J’avais consulté deux sites météo hier soir. Les deux prévoyaient qu’aujourd’hui le temps pluvieux allait faire place au soleil pour quelques jours. Je les ai consultés de nouveau après m’être levé ce matin. Ils avaient changé d’avis et prévoyait une journée avec quelques averses dispersées. La même chose demain.
En quittant l’hôtel je suis allé prendre une photo devant le Palais d’Hiver qui abrite le Musée de l’Ermitage. Deux touristes qui passaient ont voulu me prendre en photo avec la moto. Après en avoir pris deux ou trois, elles m’ont demandé si je n’avais pas un drapeau pour poser avec. Non, désolé, pas de drapeau, mais en cherchant bien je pouvais peut-être trouver quelques plumes. Elles préféraient le drapeau.
Il tombait des gouttes quand j’ai emprunté la Perspective Nevski sur toute sa longueur pour me diriger vers le sud. Du côté du Golfe de Finlande, le ciel a semblé s’éclaircir quelque peu juste après la sortie de la ville pour se couvrir de nouveau de gros nuages sombres. Mais il avait cessé de pleuvoir.
Je comptais couper mon trajet jusqu’à Vilnius en deux et m’arrêter à Pskov, juste avant la frontière lettonne sur la route de la Lituanie. Avec un peu moins de 300 km à faire, j’espérais y arriver avant quinze heures en n’excédant pas les 90 km/h. J’avais poussé la moto pratiquement sans interruption depuis Nijni-Novgorod, il était temps de lui donner un peu de répits.
Une fois de plus la route était très belle et aussi lisse qu’une peau de bébé avec beaucoup moins de circulation qu’entre Moscou et Saint-Pétersbourg. À moins de 100 km de Pskov, je me suis dit que cette journée ferait partie de meilleures journées. Malgré le temps pluvieux et très brumeux, le paysage était agréable à regarder et je roulais tranquillement en l’admirant. Il ne faisait pas très chaud, juste 10°, mais je commençais à m’habituer à cette température et je n’avais pas froid.
Je me promettais bien une petite virée touristique à mon arrivée à Pskov avec son petit kremlin, une cathédrale visible à trente kilomètres de distance et un monastère classé par l’Unesco. C’est aussi le pays de Pouchkine avec sa résidence familiale située dans les environs.
Il a commencé à pleuvoir. Tout d’abord une petite pluie fine qui se confondait presque avec la brume. Ce n’était pas gênant et je savais que ma tenue « amphibie » avec ses défauts était suffisamment résistante pour me tenir au sec. Avec environ quarante kilomètres à faire, la pluie fine à fait place à une pluie plus abondante. J’ai décidé de faire une petite halte pour prendre une soupe et laisser l’averse passée.
En ressortant du petit café l’averse avait cessé et de nouveau fait place à de la bruine. Après avoir roulé une dizaine de kilomètres, alors que je traversais un hameau, j’ai senti la roue arrière qui chassait légèrement. Je me suis immédiatement souvenu que j’avais ressenti la même chose une fois à Taïwan avec ma moto : une crevaison.
Je me suis arrêté pour constater de visu qu’il s’agissait bien d’une crevaison. Le pneu n’était pas totalement dégonflé mais ce n’était plus qu’une question de minutes. J’ai passé la première et j’ai marché à côté de la moto jusqu’à une petite épicerie. Trois adolescents en sortaient. Je leur ai demandé où je pouvais trouver un garage. Le plus proche était à Pskov, à une trentaine de kilomètres.
Je me suis dirigé vers deux hommes qui vendaient des pommes sur le bord de la route. Même réponse. Eux me conseillaient de prendre un bus et d’aller chercher un garagiste à Pskov. Et à quelle heure était le prochain bus? Le prochain bus? Et… bien… aujourd’hui c’était… samedi, et… oui, il était déjà passé.
Je suis retourné vers l’épicerie. Deux hommes d’une trentaine d’années s’y dirigeaient. Je leur ai montré la roue sans leur poser la question pour le garage. Ils m’ont dit d’attendre quelques minutes et ils se sont dirigés vers le centre du hameau. Ils sont revenus moins de cinq minutes plus tard et m’on demandé d’amener ma moto jusqu’à une maison située à une centaine de mètres.
Un paysan âgé d’environ soixante ans m’y attendait. Presque tous les paysans sont un peu mécaniciens, tout du moins ils s’avent réparer un pneu crevé. Avec l’aide des deux hommes il a soulevé la moto pour la faire reposer en son centre sur un billot de bois. Et en moins de vingt minutes la roue arrière avait été démontée à l’aide d’outils maisons et les pièces éparpillées un peu partout. Je me demandais bien comment il allait faire pour toutes les retrouver.
La chambre à air a aussitôt été retirée du pneu et l’objet du délit identifié. Il s’agissait d’un clou d’environ trois centimètres que j’avais dû attraper en empruntant le petit chemin de terre un peu plus tôt pour m’arrêter au café. Ces chemins sont généralement couverts de détritus incluant des tessons de bouteilles et des morceaux de ferrailles.
Il a ensuite découpé une rustine rudimentaire dans une vieille chambre à air de bicyclette pendant qu’un des hommes partait à la recherche de colle. Il a râpé la crevaison avec une lime à bois afin que la colle puisse mieux y adhérer et à nettoyer la rustine avec de l’essence. La colle ayant été trouvée, il a finalisé la réparation. Le tout avait pris environ une trentaine de minutes. La chambre à air a aussitôt été regonflée et… il a trouvé une seconde crevaison juste à côté de la première.
Redécoupe de rustine. Rerecherche de colle supplémentaire. Rerapage. Renettoyage à l’essence. Reregonflage. Retrente minutes. Et rebelote : recraivaison à côté de la seconde. Entre temps il avait recommencé à repleuvoir et la partie sèche de mon anatomie était de nouveau remouillée. Je n’étais pas le seul. Les trois hommes étaient également trempés.
Au cours de la préparation du voyage au Japon, j’avais pris la décision de ne pas m’encombrer d’outils ni de pièces de rechange encombrantes. J’avais néanmoins pris soin de me munir d’ampoules pour le feu avant, le feu arrière, les clignotants, ainsi que deux bougies et deux chambres à air : une pour le pneu avant et une pour le pneu arrière. Quelques jours auparavant je m’étais dit que toutes ces précautions avaient jusqu’ici été bien inutiles. J’avais crié victoire trop tôt.
Je voulais me servir des chambres à air uniquement dans le cas de l’éclatement d’un pneu, pas pour une simple crevaison. Mais de la façon dont la réparation se déroulait, on risquait d’y passer la nuit. J’ai donc sorti la bouée de secours en espérant que je n’aurais pas à faire face à son éclatement dans les jours qui viennent.
Presque trois heures après avoir constaté la crevaison, la moto était de nouveau en état de rouler. Ces hommes n’étant pas motards, je ne m’attendais pas à ce que cette réparation se fasse gratis. Le paysan n’attendait peut-être rien en échange, mon père n’aurait rien demandé, mais les deux autres hommes avaient flairé la poule aux œufs d’or déguisé en touriste occidental. Déjà à deux ou trois reprises ils avaient insinué que cette réparation prenait du temps et que si j’étais allé dans un garage j’aurais dû payer une forte somme.
Après avoir replacé les bagages sur la moto, j’ai demandé au paysan combien je lui devais. Il m’a fait signe de la tête que je ne lui devais rien. Les deux autres hommes s’en sont mêlés et l’un deux s’est servi de son index pour écrire 500 dans la boue, environ 15 €. Si ce n’avait été que des deux hommes j’aurais marchandé. J’ai sorti un billet de 500 roubles que j’ai remis au paysan. Il a d’abord refusé mais j’ai insisté et il a fini par le prendre pour le remettre aux deux hommes.
La fin de journée touristique était à l’eau, au propre comme au figuré. Il commençait à faire nuit quand je suis arrivé à Pskov. J’étais trempé et j’avais hâte de trouver un hôtel. Le premier était complet. Quand au second des six que comptais la ville, il était également complet. Un client à la réception m’a dit que lorsqu’il avait cherché à faire une réservation un mois plus tôt, la plupart des hôtels affichaient déjà complet. La réceptionniste a confirmé. Cette région était réputée pour être particulièrement jolie à l’automne. Les touristes y affluaient.
- Est-ce que je peux passer la nuit assis sur un sofa dans le lobby?
- Non, pour des raisons de sécurité, on n’est pas autorisés à laisser des gens passer la nuit dans le lobby.
J’ai insisté pour dormir dans un couloir. Elle a passé quelques coups de fil.
- On dispose d’une chambre de luxe réservée en permanence mais presque jamais occupée. Elle ne le sera pas cette nuit non plus. C’est 90 €.
- Je n’ai pas 90 €.
- On accepte les cartes de crédit.
- Écoutez. La journée à été dure. Je suis trempé et fatigué. J’ai une carte de crédit. Mais je préférerais ne pas payer 90 €.
Nouveaux coups de téléphone.
- J’ai trouvé un hôtel. Ils sont entièrement réservés pour une réception ce soir. Mais ils leur reste une chambre. Un des invités ne s’est pas présenté. Environ 45 €. Croyez-moi, vous ne trouverez rien d’autre à Pskov à cette heure-ci, surtout à ce prix.
J’ai accepté. Et j’ai encore mis une vingtaine de minutes pour trouver l’hôtel à l’écart du centre-ville. À quelque chose malheur est bon : il avait cessé de pleuvoir.
J’ai déposé mes bagages et je suis retourné à la réception pour savoir où était le restaurant. À part la soupe au bord de la route, je n’avais rien mangé depuis ce matin.
- Le restaurant est complètement occupé par la réception. Vous ne pouvez pas y accéder.
- Est-ce que je peux trouver une épicerie pas loin?
- Il faudrait que vous retourniez au centre-ville. Je peux vous appeler un taxi.
Je ne tenais pas trop à prendre un taxi pour aller acheter un sandwich. Et j’avais surtout très envie de dormir rapidement.
- Vous n’auriez pas un simple morceau de pain?
- Attendez une minute.
Elle m’a pris en pitié. Elle s’est absentée et est revenue avec le chef.
- Viande ou poisson?
- Le plus rapide à préparer.
- Viande.
- Ce sera très bien.
Il a frappé à la porte de ma chambre cinq minutes plus tard avec un plateau comprenant une côtelette de porc panée nappée d’une sauce blanche au fromage, de légumes sautés au beurre et d’une petite salade.
Les choses les plus simples ont le mérite de nous faire rapidement oublier les journées les plus dures.
J’ai passé une partie de la matinée et du début de l’après-midi à fignoler l’itinéraire des prochains jours. C’est presque entièrement complété jusqu’à mon entrée en Pologne. Le reste devrait être terminé d’ici la fin de semaine prochaine. Le réseau routier devient plus dense et le choix de routes plus nombreux. Je vais essayer de rester aussi près que possible de la voie de chemin de fer que Madame de Bourboulon emprunta.
Ils comptent repartir lundi matin. Leur visa arrive à expiration lundi soir. Ils sont toujours dans l’attente de pneus envoyés de France depuis déjà quelque temps. La poste russe marche parait-il assez bien pour l’envoi mais pas trop pour la réception.

Il était préférable que je reste une journée de plus. Les voyages en moto ne sont pas le meilleur remède pour venir à bout de ce que le Petit Robert défini comme une « tuméfaction formée par un organe totalement ou partiellement sorti (par un orifice naturel ou accidentel) de la cavité qui le contient à l'état normal ».
J’ai poussé ma visite jusqu’à la cathédrale Saint-Basile qui est pour Moscou ce que la Tour Eifel est pour Paris. Juste à côté une mini Austin était garé avec des autocollants publicitaires qui laissaient apparaître très peu de sa couleur d’origine. Les deux propriétaires, deux Portugais, avaient également dessiné sur une portière leur périple : Lisbonne-Moscou-Lisbonne. Ils avaient loué les services d’un photographe qui les prenait sous toutes les coutures avec la Place Rouge en arrière-plan. Le faire-savoir est devenu plus important que le savoir-faire.
J’y ai mangé un Big Mac, signe évident que je venais enfin de rejoindre le monde civilisé, uniformisé et aseptisé. C’était le premier que je voyais depuis la Chine. Il était aussi bondé que la Place Rouge, et les moineaux en quête de nourriture y étaient aussi nombreux que les clients.
Non seulement les villes deviennent plus belles à mesure que j’avance vers l’ouest mais l’état des routes aussi. Nijni-Novgorod est relié à Moscow par une voie rapide en assez bon état. La circulation y est très dense avec énormément de camions dont certains du Kazakhstan, de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Pologne. J’en ai même doublé un immatriculé en Hollande.
Me voici donc à Nijni-Novgorod, ville ou naquit Maxime Gorky (et qui porta son nom pendant la période socialiste) et où fut exilé Andreï Sakharov. Ville commerçante et pendant longtemps centre d’échange important. Il était coutume de dire autrefois que si Saint-Pétersbourg était la tête de la Russie et Moscou son cœur, Nijni-Novgorod était son porte-monnaie.
Plusieurs groupes de touristes russes se pressaient à l’intérieur du kremlin aujourd’hui occupé par des bâtiments administratifs, la petite cathédrale de l’Archange Michel, l’ancien palais du gouverneur transformé en musée et la flemme éternelle, dédiée aux morts de la Seconde Guerre mondiale et qu’on retrouve dans pratiquement chaque ville.
Monsieur Kalachnikov, l’inventeur du fameux AK-47 communément nommé Kalachnikov, était bien vivant et continuait à 86 ans de rester très actif. Parfois les visiteurs du musée avaient même la surprise de le voir apparaître pour venir serrer quelques mains.
J’ai longé les méandres de la Kama pendant une bonne partie du trajet et commencé à redescendre vers le sud. Depuis mon départ d’Oulan-Oude, qui remontait maintenant à près d’un mois, je n’avais fait que de monter vers le nord. J’allais maintenant redescendre vers le sud jusqu’à Moscou avant de remonter une dernière fois au nord jusqu’à Saint-Pétersbourg.
On est rentré en fin d’après-midi en empruntant le nouveau pont ouvert il y a moins d’un an. La femme de Vadim s’était absentée mais avait préparé un petit diner pour nous : des poivrons farcis et de la viande fumée. Vadim a d’abord pris soin de l’apéritif : bière et vodka suivi de vodka et de bière. Et après diner, digestif dans l’ordre inversé.
Je ne dirai pas, comme Madame de Bourboulon après qu’elle soit passée au même endroit, que mon cœur bat en écrivant ces lignes, mais je dois quand même avouer que j’ai éprouvé un grand soulagement en franchissant ces montagnes de l’Oural qui m’ont fait quitter l’Asie pour entrer en Europe où je n’avais pas mis les pieds depuis quelques années. Une autre étape de ce long voyage vient d’être franchie.
J’ai fait un dernier arrêt à une quarantaine de kilomètres de Perm pour un plein d’essence et une pause-café. En ressortant du petit restaurant, j’avais à peine touché la moto que j’ai eu la désagréable surprise de la voir basculer sur le côté et se renverser. J’avais remarqué depuis quelques jours que la béquille semblait légèrement pliée ce qui rendait son support plus court. Je me suis fait aider par un camionneur pour la remettre debout. Par chance, le support de la boîte en alu n’avait pas souffert de cette chute.