Je suis en Sibérie, et plus précisément dans la ville frontière de Kiakhta où je suis arrivé vers dix huit heures. Je ne pensais pas que je pourrais y arriver ce soir.
J’ai commencé ma journée en manquant de me faire dévorer par le chien de l’hôtel où j’avais passé la nuit. Je me suis levé vers sept heures et suis allé aux toilettes au fond de la cour. Quand j’ai voulu rentrer le chien m’en a empêché. J’ai insisté. Il a montré les crocs et grogné. J’ai ramassé un bout de bois. Grosse erreur. Il est devenu enragé, a saisi le bâton entre ses crocs et est parvenu à en casser une bonne partie. Je n’ai eu que le temps de me réfugier sur le toit d’une petite cabane en bois où la patronne m’a découvert alerté par les aboiements de son mastoc. Elle a trouvé la scène très comique. De son point de vue sans aucun doute, et si j’avais été à sa place moi aussi : un étranger debout sur une cabane en bois émergeant de la brume matinale et autour de laquelle tourne un chien enragé.
Je suis parti à pied un peu après dix heures en direction de la route principale située à environ six kilomètres du village. Je me suis fait prendre quelques minutes plus tard par un petit camion qui m’a déposé juste au croisement. Un poste de contrôle, tenu par quatre policiers, était installé à une centaine de mètres vers le sud. Je me dirigeais vers le nord. La route dans les deux sens était toute droite sur plusieurs kilomètres. Au bout d’une dizaine de minutes une voiture est apparue venant du sud. Elle s’est arrêtée au poste de contrôle mais pas devant moi. Celle qui a suivi quinze minutes plus tard l’a imitée. La journée risquait d’être longue.
Un des policiers est sorti du poste et s’est dirigé vers moi. Un membre de la police d’élite. Il marchait lentement en balançant son torse de droite à gauche. Très costaud. Et impressionnant : pantalon noir, chandail noir, veste noire, casquette noire, lunettes de soleil et chaussures de combats montant sur les mollets de la même couleur. Seule l’insigne affichait quelques couleurs vives : Mongolia police – SWAT Team. Il m’a demandé si je parlais russe.
- Niet.
Il a poursuivi dans cette langue en la mélangeant à du mongol. J’ai cru comprendre qu’il me demandait où j’allais.
- Soukhebaatar.
Une autre voiture venant du sud s’approchait du poste de contrôle. Il m’a fait signe de ramasser mes affaires. La voiture est repartie du poste. Une vieille Lada. Elle a ralenti pour traverser le croisement. Et au moment ou elle s’est mise à accélérer pour passer devant moi, le policier lui a fait signe de stopper. Les occupants, deux hommes à l’avant et une femme avec son fils adolescent à l’arrière, ont semblé enchantés de me prendre à bord. On ne devrait jamais partir en voyage sans un policier mongol dans son sac à dos.
La brume qui couvrait la vallée à mon réveil s’est finalement levée sur un ciel sans nuage. Soukhebaatar était à une quarantaine de kilomètres. La route était en bon état. On y serait dans moins d’une heure. Même avec une vieille Lada.
En quittant Iro, Madame de Bourboulon avait traversé « une forêt de pins séculaires droits et aussi hauts que les colonnes d’un temple (…). Il nous faut une heure pour franchir cette forêt qui a vingt-sept verstes de large (environ la même distance en kilomètres) ». Nous avons également traversé une forêt tout aussi large plantée de pins dont les spécimens étaient beaucoup moins hauts. Cette forêt était exploitée depuis déjà longtemps et de très grosses souches étaient visibles parmi les jeunes arbres.
Un peu avant midi nous sommes arrivés en vue de Soukhebaatar adossée à une chaine de collines qui barrait l’horizon au nord. Les occupants de la Lada m’ont demandé où je souhaitais être déposé. L’endroit importait peu et j’ai suggéré le centre. Ils m’ont demandé où je me dirigeais après Soukhebaatar.
- Altanbulag.
C’était à une vingtaine de kilomètres plus à l’est en longeant les collines.
- Nous aussi.
Il existe des journées comme ça ou la vie semble simple. En fait j’étais en train de me la compliquer un peu cette vie. Soukhebaatar, où nous étions, comportait un poste frontière; poste frontière qui est d’ailleurs le principal entre la Mongolie et la Russie et par où la majorité des gens transitent ; sans problème. Le poste d’Altanbulag, quant à lui, n’était ouvert que depuis moins de deux ans et j’avais des avis contradictoires sur mes chances de pouvoir le franchir. Seulement voilà, Altanbulag était l’endroit exact où Madame de Bourboulon avait traversé cette frontière. Je voulais au moins tenter ma chance.
Une quinzaine de minutes plus tard, ou détour d’un tournant, et au pied des montagnes qui étaient sur notre gauche, j’eu le plaisir d’avoir la même vue que Madame de Bourboulon 150 ans plus tôt :
« Au pied de ces montagnes on distingue comme des aiguilles d’or qui reflètent les rayons du soleil : ce sont les clochetons, les flèches, les dômes dorés de la cathédrale de Kiakhta. Je ne saurais dépeindre la joie que j’ai éprouvée en apercevant, au sortir de ces sauvages forêts ce clocher de Sibérie; quoique nous fussions encore à trois mille lieues de l’Europe, c’était sa première étape! »
Pour dire la vérité, ce n’était pas tout à fait la même vue. Depuis le passage de Madame de Bourboulon, soixante-quinze ans de socialismes avaient non pas changé l’eau du peuple en vin mais l’or et le doré de la cathédrale de Kiakhta en gris.
Et on est tombé dans les embouteillages, fréquents aux postes frontières. Deux files interminables de camions et de voitures mongoles et russes. La nôtre s’est faufilée entre tous ces véhicules et est venu me déposer juste devant la grille qui me barrait la route vers la Russie. Le chauffeur est descendu, a saisi mon sac à dos et est allé le déposer sur le siège arrière de la première voiture qui faisait la file. Je n’ai pas très bien compris ce qui se passait. Une jeune femme est arrivée, jeune, le début de la trentaine, jolie, et l’air décidé. De toute évidence la propriétaire de la voiture. Elle m’a fait signe d’aller m’asseoir à l’écart et d’attendre. Je comprenais de moins en moins. Et puis, en me retournant vers l’endroit où elle m’avait dit d’aller m’asseoir, j’ai tout compris.
Une trentaine de femmes étaient assises au milieu d’une multitude de ballots de vêtements. Des trafiquantes. Elles aussi, à leur façon, elles s’apprêtaient à prendre une chance : faire passer en contrebande des marchandises en Russie.
Mon passage serait payant. Environ six dollars en monnaie mongole. C’est tout ce qui me restait. Et je n’avais guère le choix. Le passage de la frontière ne pouvait s’effectuer qu’à l’intérieur d’un véhicule. Je pouvais essayer auprès d’autres voitures mais ça risquait d’être long et je n’étais pas assuré que ça puisse réussir. Et à voir la file, je pouvais très bien ne passer que le lendemain ou le surlendemain. J’ai remis deux dollars à la propriétaire de la voiture et lui ai dit que je ne lui verserais les quatre autres qu’aussitôt arrivé du côté russe. Marché conclu.
Et nous avons attendu. Je ne sais trop pourquoi. Aucune trafic ne s’effectuait ni d’un côté ni de l’autre à l’exception de quelques véhicules militaires. Et puis soudain, au bout d’une heure, coups de sifflet, démarrage de moteurs, coups de klaxon, cris, grand remue-ménage. Et je me retrouve assis sur le siège arrière entre deux autres femmes. Entre temps mon sac à dos est passé dans le coffre derrière le siège avec une demi-douzaine de sacs plein à craquer. Et au moins trois autres sacs sont sur le siège avant du passager. Je me rue sur mon sac à dos et m’assure qu’on n’a rien glissé à l’intérieur pendant cette longue attente. Non. Tout semble en ordre.
Nous avons été les premiers à franchir la grille pour nous arrêter vingt mètres plus loin. Nouvelle attente. Dix minutes. Nouveau démarrage. Arrivée au premier poste de contrôle. Nouvelle attente. Et rien n’est contrôlé. La conductrice en profite pour déballer sa marchandise, retirer les emballages en plastic et ôter les étiquettes. Nouveau démarrage. Second poste. Descente de voiture. Contrôle des passeports à l’intérieur d’un bâtiment. Tampon de sortie de la Mongolie sur le mien. On remonte en voiture. Nouvelle attente.
La conductrice continue sa préparation. Elle est maintenant en train de retourner à l’envers les pattes des pantalons et les manches des chandails et des chemises. Elle glisse à l’intérieur des chaussettes et des sous-vêtements et repli le tout avant de l’entasser au fond des sacs en ajoutant des vêtements usagers sur le dessus. Et tout ça devant les douaniers mongols.
Démarrage. Non. Ça ne démarre plus. La voiture est en panne. La conductrice descend, ouvre le capot, saisi une pierre sur le sol et frappe violemment sur les cosses de la batterie. Elle remonte. Ça démarre. On repart. Troisième poste. Nouvelle vérification des passeports. Nouvelle attente. Celle là va durer au moins trente minutes.
Cette fois la conductrice effectue un strip-tease inversé. Elle enlève ses pantalons bouffants dessous lesquels elle porte un pantalon moulant, et elle enfile dessus un jean Levis de taille 30, suivi d’un autre de taille 31 et d’un troisième de taille indéterminé. Elle remet la dessus un pantalon de survêtement et, avant de l’ajuster, se glisse un pantalon plié en quatre sur le derrière et un sur le devant de chaque cuisse. Et elle remonte le survêtement. Elle a pris soin tout au long de cet exercice de relever le bas de tous les pantalons sur le haut de ses mollets. Et finalement, pour terminer, elle renfile son pantalon bouffant. À part une prise de poids subite d’au moins vingt kilos dans son apparence, on n’y voit que du feu. Et tout ça toujours sous les yeux des douaniers mongols.
Nouveau démarrage. Non, une nouvelle fois ça ne démarre plus. Elle redescend. Frappe de nouveau sur les cosses avec une pierre. Remonte. Toujours rien. Redescend. Crache sur les extrémités des conducteurs de la batterie. Refrappe. Remonte. Ouf! Ça démarre. On quitte le territoire mongol.
Nous sommes maintenant dans le no man’s land. La frontière est bien gardée : clôtures grillagées, barrières qui se succèdent, longe bande de terre nue d’une dizaine de mètres de large creusée au bulldozer et qui sépare les deux pays, miradors qu’on aperçoit aux sommets des collines, caméras placées en haut de poteaux en bois ou en fer. J’évite de prendre des photos.
Nouvelle attente. Elle termine ses préparatifs. Déballe trois sacs à mains. Divise le contenu du sien parmi ces derniers, ajoute quelques bricoles, en met un dans le coffre à main et un sous le siège. On passe maintenant aux parfums. Une demi-douzaine de flacons rapidement répartis à travers autant de sacs. Elle se met aux pieds une paire de chaussures neuves et balance les vieilles sur le dessus de vêtements neufs à l’intérieur d’un sac. Et elle en remet une paire à chacune des deux autres passagères qui ne sont du voyage qu’en tant que mules. L’une d’elle est enceinte et je doute fortement de la nature de ce qui gonfle sa robe de grossesse. L’autre, malgré un visage mince, est très large du reste du corps. Leurs préparatifs sont terminés.
On redémarre. Direction le premier poste de contrôle russe. Je vérifie une nouvelle fois mon sac. Toujours rien de suspect. Arrêt devant le garde frontière russe. Un gaillard de près de deux mètres. Les yeux bleus. La casquette large. Grand sourire. Il me tend une fiche et me demande en anglais de la remplir. Nouveau démarrage. Second poste de contrôle. Nouvelle attente. Deux véhicules sont devant nous. Tous les passagers doivent descendre et présenter leurs passeports. Au bout d’une vingtaine de minutes c’est mon tour. L’agente de l’immigration est asiatique, une Buriatte ou une Mongole. Elle regarde la photo sur le passeport. Me fixe quelques secondes. Elle cherche maintenant les tampons russes de mon premier passage en Russie. Fini par les trouver. Vérifie par ordinateur la validité du visa. Nouveau tampon. Je suis admis.
On redémarre. Troisième poste de contrôle. Cette fois pour les bagages. Une femme mongole vient de se faire prendre à essayer de faire passer des marchandises. On la fait sortir de la voiture occupée par des Russes. Elle est en pleurs. Refuse de se faire refouler du côté mongol. Petit drame. Plusieurs douaniers arrivent, plus deux militaires en tenu commando et un policier. Finalement on réussi à la refaire passer de l’autre côté.
Ma conductrice est toujours aussi calme. Malgré la chaleur et ce qu’elle porte, elle ne transpire pas d’une goutte. Ce n’est pas son premier voyage. Elle porte un chemisier blanc en coton indien légèrement transparent qui laisse percevoir un soutien-gorge de la même couleur : assez aguichant pour séduire les douaniers mais pas trop provoquant pour ne pas éveiller les soupçons des douanières. Elle se repeigne et ajuste sa queue de cheval. À chaque fois qu’elle m’a regardé depuis notre rencontre, elle m’a fixé très intensément. Elle ignore qui je suis. On s’est regardé. Elle m’a analysé.
C’est notre tour. Le douanier russe n’en a que pour moi. En anglais il me pause les questions habituelles, me demande d’ouvrir mon sac à dos, regarde négligemment à travers. Il est du genre sympathique et ne s’attarde pas trop. Il s’informe une dernière fois sur mon trajet en Russie. Il a complètement oublié les trois femmes. Le tour était bien joué. Elle le savait. Cette femme finira comme Ministre du Commerce et de l’Industrie dans un futur gouvernement mongol. Ça c’est vu. Et pas qu’en Mongolie. Je referme mon sac. On ressort. On redémarre. On est en Russie.
La conductrice avance d’une centaine de mètres et fait demi-tour entre deux camions pour revenir vers la Mongolie. Elle s’arrête. Tout le monde descend. Je m’étonne. Elle me fait comprendre que c’est là que notre voyage se termine. Je suppose que dès que la nuit va tomber quelqu’un va venir récupérer la marchandise. Elle repartira ce soir vers la Mongolie. Elle me réclame maintenant ses quatre dollars. Le spectacle les valait largement. Il est un peu plus de dix-sept heures. On a mis plus de quatre heures pour franchir la frontière.
Je récupère les roubles qui me restaient de mon dernier passage en Russie au fond de mon sac et je m’informe du moyen de rejoindre le centre-ville distant d’au moins cinq à six kilomètres. Peut-être un taxi. Mais personne ne semble savoir quand. Je me décide à marcher. Mais avant je veux aller voir cette cathédrale qui avait si fortement impressionné Madame de Bourboulon.
Elle était barricadée par un petit mur de briques surmonté d’une grille. Je suis quand même parvenu à passer pour me retrouver face à la porte principale qui elle était cadenassée. L’intérieur était complètement vide et avait été laissé à l’abandon à part un tas de bois de chauffage sur le côté droit. Il ne restait rien des aiguilles d’or et des dômes dorés. Il ne restait rien à l’intérieur. Envolé avec les anges. Nous sommes capables du meilleur comme du pire. Bâtir des cathédrales un jour; les profaner, les détériorer et les abandonner le lendemain. Des hirondelles avaient fait leurs nids à l’intérieur. De l’herbe folle poussait sur la toiture et les bords des fenêtres. La structure semblait être en bon état. J’aurais aimé pouvoir rentrer pour m’asseoir parmi ce vide. Juste quelques instants.
Un taxi attendait juste en face de faire le plein de passagers pour partir. Je suis monté pour rejoindre le centre-ville. Kiakhta se composait à l’origine de trois villes : la ville chinoise, aujourd’hui disparue, la ville russe, où cette cathédrale était située, et Troïtskosawsk, la ville officielle établie dans le prolongement sud-nord des deux premières et qui constitue aujourd’hui la partie principale de Kiakhta. Le taxi m’a déposé devant une maison en bois sans enseigne peinte en vert avec des volets en violets. Une petite pension familiale. Très vieille.
J’ai déposé mes bagages et suis parti faire un tour dans les environs. Ce qui avait frappé le plus Madame de Bourboulon ici c’était la profusion des fleurs. Il en restait, surtout des géraniums, qui ajoutaient une touche de rouge vif à ces couleurs tendres si typique des maisons en bois sibériennes : jaune serin, rose, lilas et bleu de ciel.
Je suis passé devant un vieux couple qui prenait le frais sur un banc devant leur maison. Mes parents sortaient aussi les soirs d’été sur ce que mon père appelait « le pavé » : le devant de la maison. On n’avait pas la télé. Souvent, avant de s’installer, il aiguisait sa faux sur une petite enclume portative qui ressemblait à un burin et qu’il plantait en terre. Il battait le tranchant de la faux au marteau et le finissait avec la pierre à aiguiser dont le bout trempait en permanence dans un mélange d’eau et de vinaigre à l’intérieur d’une corne de vache accrochée à sa ceinture. Du pouce il vérifiait le fil de la faux, rangeait soigneusement le matériel, et s’asseyait sur le banc déjà occupé par ma mère. Des gens passaient. Ils discutaient ensemble de l’été trop sec ou trop pluvieux.
Moi j’attendais que la nuit tombe et que les étoiles apparaissent. J’essayais de repérer la Grande ourse et sa petite sœur. Je préférais le nom de chariot pour les désigner. J’imaginais la charrette de mon père chargée de foin qui se promenait dans le firmament. C’est moi qui conduisais.
Tout comme à cette époque, le coq à chanté. Il était temps de rentrer.