Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Russie européenne

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Samedi, octobre 7 2006

Crevé (J + 128, 302 km)

J’avais consulté deux sites météo hier soir. Les deux prévoyaient qu’aujourd’hui le temps pluvieux allait faire place au soleil pour quelques jours. Je les ai consultés de nouveau après m’être levé ce matin. Ils avaient changé d’avis et prévoyait une journée avec quelques averses dispersées. La même chose demain.

En quittant l’hôtel je suis allé prendre une photo devant le Palais d’Hiver qui abrite le Musée de l’Ermitage. Deux touristes qui passaient ont voulu me prendre en photo avec la moto. Après en avoir pris deux ou trois, elles m’ont demandé si je n’avais pas un drapeau pour poser avec. Non, désolé, pas de drapeau, mais en cherchant bien je pouvais peut-être trouver quelques plumes. Elles préféraient le drapeau.

Il tombait des gouttes quand j’ai emprunté la Perspective Nevski sur toute sa longueur pour me diriger vers le sud. Du côté du Golfe de Finlande, le ciel a semblé s’éclaircir quelque peu juste après la sortie de la ville pour se couvrir de nouveau de gros nuages sombres. Mais il avait cessé de pleuvoir.

Je comptais couper mon trajet jusqu’à Vilnius en deux et m’arrêter à Pskov, juste avant la frontière lettonne sur la route de la Lituanie. Avec un peu moins de 300 km à faire, j’espérais y arriver avant quinze heures en n’excédant pas les 90 km/h. J’avais poussé la moto pratiquement sans interruption depuis Nijni-Novgorod, il était temps de lui donner un peu de répits.

Une fois de plus la route était très belle et aussi lisse qu’une peau de bébé avec beaucoup moins de circulation qu’entre Moscou et Saint-Pétersbourg. À moins de 100 km de Pskov, je me suis dit que cette journée ferait partie de meilleures journées. Malgré le temps pluvieux et très brumeux, le paysage était agréable à regarder et je roulais tranquillement en l’admirant. Il ne faisait pas très chaud, juste 10°, mais je commençais à m’habituer à cette température et je n’avais pas froid.

Je me promettais bien une petite virée touristique à mon arrivée à Pskov avec son petit kremlin, une cathédrale visible à trente kilomètres de distance et un monastère classé par l’Unesco. C’est aussi le pays de Pouchkine avec sa résidence familiale située dans les environs.

Il a commencé à pleuvoir. Tout d’abord une petite pluie fine qui se confondait presque avec la brume. Ce n’était pas gênant et je savais que ma tenue « amphibie » avec ses défauts était suffisamment résistante pour me tenir au sec. Avec environ quarante kilomètres à faire, la pluie fine à fait place à une pluie plus abondante. J’ai décidé de faire une petite halte pour prendre une soupe et laisser l’averse passée.

En ressortant du petit café l’averse avait cessé et de nouveau fait place à de la bruine. Après avoir roulé une dizaine de kilomètres, alors que je traversais un hameau, j’ai senti la roue arrière qui chassait légèrement. Je me suis immédiatement souvenu que j’avais ressenti la même chose une fois à Taïwan avec ma moto : une crevaison.

Je me suis arrêté pour constater de visu qu’il s’agissait bien d’une crevaison. Le pneu n’était pas totalement dégonflé mais ce n’était plus qu’une question de minutes. J’ai passé la première et j’ai marché à côté de la moto jusqu’à une petite épicerie. Trois adolescents en sortaient. Je leur ai demandé où je pouvais trouver un garage. Le plus proche était à Pskov, à une trentaine de kilomètres.

Je me suis dirigé vers deux hommes qui vendaient des pommes sur le bord de la route. Même réponse. Eux me conseillaient de prendre un bus et d’aller chercher un garagiste à Pskov. Et à quelle heure était le prochain bus? Le prochain bus? Et… bien… aujourd’hui c’était… samedi, et… oui, il était déjà passé.

Je suis retourné vers l’épicerie. Deux hommes d’une trentaine d’années s’y dirigeaient. Je leur ai montré la roue sans leur poser la question pour le garage. Ils m’ont dit d’attendre quelques minutes et ils se sont dirigés vers le centre du hameau. Ils sont revenus moins de cinq minutes plus tard et m’on demandé d’amener ma moto jusqu’à une maison située à une centaine de mètres.

Un paysan âgé d’environ soixante ans m’y attendait. Presque tous les paysans sont un peu mécaniciens, tout du moins ils s’avent réparer un pneu crevé. Avec l’aide des deux hommes il a soulevé la moto pour la faire reposer en son centre sur un billot de bois. Et en moins de vingt minutes la roue arrière avait été démontée à l’aide d’outils maisons et les pièces éparpillées un peu partout. Je me demandais bien comment il allait faire pour toutes les retrouver.

La chambre à air a aussitôt été retirée du pneu et l’objet du délit identifié. Il s’agissait d’un clou d’environ trois centimètres que j’avais dû attraper en empruntant le petit chemin de terre un peu plus tôt pour m’arrêter au café. Ces chemins sont généralement couverts de détritus incluant des tessons de bouteilles et des morceaux de ferrailles.

Il a ensuite découpé une rustine rudimentaire dans une vieille chambre à air de bicyclette pendant qu’un des hommes partait à la recherche de colle. Il a râpé la crevaison avec une lime à bois afin que la colle puisse mieux y adhérer et à nettoyer la rustine avec de l’essence. La colle ayant été trouvée, il a finalisé la réparation. Le tout avait pris environ une trentaine de minutes. La chambre à air a aussitôt été regonflée et… il a trouvé une seconde crevaison juste à côté de la première.

Redécoupe de rustine. Rerecherche de colle supplémentaire. Rerapage. Renettoyage à l’essence. Reregonflage. Retrente minutes. Et rebelote : recraivaison à côté de la seconde. Entre temps il avait recommencé à repleuvoir et la partie sèche de mon anatomie était de nouveau remouillée. Je n’étais pas le seul. Les trois hommes étaient également trempés.

Au cours de la préparation du voyage au Japon, j’avais pris la décision de ne pas m’encombrer d’outils ni de pièces de rechange encombrantes. J’avais néanmoins pris soin de me munir d’ampoules pour le feu avant, le feu arrière, les clignotants, ainsi que deux bougies et deux chambres à air : une pour le pneu avant et une pour le pneu arrière. Quelques jours auparavant je m’étais dit que toutes ces précautions avaient jusqu’ici été bien inutiles. J’avais crié victoire trop tôt.

Je voulais me servir des chambres à air uniquement dans le cas de l’éclatement d’un pneu, pas pour une simple crevaison. Mais de la façon dont la réparation se déroulait, on risquait d’y passer la nuit. J’ai donc sorti la bouée de secours en espérant que je n’aurais pas à faire face à son éclatement dans les jours qui viennent.

Presque trois heures après avoir constaté la crevaison, la moto était de nouveau en état de rouler. Ces hommes n’étant pas motards, je ne m’attendais pas à ce que cette réparation se fasse gratis. Le paysan n’attendait peut-être rien en échange, mon père n’aurait rien demandé, mais les deux autres hommes avaient flairé la poule aux œufs d’or déguisé en touriste occidental. Déjà à deux ou trois reprises ils avaient insinué que cette réparation prenait du temps et que si j’étais allé dans un garage j’aurais dû payer une forte somme.

Après avoir replacé les bagages sur la moto, j’ai demandé au paysan combien je lui devais. Il m’a fait signe de la tête que je ne lui devais rien. Les deux autres hommes s’en sont mêlés et l’un deux s’est servi de son index pour écrire 500 dans la boue, environ 15 €. Si ce n’avait été que des deux hommes j’aurais marchandé. J’ai sorti un billet de 500 roubles que j’ai remis au paysan. Il a d’abord refusé mais j’ai insisté et il a fini par le prendre pour le remettre aux deux hommes.

La fin de journée touristique était à l’eau, au propre comme au figuré. Il commençait à faire nuit quand je suis arrivé à Pskov. J’étais trempé et j’avais hâte de trouver un hôtel. Le premier était complet. Quand au second des six que comptais la ville, il était également complet. Un client à la réception m’a dit que lorsqu’il avait cherché à faire une réservation un mois plus tôt, la plupart des hôtels affichaient déjà complet. La réceptionniste a confirmé. Cette région était réputée pour être particulièrement jolie à l’automne. Les touristes y affluaient.

- Est-ce que je peux passer la nuit assis sur un sofa dans le lobby?

- Non, pour des raisons de sécurité, on n’est pas autorisés à laisser des gens passer la nuit dans le lobby.

J’ai insisté pour dormir dans un couloir. Elle a passé quelques coups de fil.

- On dispose d’une chambre de luxe réservée en permanence mais presque jamais occupée. Elle ne le sera pas cette nuit non plus. C’est 90 €.

- Je n’ai pas 90 €.

- On accepte les cartes de crédit.

- Écoutez. La journée à été dure. Je suis trempé et fatigué. J’ai une carte de crédit. Mais je préférerais ne pas payer 90 €.

Nouveaux coups de téléphone.

- J’ai trouvé un hôtel. Ils sont entièrement réservés pour une réception ce soir. Mais ils leur reste une chambre. Un des invités ne s’est pas présenté. Environ 45 €. Croyez-moi, vous ne trouverez rien d’autre à Pskov à cette heure-ci, surtout à ce prix.

J’ai accepté. Et j’ai encore mis une vingtaine de minutes pour trouver l’hôtel à l’écart du centre-ville. À quelque chose malheur est bon : il avait cessé de pleuvoir.

J’ai déposé mes bagages et je suis retourné à la réception pour savoir où était le restaurant. À part la soupe au bord de la route, je n’avais rien mangé depuis ce matin.

- Le restaurant est complètement occupé par la réception. Vous ne pouvez pas y accéder.

- Est-ce que je peux trouver une épicerie pas loin?

- Il faudrait que vous retourniez au centre-ville. Je peux vous appeler un taxi.

Je ne tenais pas trop à prendre un taxi pour aller acheter un sandwich. Et j’avais surtout très envie de dormir rapidement.

- Vous n’auriez pas un simple morceau de pain?

- Attendez une minute.

Elle m’a pris en pitié. Elle s’est absentée et est revenue avec le chef.

- Viande ou poisson?

- Le plus rapide à préparer.

- Viande.

- Ce sera très bien.

Il a frappé à la porte de ma chambre cinq minutes plus tard avec un plateau comprenant une côtelette de porc panée nappée d’une sauce blanche au fromage, de légumes sautés au beurre et d’une petite salade.

Les choses les plus simples ont le mérite de nous faire rapidement oublier les journées les plus dures.

Vendredi, octobre 6 2006

Promenade (J + 127)

J’ai passé une partie de la matinée et du début de l’après-midi à fignoler l’itinéraire des prochains jours. C’est presque entièrement complété jusqu’à mon entrée en Pologne. Le reste devrait être terminé d’ici la fin de semaine prochaine. Le réseau routier devient plus dense et le choix de routes plus nombreux. Je vais essayer de rester aussi près que possible de la voie de chemin de fer que Madame de Bourboulon emprunta.

Le temps est demeuré couvert mais il n’a pas plu. En milieu d’après-midi je me suis décidé à faire une petite promenade jusqu’à la forteresse Pierre et Paul de l’autre côté de la Néva. J’ai emprunté un pont pour l’aller et un autre pour le retour. Je venais juste de quitter l’hôtel quand il s’est mis à pleuvoir. Mais c’est quand même moins désagréable quand on est à pieds que lorsque ça se produit en moto.

De retour à l’hôtel j’ai tenté sans succès de régler un petit problème d’ordinateur. Rien de bien sérieux mais je ne voudrais pas que ce petit problème en entraine un plus gros.

Le couple de Français rencontré avant-hier sur la route est passé vers vingt et une heure. Ils ont trouvé en endroit où loger à deux coins de rue d’ici. On a passé le reste de la soirée ensemble autour d’une bière à se raconter des histoires de voyages. Et comme ils font également de la plongée, on s’est aussi raconté des histoires de plongée.

Ils comptent repartir lundi matin. Leur visa arrive à expiration lundi soir. Ils sont toujours dans l’attente de pneus envoyés de France depuis déjà quelque temps. La poste russe marche parait-il assez bien pour l’envoi mais pas trop pour la réception.

Quand à moi, mon départ de Saint-Pétersbourg est prévu demain matin. La météo annonce du beau temps avec un risque minimum de pluie. J’espère que la réalité ne sera pas à l’inverse des prédictions.

Jeudi, octobre 5 2006

L’Ermitage (J + 126)


Qu’on ne nomme plus du nom français qu’on lui avait donné lors de sa fondation, mais internationalisation (ou américanisation) oblige, que l’on désigne aujourd’hui par le nom de Hermitage, avec une longue expiration pour le « h » aspiré.

Une fois par mois l’entrée du musée est gratuite et, par un heureux hasard, ce jour tombait aujourd’hui. Je me suis présenté à la porte principale juste avant que le musée n’ouvre ses portes.

Il brouillassait quand j’ai traversé la grande Place Dvortsovaya mais la ville n’en est que plus jolie. Saint-Pétersbourg, tout comme Venise ou Bruges, est une ville d’eau et ne devrait se visiter que sous la pluie, de préférence à l’automne au moment où les feuilles commencent à tomber.

Pendant ce temps, à l’est de l’Oural, l’hiver est presque arrivé. Les températures de milieu de journée pour les villes principales se situent aujourd’hui et pour les prochains jours entre -5° et +5°. Une semaine de plus et je serais resté bloqué là bas sans pouvoir en faire sortir ma moto avant le printemps prochain.

Je ne m’étendrai pas sur les œuvres d’art exposées à l’intérieur du musée. Tous les guides touristiques font ça très bien. Tout ce que je peux dire c’est qu’il y a beaucoup à voir. Trop même. On ne sait par où commencer et on fini par faire le tour en courant pour tout voir sans rien voir véritablement. Je n’ai pas couru. J’ai mal au dos. Je n’ai pas tout vu. Ce n’était pas mon intention.

À part les boutiques de souvenirs et la cafétéria du rez-de-chaussée, toutes les salles sont restées très vieilles. L’éclairage au néon ne rend pas justice à ce qu’un éclairage bien étudié pourrait réussir à mettre en valeur. Et le regard, sans jamais parvenir à se fixer, se perd de tableaux en tapisseries, et de tapisseries en sculptures.

Plusieurs murs sont décrépis et lézardés. Bref, l’ensemble aurait besoin d’une bonne cure de jouvence. Les rénovations sont en cours. Mais ce musée est tellement immense que ça prendra des années avant qu’elles ne soient complétées.

Je n’ai visité que les salles de peintures. Et je ne me suis arrêté vraiment que devant deux d’entre elles. La première à cause de la lumière. La seconde à cause du regard du sujet.

J’avais déjà vu cette toile de Monet. Je ne me souviens plus où. Et tout comme la première fois, c’est la lumière qui passe a travers l’ombrelle qui a attiré mon attention. Il doit être environ quatre heures de l’après-midi sur cette peinture. C’est une toile joyeuse. Renoir aurait pu peindre la même.

C’est une journée de printemps. Le ciel est bleu. Le jardin est grand et bien entretenu, signe que les propriétaires sont des gens financièrement à l’aise. Les fleurs sont toutes épanouies. En tendant l’oreille on peut presque entendre les oiseaux chantés. Le sujet habillé élégamment et inondé de lumière dégage le bonheur. Cette femme ne peut pas ne pas être heureuse. La nature et l’être humain forme un équilibre joyeux.

Je ne sais pas qui était la Grande Duchesse Elena Pavlovna. Ce portrait a été réalisé alors qu’elle n’était qu’une enfant. Mais j’y ai retrouvé le même regard que sur une photo de ma mère datant de 1923 alors qu’elle n’avait que douze ans, probablement le même âge que la Grande Duchesse quand le peintre a réalisé son portrait, un regard ou se mélange la mélancolie et l’innocence. Presque la même couleur des yeux aussi, mais ma mère légèrement plus bleu ardoise.

Je ne sais pas si la Grande Duchesse a gardé le même regard en vieillissant. Ma mère n’a pas gardé le sien. Elle n’était pas duchesse. Il s’est durci avec les ans, les tâches ménagères et les épreuves ; le manque d’attention du mari, occupé par son travail, l’ingratitude des enfants, occupés à faire leurs vies. Il s’est durci et à surtout fait place à d’autres sentiments.

J’étais un tout jeune enfant quand j’ai vu l’angoisse prendre toute la place dans le regard de ma mère. L’angoisse et la peur. Son fils ainé venait de partir pour la guerre. Pas par choix, par obligation. Chaque jour elle guettait l’arrivée du facteur. Il passait généralement vers dix heures, mais dès neuf heures elle devenait nerveuse et ne cessait de regarder par la fenêtre qui donnait sur la rue.

Elle n’attendait pas les bonnes nouvelles, mon frère écrivait très peu, elle anticipait le télégramme qui viendrait lui annoncer que son fils ne reviendrait plus. Et comme si un ne suffisait pas, on a aussi envoyé son second fils rejoindre le premier. Par chance aucun télégramme ne lui a jamais été délivré. Ses deux fils son revenu sain et sauf. Mais son regard n’a plus jamais été le même.

Je ne sais pas qui était la Grande Duchesse Elena Pavlovna. Et je ne tiens pas à le savoir. J’espère seulement que si elle a eu des enfants, ceux-ci ne sont jamais partis pour la guerre.

Mercredi, octobre 4 2006

Saint-Pétersbourg (J + 125, 411 km)

J’ai atteint la Néva. Et je suis à Saint-Pétersbourg. Je n’avais jamais posé les pieds aussi loin au nord. Je suis à environ 1000 km du Cercle polaire. En voyant le ciel ce matin, je ne pensais pas arriver ici ce soir. Il a plu toute la nuit. Ce n’est que quelques minutes avant que je ne quitte l’hôtel que ça c’est calmé. Le ciel est resté menaçant toute la journée mais il ne s’est remis à pleuvoir qu’en arrivant à une trentaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg (et dans les embouteillages).

La route, à part quelque petites portions, était en excellant état et à trois voies sur une grosse partie du trajet. J’ai même bénéficié d’un superbe tronçon d’autoroute équivalent aux meilleures autoroutes japonaises. La moto s’en est souvenue et elle est passée sur ce tronçon comme une lame de rasoir à travers une motte de beurre. Elle coulait sur la route plus qu’elle ne roulait. J’ai juste eu à la laissé aller.

Peu de temps après être parti, trois policiers sur le bord de la route m’ont fait signe de stopper. J’ai ralenti et je leur ai également fait signe en passant devant eux sans m’arrêter. C’était la seconde fois. Juste avant d’arriver à Moscou l’autre jour, j’avais fait la même chose en voyant un policier hésité à lever son bâton pour me signaler de stopper. Quand il s’est finalement décidé à le faire, j’étais presque déjà passé et j’ai continué.

Quand j’ai raconté ça à Timour le lendemain, il m’a dit que les motards russes faisaient pareil. La seule chose que les policiers peuvent faire c’est de signaler l’infraction à leurs collègues postés plus loin sur la route. Parfois ils interviennent mais le plus souvent ils laissent passer, à moins d’avoir commis une très grave infraction. Il m’a quand même dit de vérifier à quel genre de policiers j’avais affaire. Certains d’entre eux sont autorisés à faire usage de leurs armes pour arrêter les fuyards.

Environ une heure avant d’arriver à Saint-Pétersbourg, j’ai de nouveau croisé un policier sur le bord de la route qui m’a fait signe d’arrêter. Tout comme avec ses collègues précédents, j’ai vérifié qu’il ne portait pas d’armes et j’ai continué comme si ne rien n’était. J’étais fatigué et pressé d’arriver à destination avant qu’il ne se mette à pleuvoir.

J’ai fait une surprenante et agréable rencontre ce matin. La plupart des véhicules que je double sont soit des camions de transports, soit des vieilles voitures russes poussives. Une de ses voitures poussives que je m’apprêtais à doubler était d’un modèle que je n’avais pas encore rencontré. En approchant pour la dépasser, je me suis aperçu que cette voiture portait une immatriculation française. Je lui ai fait signe de s’arrêter.

C’était un couple de Français de la région lyonnaise qui effectuait un voyage de plusieurs mois autour des plus grandes mers de l’Europe de l’est et de l’Asie centrale à bord d’une Citroën Ami 6 de quarante ans d’âge. Ils étaient passés par la route du sud pour l’aller et rentrait en France par la Russie. On est allé prendre un café ensemble un peu plus loin sur la route. Il est possible qu’on se revoie dans les jours qui viennent à Saint-Pétersbourg.

Il m’a fallu plus d’une heure pour arriver au centre-ville en pleine heure de pointe et trouver l’hôtel. Je suis situé au coin de la Perspective Nevsky, la rue la plus fameuse de toute la Russie, un peu l’équivalent des Champs Élysées. Et depuis la fenêtre de ma chambre je peux voir le passage en forme d’arche qui donne sur la Place Dvortsovaya et le Musée de l’Ermitage.

Mardi, octobre 3 2006

Trempé (J + 124, 283 km)

Après avoir gelé il y a moins d’une semaine, cette fois je suis trempé. Il s’est mis à pleuvoir des cordes dès ma sortie du garage de Timour.

- Quand il pleut aussi fort au départ, c’est signe que le reste de la journée va bien se passer, m’a dit Timour pour m’encourager.

C’était vite dit. Je venais à peine de monter sur ma moto pour suivre sa voiture jusqu’à l’embranchement vers Saint-Pétersbourg que ça prédiction à été quelque peu contredite. Il a ralenti brusquement, je le suivais trop prêt et j’ai fait ce que je ne fait jamais, surtout sur un route détrempée : j’ai freiné subitement du frein avant. La roue de devant a dérapé et je me suis retrouvé étalé au milieu de la chaussée entre deux voitures et avec mon pied droit coincé sous la moto.

J’étais atrocement blessé ; pas blessé physiquement (aucune égratignure) mais blessé dans ma fierté. C’était la première fois que je faisais une chute avec cette moto depuis plus de six ans que je roule avec. J’avais eu un accident une fois : une voiture avait grillé le feu rouge devant mon domicile à Maizuru et la collision avait été inévitable; heureusement sans gravité. Mais je n’étais pas responsable. Cette fois-ci c’était entièrement de ma faute.

J’avais traversé la Sibérie sur des pistes détrempées et glissantes ou l’équilibre de la moto était souvent instable sans faire aucune chute. Et là, sur une route en excellent état, je faisais une erreur de débutant avec des conséquences qui auraient pu être fâcheuses.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? m’a demandé Timour en m’aidant à me décoincer et en relevant la moto.

J’ai balbutié je ne sais trop quelle excuse alors que je n’en avais aucune de valable.

Je suis reparti tout penaud et au ralenti. J’ai bien fait. Il pleuvait tellement que la visibilité était extrêmement réduite. Pendant les quelques trente kilomètres de la traversée de la banlieue de Moscou, j’ai vu au moins une dizaine d’accidents. Rien que de la taule froissée mais l’indication évidente que je devais redoubler de prudence.

J’étais déjà trempé. La combinaison étanche, sous une pluie abondante, est aussi étanche qu’une passoire, et les bottes (comme je l’anticipais) d’une imperméabilité de lange de bébé. Je me suis rapidement senti assis comme dans une baignoire avec les pieds qui barbotaient dans la soupe. À la moindre petite secousse, ça faisait flic-flac sous mes fesses. Je me suis arrêté pour faire le premier plein d’essence et vérifier les dégâts : le pantalon et le caleçon long étaient détrempés de la ceinture aux chevilles.

Malgré la température peu élevée je n’avais néanmoins pas très froid. La pluie n’était pas aussi glaciale que celle que j’avais rencontrée quelques semaines plus tôt en Sibérie. Et le nouveau casque me protégeait très bien du vent et du froid. Les gants industriels achetés à Tioumen également.

Toutefois, il semble que dès que je règle un problème, un nouveau surgit aussitôt. Maintenant que j’ai réglé celui du froid, celui de l’étanchéité se manifeste de nouveau.

Les vêtements au dessus de la ceinture, au contact de ceux du dessous, ont commencé à s’humidifier et j’ai senti une désagréable moiteur me monter le long des reins. Mon lumbago s’étant nettement amélioré depuis hier matin, je ne souhaitais pas mettre un terme à cette amélioration. Moins de 300 km après avoir quitté Moscou, et juste après avoir vu un panneau indicateur signalant qu’il en restait encore 400 pour atteindre Saint-Pétersbourg, j’ai décidé de me mettre au sec.

Je pense que l’endroit où je me suis arrêté s’appelle Vychniy Volochek. J’espérais qu’aujourd’hui je pourrais au moins rejoindre Novgorod, encore distante d’environ 200 km, et y faire une petite visite matinale demain avant de repartir. Ça sera pour une autre fois. À moins que je ne sois obligé de m’y arrêter demain si je suis de nouveau aussi trempé qu’aujourd’hui. Ce n’est pas impossible. La météo annonce au moins une semaine de pluie.

Lundi, octobre 2 2006

Léger contretemps (J + 123)

J’ai eu quelques problèmes à dormir durant la nuit; j’avais de la difficulté à me tourner d’un bord à l’autre à cause de ce que mon père avait l’habitude d’attrapé et qu’il nommait « un tour de reins ». J’en ai hérité et entre temps la profession médicale m’a expliqué que ça s’appelait un lumbago et que c’était provoqué par une hernie de disque intervertébral : une hernie discale. Une ou deux fois par année elle vient frapper à la porte de mon dos pour me rappeler sans doute de ne pas oublier le nom qu’elle porte ni la douleur qui y est associée.

J’ai su qu’elle ne tarderait pas à se manifester quand je suis descendu les marches du métro hier matin et que j’en ai raté une. Je me suis rattrapé durement sur la suivante et hier soir j’ai su que la nuit serait difficile. Elle le fut.

Il était préférable que je reste une journée de plus. Les voyages en moto ne sont pas le meilleur remède pour venir à bout de ce que le Petit Robert défini comme une « tuméfaction formée par un organe totalement ou partiellement sorti (par un orifice naturel ou accidentel) de la cavité qui le contient à l'état normal ».

Ce léger contretemps m’a permis de faire une recherche rapide de la route à suivre pour les prochains jours. Une ligne de chemin de fer fut inaugurée au printemps 1862 entre Saint-Pétersbourg et Wilno (aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie). Comme à l’époque c’était la seule ligne ouverte en direction de la Prusse depuis Saint-Pétersbourg, il ne fait aucun doute que c’est cette ligne que Madame de Bourboulon emprunta. C’est donc cette route que je vais suivre d’ici quelques jours après être passé par l’ancienne Leningrad.

Dimanche, octobre 1 2006

Moscou en touriste (J + 122)

Timour a travaillé sur sa moto jusqu’au milieu de la nuit. Je me suis levé vers huit heures et j’ai pris le métro jusqu’à la Place Rouge. Le métro est profondément enfoui dans les profondeurs à Moscou. Je pense que c’est voulu en cas d’attaque nucléaire. Si jamais ça pétait, les gens vivraient comme des taupes sous terre pendant des années sans voir le jour.

Je préfère Moscou de nuit que de jour. On y voit moins ce qui reste à faire pour rendre cette ville encore plus belle. Mais les travaux vont bon train et d’ici quelques années, la visite de jour sera aussi intéressante que celle de nuit.

Beaucoup de monde devant le kremlin. Et une queue immense pour visiter le tombeau de Lénine. J’aime pas faire la queue et j’aime pas visiter les morts. Tout du moins ce genre de mort. J’ai pas vu Mao et j’avais pas l’intention de voir son copain non plus.

J’ai poussé ma visite jusqu’à la cathédrale Saint-Basile qui est pour Moscou ce que la Tour Eifel est pour Paris. Juste à côté une mini Austin était garé avec des autocollants publicitaires qui laissaient apparaître très peu de sa couleur d’origine. Les deux propriétaires, deux Portugais, avaient également dessiné sur une portière leur périple : Lisbonne-Moscou-Lisbonne. Ils avaient loué les services d’un photographe qui les prenait sous toutes les coutures avec la Place Rouge en arrière-plan. Le faire-savoir est devenu plus important que le savoir-faire.

Pour achever ma visite de ce qui fut depuis ma naissance jusque très récemment un haut lieu du socialisme, je l’ai compensé par une visite dans un haut lieu du capitalisme situé juste en face : Mac Donald. J’y ai mangé un Big Mac, signe évident que je venais enfin de rejoindre le monde civilisé, uniformisé et aseptisé. C’était le premier que je voyais depuis la Chine. Il était aussi bondé que la Place Rouge, et les moineaux en quête de nourriture y étaient aussi nombreux que les clients.

C’est donc ici que je termine mon voyage avec Michel Strogoff à l’emplacement même où il commença le sien. C’est en effet à cet endroit que le tsar lui confia la missive qu’il avait pour mission de remettre en main propre à son frère le grand-duc. Comme on sait, il accomplit sa mission avec brio. Il ne me reste plus qu’à poursuivre et à accomplir la mienne sans lui.

Je suis retourné à l’appartement. Timour et sa copine étaient levés et m’attendaient pour qu’on aille faire un tour en ville à la recherche d’un casque intégrale. On en a déniché un pas trop cher et de pas très bonne qualité mais qui devrait faire l’affaire jusqu’à la fin du voyage.

On est rentré à l’appartement et on a fait bonne chère en ne laissant que les os au poulet grillé que j’avais acheté en matinée chez un épicier uzbek.

Samedi, septembre 30 2006

Un samedi à la ville (J + 121)

J’ai eu droit à un petit déjeuner japonais ce matin. Avant de quitter le restaurant hier soir, Andreï m’a demandé de choisir sur le menu quelque chose à manger pour ce matin. J’ai choisi du riz blanc, des calmars grillés et du « nori », des algues séchées. Il ne manquait que le thé vert.

Je suis allé faire une petite marche à l’extérieur de l’hôtel pour essayer de me situer dans la ville. Je suis passé par une agence de téléphonie cellulaire pour recharger mon portable. J’ai ensuite envoyé un SMS à Timour, un ami de Pavel qui m’avait monté la caisse en alu à Irkoutsk. Il m’a répondu aussitôt en me proposant de me loger chez lui pendant la durée de mon séjour à Moscou. J’ai accepté et il est passé me chercher à l’hôtel avec sa voiture. On a mis mes bagages dans le coffre et je l’ai suivi en moto.

Je préfère les routes désertiques de Sibérie que les rues de Moscou, la circulation y est beaucoup plus calme et l’air moins pollué. Contrairement à l’idée que je m’en faisais, les rues et avenues de Moscou ne sont pas défoncées avec des voitures en panne qui trainent sur le bord des trottoirs. Mais là, plus que partout ailleurs, on différencie facilement les pauvres des riches : les premiers roulent dans de vieux tacots russes rafistolés et les seconds en voitures européennes de luxe. La nouvelle classe moyenne se contente de voitures japonaises d’occasion en provenance de Vladivostok. Timour roule avec une voiture russe.

On a traversé la partie ouest de la ville jusqu’au sempiternel bloc appartement soviétique où il demeure. À Moscou ils sont en voie d’extinction; partout se dressent des grues qui s’affairent à monter des tours d’habitations et des tours à bureaux entrecoupé de centres d’achat. Pour un instant j’ai cru me retrouver dans une de ses villes chinoises remplies de chantier de construction. Mais en Russie, tout du moins pour les villes de l’ouest, on ne se contente pas de construire du nouveau après avoir détruit de l’ancien, on rénove également.

La copine de Timour est arrivée en début de soirée et on a mangé un plat de macaroni ensemble. On est ensuite allé se promener pendant environ deux heures jusqu’au bord de la rivière Moskova en traversant deux immenses parcs très bien aménagé. Décidément, Moscou est beaucoup plus belle et intéressante que je ne l’imaginais.

Vendredi, septembre 29 2006

Moscou (J + 120, 488 km)

J’aurais bien aimé rester une journée de plus à Nijni-Novgorod mais si je reste plus que le minimum nécessaire à chaque endroit où je m’arrête, il me faudra passer l’hiver en Russie. Je dois également profiter de chaque journée avec des conditions météo acceptables pour m’avancer un peu. Il faisait beau et j’en ai donc profité pour rejoindre Moscou d’une traite.

Non seulement les villes deviennent plus belles à mesure que j’avance vers l’ouest mais l’état des routes aussi. Nijni-Novgorod est relié à Moscow par une voie rapide en assez bon état. La circulation y est très dense avec énormément de camions dont certains du Kazakhstan, de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Pologne. J’en ai même doublé un immatriculé en Hollande.

Hier soir j’avais envoyé un SMS à Yvan rencontré sur la route le 5 septembre dernier après avoir quitté Taïchet où il avait neigé pendant la nuit. J’avais reçu sa réponse quelques minutes avant de partir. Il avait réservé un hôtel pour moi et me fixait rendez-vous chez le concessionnaire BMW installé sur le périphérique extérieur de Moscou en soirée.

J’y suis arrivé vers 18:30 et Yvan quelques minutes plus tard sur une grosse BMW différente de celle que j’avais vue lors de notre rencontre. Il en possédait trois et envisageait d’en acheter une quatrième d’ici quelques semaines. Il était en compagnie d’Andreï. Yvan ne pouvait pas rester mais Andreï se chargeait de me montrer le chemin de l’hôtel. On a repris une partie du périphérique avant de nous diriger vers le centre de Moscou.

Après avoir déposé mes bagages, on a été rejoint par Zainsk, un autre motard. Ils m’ont invité à diner dans un restaurant japonais du centre-ville. J’ai laissé ma moto au parc de stationnement surveillé et je suis monté sur le siège arrière de celle d’Andreï. À plus de 100 km/h on a zigzagué entre les voitures jusqu’à la rivière Moskova qu’on a longée en passant devant la partie sud des remparts du kremlin. La vue de Moscou de nuit à l’arrière d’une moto avec ses monuments, ses ponts et ses berges illuminés m’a fait oublier la fatigue de la journée.

On a été rejoint devant le restaurant par la femme d’Andreï et son fils Grégory âgé de onze ans qui se débrouillait assez bien en anglais. Sa mère voulait lui faire la surprise de ma rencontre et ne l’avait pas informé de ma présence. Il a passé presque toute la durée du repas à me poser des questions et à servir d’interprète entre moi et les autres convives.

Yvan, Andreï et Zainsk appartenaient à la catégorie des motards fortunés. Les motos étaient récentes en Russie et pour certains motards elles représentaient un signe extérieur de richesse au même titre que les beaux vêtements. Zainsk en était à sa deuxième depuis moins d’un an avec trois accidents à son actif et une fracture du tibia. Il aimait également la plongée sous-marine et s’envolait régulièrement pour des destinations tropicales aussi éloignées que les Galápagos pour s’adonner à sa passion.

Yvan était un peu à part. Tout comme moi, on le prenait un peu pour un illuminé. Pour beaucoup de ses amis, le voyage aller-retour qu’il venait d’effectuer jusqu'à Vladivostok en était la preuve. Juste avant ce voyage, il avait fait un autre « petit » aller-retour d’une journée de 1600 km jusqu’à Minsk en empruntant deux routes différentes. Été comme hiver il effectuait le trajet entre son domicile et son entreprise distant de 100 km avec une de ses trois BMW. Lui non plus ne portait pas de veste en cuir. Et lui aussi préférait voyager seul.

Je suis rentré à l’hôtel par le même moyen. Cette fois la circulation était moins dense et Andreï a poussé sa moto jusqu’à près de 130 km/h sur certaines portions du chemin de retour. J’ai su avant qu’on ne l’aborde qu’une des courbes seraient impossible à franchir : il avait commencé à ralentir trop tard. Il n’a pas pu rétrograder assez rapidement et a été obligé d’utiliser le frein arrière. Mais là non plus, il ne pouvait pas freiner trop fort au risque de voir la moto déraper dans la courbe. On a franchi la ligne centrale et on s’est retrouvé de l’autre côté de la chaussée. Heureusement, aucune voiture n’arrivait en sens inverse. J’aime conduire une moto mais je déteste en être le passager.

Jeudi, septembre 28 2006

Nijni-Novgorod (J + 119, 142 km)

Très sage décision que j’ai prise hier de ne pas poursuivre jusqu’à Nijni-Novgorod. Il m’a fallu deux heures pour effectuer les plus de 100 kilomètres qu’il me restait à parcourir sur une route en rénovation. J’ai mis presque autant de temps à traverser la ville, trouver un hôtel et mettre ma moto dans un stationnement surveillé.

Si ce matin le ciel était très couvert avec de fortes menaces de précipitations, la température s’était en revanche élevée. Et plus je m’approchais de Nijni-Novgorod, et plus la température devenait agréable. En arrivant le ciel était redevenu bleu et le thermomètre avait grimpé à 16°.

En arrivant je me suis dirigé vers l’ancienne ville et j’ai grimpé en haut de la corniche qui surplombe la Volga et où le kremlin (partie fortifiée d’une ville) est situé. Le premier hôtel où je me suis adressé n’était pas complet mais ne disposait de chambre qu’à 4700 roubles (140 €). Je n’avais payé que 7 € hier soir. Devant mon air déconfit, la réceptionniste m’en a indiqué un autre pas très éloigné. À 20 € s’était un peu plus raisonnable. Il est comme le premier le long de la corniche et à seulement 100 mètres du kremlin.

Me voici donc à Nijni-Novgorod, ville ou naquit Maxime Gorky (et qui porta son nom pendant la période socialiste) et où fut exilé Andreï Sakharov. Ville commerçante et pendant longtemps centre d’échange important. Il était coutume de dire autrefois que si Saint-Pétersbourg était la tête de la Russie et Moscou son cœur, Nijni-Novgorod était son porte-monnaie.

Depuis l’hôtel je peux voir en contrebas le quai où Madame de Bourboulon débarqua du bateau en provenance de Perm et où Michel Strogoff embarqua pour la même ville; tous deux sur le Caucase, et tous deux au moment ou se tenait la foire la plus célèbre de l’époque en Europe avec celle de Leipzig.

Ils y virent une foule considérable, un mélange extraordinaire d’Européens et d’Asiatiques : Persans, Géorgiens, Turcs, Allemands, Grecs, Ottomans, Kirghizes, Arméniens, Turcomans, Chinois, Hindous, Kalmouks, Tartares. « Il y avait là des marchands de l’Asie centrale, qui avaient mis un an à traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui ne devaient pas revoir d’une année leurs boutiques ou leurs comptoirs ».

Je ne vis pas la foire mais au moment où je sortais de l’hôtel pour aller visiter l’intérieur du kremlin, j’ai croisé deux Africains. C’était les premiers Noirs que je rencontrais depuis mon arrivée en Russie où la population à l’est de l’Oural reste uniformément blanche. Sur la foire, Madame de Bourboulon y fit la même rencontre que moi : « Ce que j’y ai vu de plus curieux, sur un théâtre ambulant, c’était un acteur nègre des Antilles qui jouaient Othello en anglais, tandis que les autres personnages disaient leur rôle en russe ». J’ai aussi vu sortir de l’université deux étudiantes coiffés d’un tchador. Je me rapprochais de l’Europe cosmopolite.

J’avais trouvé que Kazan était une belle ville, mais Nijni-Novgorod l’est tout autant. Plus j’avance vers l’ouest et plus les villes Russes deviennes belles. Les constructions nouvelles et les travaux de rénovations de vieux bâtiments y sont également plus nombreux et y vont bon train. La Sibérie et l’Extrême-Orient vont devoir patienter.

Plusieurs groupes de touristes russes se pressaient à l’intérieur du kremlin aujourd’hui occupé par des bâtiments administratifs, la petite cathédrale de l’Archange Michel, l’ancien palais du gouverneur transformé en musée et la flemme éternelle, dédiée aux morts de la Seconde Guerre mondiale et qu’on retrouve dans pratiquement chaque ville.

La partie la plus belle demeure celle des remparts avec une vue plongeante sur la Volga, le plus long fleuve d’Europe qui coule en contrebas, et, légèrement à l’ouest, sur l’Oka, un affluent de la Volga qui divise la ville en deux parties. De là on peut voir la prolifération des dômes en oignons et des flèches qui surplombent les églises construites de chaque côté de l’Oka, témoins omniprésents du riche passé de la ville.

Nijni-Novgorod où Madame de Bourboulon cessa de prendre des notes de voyage pour des raisons que j’ignore mais dont je soupçonne qu’elles étaient dues à son état de santé; un état de santé qui ne fit probablement qu’empiré suite à la fatigue accumulée pendant ces quatre mois de voyage. Elle n’en fait pas mention à l’exception d’un passage après qu’elle eut franchi l’Oural : « J’oublie bien des noirs pressentiments qui sont venus me tourmenter depuis mon départ de Pékin, et que j’ai dû refouler en moi-même pour ne pas affliger ceux qui m’aiment ».

De Nijni-Novgorod elle remonta en voiture jusqu’à Vladimir, située à mi-chemin de Moscou et par où je devrais passer demain. De là elle prit le train pour Moscou et après y être resté six jours pour s’y reposer, elle gagna Saint-Pétersbourg et revint à Paris par le chemin de fer.

Je quitte ses écrits mais je ne la quitte pas elle. Je vais continuer à l’accompagner à travers la Russie et le reste de l’Europe pendant encore quelque temps. Nous nous sommes très bien entendus jusqu’ici. Aucune raison de mettre fin à une entente aussi parfaite.

Mercredi, septembre 27 2006

Gelé (J + 118, 321 km)


Je ne sais pas où je suis, mais ce que je sais avec certitude, c’est que je suis gelé. Je suis tellement gelé que je ne sens plus le froid. J’ai commencé à geler après avoir quitté Kazan en début d’après-midi et, tout comme hier, beaucoup plus tard que je ne le souhaitais.

Un des amis de Timour devait passer me chercher vers dix heures pour m’emmener à son garage vérifier la béquille de la moto. Mais il n’est arrivé que vers midi trente. La béquille n’est pas fautive du déséquilibre de la moto. Ce sont les bagages. Nicolaï voulait que je passe une journée supplémentaire ici pour fabriquer un support additionnel. J’ai préféré prendre une simple cale en bois pour placer sous la béquille quand je fais un arrêt. Je voulais profiter de cette autre journée ensoleillée pour avancer un peu plus. De la pluie est prévue pour les prochains jours.

Je suis donc parti avec trois heures de retard. Je n’avais pas encore traversé le grand pont qui enjambe la Volga à quelques kilomètres de la sortie de la ville que j’ai commencé à ressentir les premières morsures du froid. Avec une température de 4°, j’ai presque regretté d’être parti. De plus, contrairement à hier, l’état de la route n’était pas excellent et j’ai passé énormément de temps à me trainer derrière des camions.

J’ai fait un premier arrêt après seulement une cinquantaine de kilomètres pour faire le plein. J’avais très envie de terminer ma journée à cet endroit. Mais j’espérais encore pouvoir rejoindre Nijni-Novgorod avant la nuit. Au second arrêt pour l’essence, à moins de 200 km du but, j’ai pris deux cafés avec une barre de chocolat. La serveuse m’a demandé pourquoi j’étais en moto par une journée aussi froide. Excellente question. Il était passé 16:30 et à la vitesse ou je roulais il devenait quasiment impossible de pouvoir atteindre le but que je m’étais fixé aujourd’hui.

Une demi-heure plus tard le ciel s’est couvert et la température a chutée de deux degrés supplémentaire. Je me sentais tout endolori et le froid m’engourdissait le corps et l’esprit. Il était grand temps de s’arrêter. J’ai commencé à regarder pour un hôtel. J’en ai déniché un à un peu plus de 100 km de Nijni-Novgorod. Il était complet. J’ai supplié la patronne, en lui faisant remarquer que je tremblais de froid, de me trouver un coin où installer mon sac de couchage. Elle m’a dit que je trouverais un autre hôtel à quelques dizaines de kilomètres plus loin sur la route.

J’ai roulé pendant encore une demi-heure au ralenti jusqu’à un village. Je n’avais toujours pas aperçu l’hôtel en question. J’ai demandé à trois hommes qui discutaient sur le bord de la route. Je venais juste de passer l’hôtel. Il était à moins de deux cents mètres derrière moi. Je me suis dit que si celui là était aussi complet, je ferais le tour de chaque maison du village en les suppliant de m’héberger dans un grenier ou dans un hangar. Heureusement, l’hôtel n’était pas complet et très bien chauffé.

Mardi, septembre 26 2006

Kazan (J + 117, 392 km)

- Communist, shit! No good.

Si la veille j’avais rencontré un jeune couple russe nostalgique de la période soviétique, de toute évidence, ce n’était pas le cas de Timour.

- Petrol, big money. Russia, big money. Russia rich. Very good.

Il était marié et père de deux enfants en bas âges. Et il avait su tirer son épingle du jeu de cette nouvelle richesse et du nouveau système politique. Sa plus grande fierté avait été de me présenter sa jeep Mercedes acheté en Allemagne. Il possédait deux autres grosses voitures américaines et deux grosses motos japonaises.

Il était négociant en art. Enfin, c’est ainsi qu’il décrivait son travail qui l’amenait à voyager à travers l’Europe ; l’Europe qui a ses yeux pratiquaient une mauvaise politique d’immigration. Il connaissait Paris, Bruxelles, Amsterdam, des villes « pleines d’Africains et d’Arabes ». Il était allé une fois à Marseille, mais il n’aimait pas cette partie de l’Afrique.

Je venais de rencontrer Timour à Kazan où j’étais arrivé vers 20:30. Les dernières lueurs du soleil couchant s’estompaient à l’horizon, ne laissant à l’ouest qu’une pâleur rose enveloppé de mauve. Le départ d’Ijevsk s’était effectué à 15:00, beaucoup trop tard à mon goût.

Je n’avais guère eu le choix. Mahratte et ses amis tenaient absolument à ce que je visite un musée inauguré depuis moins d’un an et dédié à une célébrité locale. C’était plus qu’une célébrité, il était devenu une légende. Je pensais que l’homme en question était mort depuis plusieurs années. Pendant longtemps, l’Occident avait même cru qu’il n’existait pas et qu’il n’était qu’une pure invention des Soviétiques.

Monsieur Kalachnikov, l’inventeur du fameux AK-47 communément nommé Kalachnikov, était bien vivant et continuait à 86 ans de rester très actif. Parfois les visiteurs du musée avaient même la surprise de le voir apparaître pour venir serrer quelques mains.

Il n’était pas né ici mais cette ville était un des plus gros complexe militaro-industrielle du pays. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il était venu à Ijevsk pour travailler sur la conception d’une nouvelle arme pour l’armée soviétique. L’Union soviétique avait maintenu l’homme au secret jusqu’au milieu des années 80, tout comme la ville qui était restée fermée aux étrangers jusqu’en 1991. Encore aujourd’hui, plusieurs des entreprises locales étaient gardées dans l’ombre.

Je voulais partir à dix heures mais le musée n’ouvrait qu’à onze heures. On ne devait pas y rester plus d’une demi-heure, mais Dénisse et deux de ses amis qui m’accompagnaient pour la visite ont voulu prendre un guide parlant anglais pour que je puisse comprendre l’ensemble de ce qui était exposé à l’intérieur. Il était presque deux heures quand on en est sorti.

On est tous retourné au garage récupérer ma moto et une demi-douzaine de motards mon escorté jusqu’à la sortie de la ville. Contrairement à ce que j’avais prévu de faire les jours précédents, j’ai dû de nouveau augmenté ma vitesse. Je voulais arriver avant la nuit à Kazan. Je pense n’avoir jamais poussé la moto comme aujourd’hui et j’ai craint de la voir expirer avant d’arriver à destination. Les performances de cette moto ne cessent de me surprendre. J’ai souvent l’impression que lors de journée comme aujourd’hui, c’est elle qui me conduit et me guide.

Je n’ai fait que deux arrêts pour faire le plein d’essence et prendre un café par la même occasion pour me réchauffer. Il faisait froid et le thermomètre n’a jamais dépassé les 12°. Il était descendu à 6° à mon arrivée à Kazan.

La paire de gants en cuir est moins chaude que prévu. Quant au casque, s’il me donne une excellente visibilité, il n’est pas intégral et j’ai le bas du visage exposé aux éléments. J’avais pris soin de mettre deux cagoules plus un tube en acrylique qui me montait jusqu’au nez en plus d’un foulard, mais le froid arrive à percer l’ensemble de cette protection.

Je suis tombé sur une longue portion d’autoroute de 200 km après être parti et de nouveau à deux reprises avant d’arriver à Kazan. Ce sont les meilleures conditions de route que j’ai eu à date et ces conditions m’ont permis d’arriver avant la nuit à Kazan. Je venais de franchir deux fuseaux horaires en deux jours. J’étais maintenant à l’heure de Moscou (+3:00H GMT) et à deux fuseaux horaires de Berlin et Paris.

J’ai passé un coup de fil du centre-ville à un contact que j’avais obtenu à Perm. Jégnia est arrivé en moto avec un de ses amis et ils m’ont emmené dans un hôtel à l’écart du centre-ville. Aucun des deux ne parlait anglais et ils ont fait appel à Timour qui le parlait un peu pour venir me chercher et m’emmener diner. On a été rejoint par un de ses amis, également père de famille, et deux très jeunes « amies » des deux hommes qui ne devaient pas avoir plus de 18 ans.

Au cours du diner dans un restaurant très chic du centre-ville, je me suis retrouvé dans la même situation que Madame de Bourboulon lors de son passage ici: « Le gouverneur est venu nous chercher en voiture de gala (dans mon cas une jeep Mercedes) pour nous mener au Kremlin qui lui sert de palais. Nos vêtements modestes, tout couvert de poussière, faisaient à déjeuner un singulier contraste avec la splendeur du service et les habits brodés, constellés de décorations dont nous étions entourés ».

Michel Strogoff préféra rester à bord du bateau pendant l’escale d’une heure et se passa de restaurant. Il n’eut pas plus le temps que moi de visiter la ville, une des plus belles que j’ai vu jusqu’ici, pour le peu que j’en ai vu. L’an dernier les autorités avaient prit énormément de soins à lui redonner un peu de son lustre d’antan pour célébrer son millénaire.

Le petit tour que Timour me fit faire après diner m’en a donné un petit aperçu et j’ai pu admirer la magnifique mosquée Kul Shariff. Kazan est la capitale du Tatarstan, une région riche en pétrole qui déclara son autonomie du reste de la Russie en 1990, entrainant une dispute de quelques années avec Moscou. Son indépendance totale est peu probable étant donné que 43% de la population est russe.

Lundi, septembre 25 2006

Ijevsk (J + 116, 334 km)

Tout le monde s’est levé à huit heures. J’ai fait mes bagages, pris le petit déjeuner et trente minutes plus tard j’étais avec Vadim devant son garage à préparer la moto. J’ai suivi sa voiture jusqu’à la sortie de Perm où il m’a indiqué la route à prendre pour Ijevsk.

La température était fraiche avec une rosée abondante qui donnait l’impression qu’il avait plu toute la nuit. Le thermomètre est rapidement grimpé au dessus de 15° avec un maximum en milieu d’après-midi de 19°. C’était une journée magnifique pour rouler et j’avais presque envie de poursuivre d’une traite jusqu’à Moscou, projet difficilement réalisable. J’avais aperçu le premier panneau indicateur à la sortie de Perm qui m’indiquait la distance de 1424 km qui me restait encore à parcourir avant d’y arriver. Si le temps se maintenait au beau fixe, je pouvais y être en trois ou quatre jours.

J’ai longé les méandres de la Kama pendant une bonne partie du trajet et commencé à redescendre vers le sud. Depuis mon départ d’Oulan-Oude, qui remontait maintenant à près d’un mois, je n’avais fait que de monter vers le nord. J’allais maintenant redescendre vers le sud jusqu’à Moscou avant de remonter une dernière fois au nord jusqu’à Saint-Pétersbourg.

À une vingtaine de kilomètres de Perm, sur une portion complètement isolée de la route sans aucune circulation, j’ai été arrêté par une voiture de police en stationnement sur le bas-côté. C’était la première fois depuis plus d’un mois.

Le jeune policier a été très poli. Il m’a demandé les papiers habituels mais il a passé plus de temps à me poser des questions sur mon voyage qu’à vérifier les documents. À la façon dont il réagissait à mes réponses, je pouvais voir qu’il éprouvait une sorte d’admiration mélangé à pas mal d’incompréhension face au voyage que j’étais en train d’effectuer.

Une demi-heure plus tard, je me suis de nouveau fait arrêter, cette fois à un poste de contrôle où je passe habituellement sans problèmes. Je n’avais pas très envie de retirer de nouveau mon casque, le passe-montagne, la cagoule, dégrafer ma combinaison, ouvrir mon blouson, chercher ma petite sacoche, l’ouvrir, trouver les bons documents et refaire ensuite la même chose en sens inverse. J’étais bien au chaud et je comptais y rester.

J’ai ouvert la visière du casque et j’ai prétendu ne pas comprendre les questions en souriant naïvement. Il a insisté. J’ai persisté. Cette fois encore le policier était très jeune. Il devait en être à ses premiers pas dans le métier. Il a commencé à sourire également. Je lui ai fait comprendre que j’allais du Japon à Moscou et que je voulais y arriver rapidement parce qu’il commençait à faire très froid. Il m’a dit dasvidania en russe good bye en anglais et je suis reparti.

Comme j’étais parti de bonne heure, j’ai roulé encore moins vite que les jours précédents et j’ai fait quelques arrêts pour prendre des photos. J’étais toujours dans l’Oural ; le relief restait joliment accidenté et parsemé de petites forêts revêtues de leurs magnifiques couleurs automnales. Je traversais un des plus beaux paysages depuis mon départ de Vladivostok.

Je suis arrivé à Ijevsk vers seize heures et je me suis arrêté sur le parvis d’une superbe église orthodoxe pour passer un coup de fil à Dénisse, un contact que Vadim m’avait repassé hier soir. Il est arrivé moins de dix minutes plus tard avec Mahratte, un ami de Vadim, rejoint quelques minutes plus tard par un autre motard. J’ai suivi leur voiture jusqu’au garage de leur club, le Wing18 pour y entreposer ma moto.

Je suis resté avec Mahratte et il m’a emmené chez lui, là où j’allais passer la nuit. Il était marié et Léna, sa femme, attendait leur premier enfant pour le début du mois de décembre. Ils vivaient en compagnie de la mère de Léna dans un très bel appartement mais une fois de plus situé dans un bâtiment extrêmement laid et vétuste.

Mahratte ne parlait pas très bien anglais et c’est sa femme qui traduisait ou avec qui je conversais. Son mari était Tatar et musulman mais elle était chrétienne avec un quart de sang juif. C’était normalno pour la Russie m’avait expliqué Léna : la plupart des Russes avaient des origines religieuses et ethniques mélangées.

Mahratte travaillait dans une banque. Quant à Léna, elle avait enseigné l’anglais pendant deux ans à l’université avant de décrocher un poste au sein du département des relations internationales de la ville. Elle voyageait souvent à l’extérieur du pays et avait été à quelques reprises en Chine et aux Etats-Unis. Elle n’aimait pas trop le premier et détestait le second; le premier pour des raisons inconnus et le second pour des raisons politiques.

Le couple était très nostalgique de l’époque soviétique qu’il avait à peine connu. J’avais demandé à Mahratte ce qu’il lui manquait le plus de cette époque.

- Tout.

Sa belle-mère avait acquiescé avec force.

Ils n’étaient pas des cas isolés. L’idée que l’Occident se faisait de la Russie avec, d’un côté, une population âgée nostalgique d’une période ou le plein emploi était assuré et les services sociaux gratuits, et, de l’autre côté, une population jeune qui supportait les valeurs démocratiques et une plus grande liberté était peu conforme à la réalité.

D’après Léna, il était également possible que pour les gens de leur génération, la période soviétique était associée à leur enfance et que c’était cette phase de grâce disparue, plus que le système politique qui existait à ce moment là, qu’ils regrettaient.

Après avoir terminé le repas, Mahratte m’a demandé depuis combien de temps je portais mon blouson en cuir en si piteux état. Je ne me souvenais plus très bien mais ça devait remonter à vingt ans. Ce n’était pas la première fois que des motards russes me pausaient la question. Ils trouvaient que j’avais vraiment l’air d’un va-nu-pieds avec ce blouson.

Il s’est absenté une minute et est revenu avec son blouson Harley-Davidson. Il a demandé à sa femme de traduire. Il voulait me l’offrir en cadeau et se considérerait comme très honoré si j’acceptais de la porter. Je ne savais quoi répondre. J’ai dit à sa femme que c’était trop. Je ne pouvais pas accepter un tel cadeau. Elle à insisté à son tour en me disant que son mari serait effectivement très fier de savoir que je roulais en moto avec son blouson. J’ai accepté.

On est sorti quelques minutes plus tard pour aller dans un petit café près du garage où ma moto était entreposée. Plusieurs membres du club sont arrivés les uns derrière les autres pour venir me saluer. Le Wing16 avait été fondé cette année et il était le seul MC de Ijevsk avec une vingtaine de membres. Ils ont voulu voir ma moto et on est retourné au garage.

En voyant mon casque avec la visière toute rayée, un des membres à insisté pour me donner le sien. Un autre m’a offert le manuel d’entretien de ma moto (en anglais) qu’il avait réussi à obtenir et à faire relier d’une couverture rigide en noir. La petite amie d’un troisième m’a offert une cagoule qu’elle avait confectionnée elle-même. Et en voyant ma paire de gants, un quatrième motard m’a offert les siens; de superbes gants de motards en cuir.

Quelques uns baragouinaient un peu anglais. Ils m’ont expliqué avec beaucoup de difficultés qu’ils éprouvaient tous un énorme respect pour ce que j’étais en train d’accomplir. Je ne disposais que d’une moto pas du tout prévu pour ce genre d’aventure, je voyageais avec très peu de moyens financiers, le parcours était difficile, la saison n’était pas idéale, mon projet était fascinant et j’étais seul sur la route. Ils tenaient à m’aider du peu qu’ils pouvaient et, tout comme Mahratte, chacun d’entre se considéraient comme très honoré que j’accepte leurs cadeaux. Ils auraient ainsi l’impression de pouvoir partager cette aventure avec moi.

Dimanche, septembre 24 2006

Un dimanche à la campagne(J + 115)

J’ai hésité à partir aujourd’hui. La météo annonçait du beau temps pour toute la journée : idéal pour rouler en moto. Mais j’avais pas mal de ménage à faire dans mon ordinateur et dans mes affaires et j’ai préféré rester une journée de plus. On avait également cherché hier soir avec Vadim où le confluent le plus proche se situait. Le plus rapproché de Perm était le long de la rivière Kama à une vingtaine de kilomètres.

Sa femme Marina est rentrée de ses chez parents vers neuf heures. J’étais levé mais son mari dormait encore. Elle m’a fait un super petit déjeuner russe incluant de la charcuterie, des olives, du fromage et du pain frais.

J’ai donc passé la matinée à mettre de l’ordre dans mes affaires et sur l’ordinateur et vers midi on a profité de ce beau temps pour aller faire un petit tour à la campagne à la chasse aux confluents. On a traversé la partie industrielle de la ville jusqu’au nouveau pont qui enjambe la Kama. Le confluent 58°N 56°E était au bord d’un champ tout juste labouré et on n’a pas eu trop de difficulté à le localiser.

On est rentré en fin d’après-midi en empruntant le nouveau pont ouvert il y a moins d’un an. La femme de Vadim s’était absentée mais avait préparé un petit diner pour nous : des poivrons farcis et de la viande fumée. Vadim a d’abord pris soin de l’apéritif : bière et vodka suivi de vodka et de bière. Et après diner, digestif dans l’ordre inversé.

Marina est rentrée vers dix heures avec sa cousine Natalia. Elles avaient ramené de la vodka et elles ont tenu à trinquer de nouveau avec nous. La bouteille a été vidée en moins d’une heure. J’ai très hâte de sortir de Russie.

Samedi, septembre 23 2006

Privé de bateau (J + 114)

Contrairement à Madame de Bourboulon et Michel Strogoff, je ne prendrai pas le bateau pour voyager sur la Kama. Et il est également peu probable que j’en trouve un pour voyager sur la Volga pour rejoindre Nijni-Novgorod. Je suis allé ce matin avec Vadim au port d’embarquement. La saison touristique pour voyager sur ces deux rivières est terminée depuis le 15 septembre.

Moi qui comptais sur ce voyage en bateau de plus de mille kilomètres pour me reposer de la moto, j’en suis quitte pour devoir continuer par la route.

Les prévisions météo étaient exactes et il pleuvait en plus de faire très froid. On a quand même pris un bateau pour faire une petite croisière d’une heure sur la Kama en compagnie d’un groupe d’écoliers. Je suis rapidement devenu le sujet principal de cette croisière et les enfants se sont désintéressés du paysage pour venir me poser énormément de questions. Les enfants russes ne sont pas différents de tous les enfants du monde et sont curieux face aux étrangers. Ils ont également eu le plaisir de pratiquer les deux trois mots d’anglais appris à l’école.

On a déjeuné dans un restaurant ouzbek d’une soupe de mouton et fait un petit tour dans la cour d’un musée militaire où se dressait un missile nucléaire, un des nombreux à avoir été déployé par les soviétiques faces à leurs équivalents américains.

La ville sous la pluie laisse la même impression qu’en avait eue Madame de Bourboulon en y passant : « Perm est une affreuse ville, sale, boueuse et mal entretenue ». Michel Strogoff parvint à y acheter une tarentas, une voiture à quatre roues et sans ressort tirée par trois chevaux avec laquelle il espérait franchir l’Oural pour atteindre Ekaterinbourg en moins de quarante huit heures. C’est le temps qu’il m’aurait fallu en bateau pour rejoindre Nijni-Novgorod. Il me faudra maintenant un ou deux jours de plus pour y parvenir.

Vendredi, septembre 22 2006

Perm (J + 113, 369 km)

J’ai franchi l’Oural. Et par la même occasion j’ai franchi la frontière continentale qui sépare l’Asie de l’Europe. J’ai traversé cette frontière à 11:20 du matin. Me voici donc en Europe. Qu’on n’aille pas s’imaginer des montagnes semblables aux Rocheuses, ni même aux Alpes (à l’endroit où elles marquent la frontière entre la France et l’Italie), pas plus qu’aux Pyrénées qui séparent la France de l’Espagne.

La chaîne des monts Oural qui s’étend de l’Arctique jusqu’aux plaines de l’Asie centrale n’atteint qu’une médiocre hauteur. Son pic le plus haut s’élève à peine à 2000 mètres et il est situé très loin dans le nord. Comme on peut le voir sur le graphique ci-bas, l’endroit où je suis passé d’un continent à l’autre, moins de vingt kilomètre après avoir quitté Ekaterinbourg en matinée, ne s’élève qu’à environ 300 mètres. Si ce n’avait été du petit monument érigé dernièrement pour marquer cette fracture continentale, je n’aurais jamais su que je venais de passer en Europe.

Je ne dirai pas, comme Madame de Bourboulon après qu’elle soit passée au même endroit, que mon cœur bat en écrivant ces lignes, mais je dois quand même avouer que j’ai éprouvé un grand soulagement en franchissant ces montagnes de l’Oural qui m’ont fait quitter l’Asie pour entrer en Europe où je n’avais pas mis les pieds depuis quelques années. Une autre étape de ce long voyage vient d’être franchie.

Je suis redescendu lentement sur plusieurs dizaines de kilomètres de l’autre côté du versant où débute les immenses plaines des vallées de la Kama et de la Volga. En franchissant l’Oural en sens inverse, Michel Strogoff avait d’abord dû affronter un violent orage qui failli précipiter chevaux, voiture et passagers dans un précipice. À peine sorti de cette épreuve, il affronta un ours de grande taille. Muni de son simple couteau « son bras ne fit qu’un seul mouvement de bas en haut, et l’énorme bête, fendue du ventre à la gorge, tomba sur le sol comme une masse inerte ».

L’autoroute que j’avais empruntée en matinée sur quelques kilomètres fit rapidement place à une route normale. Au cinquantième kilomètre les travaux de rénovations avaient remplacé la route asphaltée par une piste de terre et de cailloux de plusieurs kilomètres enveloppée par des nuages de poussières.

En passant en Europe, j’étais aussi entré dans la partie la plus peuplée de la Russie. La circulation commençait à devenir plus dense et les villes et villages moins espacés qu’à travers la Sibérie. Plus d’accidents de la circulation également. J’allais devoir redoubler d’attention à partir d’ici.

La journée était tout comme hier ensoleillée avec une température en milieu d’après-midi de 18°. Le vent qui aujourd’hui venait de l’ouest commençait à dénuder les arbres de leur feuillage d’automne. L’hiver n’était plus très loin.

J’ai fait un dernier arrêt à une quarantaine de kilomètres de Perm pour un plein d’essence et une pause-café. En ressortant du petit restaurant, j’avais à peine touché la moto que j’ai eu la désagréable surprise de la voir basculer sur le côté et se renverser. J’avais remarqué depuis quelques jours que la béquille semblait légèrement pliée ce qui rendait son support plus court. Je me suis fait aider par un camionneur pour la remettre debout. Par chance, le support de la boîte en alu n’avait pas souffert de cette chute.

Moins d’une dizaine de kilomètres après être reparti, autre surprise désagréable : le GPS avait disparu. J’avais pris soin de vérifier en remontant sur la moto qu’il n’ait pas eu à souffrir de la chute. Mais il avait probablement été déplacé de son support et les chaos de la route avaient achevé le travail. Je me suis arrêté pour faire demi-tour dans l’espoir peu probable de le retrouver sur le bord de la route. Au moment de repartir en sens inverse, autre surprise, mais cette fois beaucoup plus agréable. Le GPS reposait bien sagement entre ma cuisse et le réservoir d’essence.

Le ciel avait commencé à se couvrir de gros nuages à mon arrivée à Perm. J’ai zigzagué entre les voitures jusqu’au centre-ville pour m’arrêter près d’un parc. J’ai passé un coup de fil à Vadim qui s’était proposé l’avant-veille sur un forum russe de m’accueillir chez lui. Il est arrivé une dizaine de minutes plus tard en voiture et je l’ai suivi jusque chez lui.

Il demeurait en banlieue et j’ai été accueilli devant son garage par quelques uns de ses amis avec du vin moldave. Certains avaient fortement entamés les bouteilles et tanguaient de tous bords en renversant les chaises. On a continué à fêter pendant une petite heure avant que les participants ne se dispersent.

Vadim était directeur d’une petite entreprise de services. Son appartement comportait plusieurs pièces et était très bien aménagé. Mais, comme souvent en Russie, il était situé dans un bâtiment fortement délabré et triste comme une journée d’enterrement.

Sa femme s’était absentée pour la journée pour rendre visite à ses parents et ne devait rentrer que le lendemain. Tout comme la veille, on a donc terminé la soirée en vodka tchout tchout. Si je ne quitte pas la Russie d’ici quelques jours, je vais bientôt devoir faire une cure de désintoxication. Je pense avoir consommé plus d’alcool dans ce pays que je n’en ai consommé de toute ma vie.