plus de dix-sept heures. On a mis plus de quatre heures pour franchir la frontière.

Je récupère les roubles qui me restaient de mon dernier passage en Russie au fond de mon sac et je m’informe du moyen de rejoindre le centre-ville distant d’au moins cinq à six kilomètres. Peut-être un taxi. Mais personne ne semble savoir quand. Je me décide à marcher. Mais avant je veux aller voir cette cathédrale qui avait si fortement impressionné Madame de Bourboulon.

Elle était barricadée par un petit mur de briques surmonté d’une grille. Je suis quand même parvenu à passer pour me retrouver face à la porte principale qui elle était cadenassée. L’intérieur était complètement vide et avait été laissé à l’abandon à part un tas de bois de chauffage sur le côté droit. Il ne restait rien des aiguilles d’or et des dômes dorés. Il ne restait rien à l’intérieur. Envolé avec les anges. Nous sommes capables du meilleur comme du pire. Bâtir des cathédrales un jour; les profaner, les détériorer et les abandonner le lendemain. Des hirondelles avaient fait leurs nids à l’intérieur. De l’herbe folle poussait sur la toiture et les bords des fenêtres. La structure semblait être en bon état. J’aurais aimé pouvoir rentrer pour m’asseoir parmi ce vide. Juste quelques instants.

Un taxi attendait juste en face de faire le plein de passagers pour partir. Je suis monté pour rejoindre le centre-ville. Kiakhta se composait à l’origine de trois villes : la ville chinoise, aujourd’hui disparue, la ville russe, où cette cathédrale était située, et Troïtskosawsk, la ville officielle établie dans le prolongement sud-nord des deux premières et qui constitue aujourd’hui la partie principale de Kiakhta. Le taxi m’a déposé devant une maison en bois sans enseigne peinte en vert avec des volets en violets. Une petite pension familiale. Très vieille.

J’ai déposé mes bagages et suis parti faire un tour dans les environs. Ce qui avait frappé le plus Madame de Bourboulon ici c’était la profusion des fleurs. Il en restait, surtout des géraniums, qui ajoutaient une touche de rouge vif à ces couleurs tendres si typique des maisons en bois sibériennes : jaune serin, rose, lilas et bleu de ciel.

Je suis passé devant un vieux couple qui prenait le frais sur un banc devant leur maison. Mes parents sortaient aussi les soirs d’été sur ce que mon père appelait « le pavé » : le devant de la maison. On n’avait pas la télé. Souvent, avant de s’installer, il aiguisait sa faux sur une petite enclume portative qui ressemblait à un burin et qu’il plantait en terre. Il battait le tranchant de la faux au marteau et le finissait avec la pierre à aiguiser dont le bout trempait en permanence dans un mélange d’eau et de vinaigre à l’intérieur d’une corne de vache accrochée à sa ceinture. Du pouce il vérifiait le fil de la faux, rangeait soigneusement le matériel, et s’asseyait sur le banc déjà occupé par ma mère. Des gens passaient. Ils discutaient ensemble de l’été trop sec ou trop pluvieux.

Moi j’attendais que la nuit tombe et que les étoiles apparaissent. J’essayais de repérer la Grande ourse et sa petite sœur. Je préférais le nom de chariot pour les désigner. J’imaginais la charrette de mon père chargée de foin qui se promenait dans le firmament. C’est moi qui conduisais.

Tout comme à cette époque, le coq à chanté. Il était temps de rentrer.