Un vent violent m’a réveillé vers minuit. J’ai pensé que la tente allait s’envoler. Je me suis levé pour vérifier qu’elle était bien fixée. Le vent est tombé une heure plus tard et c’est la pluie qui m’a réveillée un peu avant six heures. Je suis resté sous la tente à somnoler. Vers huit heures le guide est venu me dire de me préparer pour le départ. La pluie avait cessée mais le temps restait très couvert.
On a pris le temps de déjeuner et on a réinstallé les bagages sur le cheval de bât. L’installation était très rudimentaire et je n’avais pas l’impression qu’Eden avait une très longue expérience comme guide ; c’était même peut-être la première fois. Il m’a montré le ciel et m’a une nouvelle fois indiqué qu’il pouvait me conduire en camion. On est finalement parti à dix heures en suivant la vallée vers le nord-ouest.
Moins de cinq minutes après avoir franchi le ruisseau Bourgaltengor, un voile de pluie est arrivé de l’horizon en se dirigeant droit sur nous. Heureusement cette vallée était parsemée de yourtes isolées ou regroupées par trois ou quatre à tous les deux kilomètres. On s’est donc réfugié dans une yourte pendant une demi-heure en attendant que la pluie cesse. Comme d’habitude, on s’est fait offrir le thé salé au lait et une sorte de yogourt avec des biscuits.
Il est facile de se repérer à la vue d’une yourte. L’entrée fait toujours face au sud. Elles n’ont pas changé d’aspect, ni de l’extérieur ni de l’intérieur, depuis que Madame de Bourboulon est passée en ces lieus. Voici la description qu’elle en fait suite à une visite qu’elle y effectua deux jours après avoir quitté Bourgaltaï :
« L’hospitalité est la vertu des pasteurs : elle est sans limite chez les Khalkas (Mongols du nord) où l’étranger peut et doit aller s’asseoir dans la tente à la droite du chef de famille, non seulement sans y être prié, mais encore sans prononcer une parole (…).
Je n’étais pas sans quelques appréhensions en pénétrant dans cette demeure, car on m’avait donné des détails à faire frémir sur la malpropreté et sur la vermine qui y pullulait (…). Mon hôte me précédait pour me montrer la route, et, en passant la porte, je dus imiter son mouvement, c’est-à-dire lever le pied et baisser la tête, ce qui est fort incommode quand on n’en a pas l’habitude, et ce qui résulte du peu de hauteur des portes, accru encore par le seuil élevé qui les garantit des eaux fluviales (…).
La première sensation que je reçus en entrant fut celle d’une odeur pénétrante de victuailles, lait aigri et gras de mouton, qui me monta à la gorge et me fit tousser. Ces braves gens méritent bien le nom de Tartares puants que leur donnent les Chinois !
L’intérieur de la tente était élégant, quoique sale; un épais tapis de feutre couvrait le sol; au milieu, sur le foyer, était un trépied en bronze supportant un chaudron de cuivre en forme de cloche, où bouillait la soupe au thé; plusieurs urnes en terre cuite, rangées dans un coin, contenaient du lait, du beurre et de l’eau ; des vases en cuivre pleins de farine, de briques de thé et de millet décoraient l’autre côté ; enfin à la charpente de la tente étaient clouées des cornes de boucs, de cerfs, d’antilopes auxquelles étaient suspendus dans un pêle-mêle incroyable, des boîtes à bijoux, des tapis de feutre, des pièces d’étoffe en soie, des blagues et des bourses brodées, des quartiers de viande saignante de bœuf et de mouton. »
Rien n’a changé si ce n’est les contenants qui aujourd’hui sont en plastique et les photos de famille mises sous cadres. La structure de la yourte est restée la même avec la laine compressé comme revêtement. L’eau et l’électricité n’ont toujours pas fait leur apparition. La viande est toujours pendue. L’odeur et la saleté toujours présentes.
On n’était pas reparti depuis vingt minutes que de nouveau la pluie s’est mise à tomber. Cette fois pas de yourte en vue. Il a donc fallu enfiler nos ponchos. Ce n’est que vers midi que la pluie à cessé et le temps s’est peu à peu éclairci. On continuait à se diriger vers le nord-ouest en avançant au pas mais à une cadence militaire. Je pensais que nous allions faire une pause pour manger un petit quelque chose mais ça ne semblait pas faire partie du plan d’Eden.
Plus le temps s’éclaircissait et que la chaleur augmentait et plus les mouches et les taons devenaient nombreux. Le dos du guide en était couvert et ces insectes ne semblaient pas très bien faire la distinction entre l’odeur du cheval et de son maître. Vers quinze heures la pluie s’est de nouveau mise à tomber. Et on s’est de nouveau réfugié dans une yourte habitée par une femme seule. Elle était un peu mal à l’aise de nous voir entrer mais elle s’est finalement détendue quand son mari est revenu une quinzaine de minutes plus tard.
J’ai donc pu déjeuner, en quelque sorte, d’un peu de yogourt et de thé. Eden est tombé sur une casserole rangée en dessous du lit et contenant des restes de lapin qu’il s’est empressé de vider. Il a quand même eu la gentillesse de m’offrir un gros morceau de graisse que je lui ai gentiment suggérer d’engloutir. Ce qu’il a fait sans s’être fait prier une seconde fois.
Le paysage devenait plus boisé, surtout sur les versants supérieurs des collines. La dernière yourte dans laquelle nous étions entrés avait d’ailleurs une petite réserve de bois et je n’avais vu à l’extérieur aucun dépôt de bouses ou de crottins séchés.
On semblait maintenant se diriger vers une petite chaîne de montagnes, et je n’avais pas l’impression que nous allions revoir une yourte avant pas mal de temps. Eden venait juste de demander son chemin à un jeune garçon à cheval qui gardait des vaches, et j’ai cru comprendre qu’il demandait la direction de Chandman. Je lui ai demandé combien de temps nous allions encore chevaucher. Il m’a montré quatre doigts. Il était passé quatre heures.
Le patron de l’agence m’avait dit que les étapes ne serait pas plus de quinze kilomètres par jour, c’est-à-dire environ cinq heures de chevauchée en comptant les pauses. En consultant mon GPS, on venait de parcourir 25 km quasiment sans pause et il me proposait d’en parcourir encore plus d’une quinzaine. Il n’était pas question que j’aille plus loin.
J’avais aperçu à quelques centaines de mètres un bâtiment en pierre d’un étage, le premier depuis notre départ, vers lequel on se dirigeait. Peu de temps avant d’y arriver, j’ai vu des gens en sortir, trois femmes et un jeune garçon. Je me suis arrêté.
- Chandman. Et je leur ai fait voir ma montre.
Ils ne semblaient pas très bien comprendre. Au même moment deux hommes sont sortis de la maison. Le plus âgé s’est adressé au guide. Ils ont discuté un moment et l’une des femmes m’a dit.
- Twenty kilo.
Il restait donc vingt kilomètres à parcourir. Je suis descendu du cheval.
Le guide insistait pour qu’on continue. Il n’en était pas question. Je lui ai dit que j’allais dormir ici. Il n’était pas très content mais il est lui aussi descendu de son cheval. Il a de nouveau parlé avec le même homme qui lui a indiqué qu’on pouvait déposer nos affaires à l’intérieur de la maison.
Ce bâtiment semblait avoir été construit pour accueillir des touristes, mais complètement isolé et sans voie d’accès, il avait été laissé à l’abandon. Des poteaux électriques avaient été installés mais aucun fil n’était visible. Ils avaient été démontés ou n’avaient jamais été fixés. L’homme âgé semblait demeurer dans cette maison. L’autre homme était un visiteur. Ils se sont mis aussitôt à préparer un feu de camp à l’extérieur.
Quelques minutes plus tard un bus à fait son apparition un peu plus bas dans la plaine. Ce véhicule n’était pas dans son décor habituel. Il avait peine à avancer sur la piste que nous venions juste de parcourir. Il s’est arrêté à plusieurs reprises et en arrivant devant le bâtiment à rendu l’âme. Une quinzaine de d’hommes, de femmes et d’enfants en sont descendues avec des casseroles, des couverts, des bouteilles d’alcool et un mouton. Une fête était sur le point d’avoir lieu.
Le mouton a été rapidement dépiauté. Il avait été abattu depuis très peu de temps mais il n’avait pas été égorgé. Après l’avoir vidé, le sang à l’intérieur a été récupéré pour remplir ses boyaux et en faire du boudin. Je n’avais jamais mangé de boudin noir de mouton.
Pendant que les hommes finissaient de découper le mouton, les femmes avaient commencé à nettoyer les intestins et autres abats. Elles sont allées chercher de l’eau dans le ruisseau qui coulait en contrebas et dans lequel les bêtes se baignaient et s’abreuvaient en plus d’y faire certains besoins. Il fallait espérer que le repas cuise longtemps.
Un autre feu a été allumé pour y faire le thé salé au lait en se servant de la même eau. Il était passé huit heures quand tout le monde s’est installé autour du premier feu pour commencer à manger. On m’a servi le boudin et les intestins, le tout bouilli dans de l’eau à peine salée et accompagné d’oignons crus tranchés en morceaux. J’adore les tripes mais j’ai préféré ne pas toucher à ces intestins. L’odeur n’était pas très appétissante. J’ai toutefois mangé le boudin qui était tout juste cuit. Seuls les abats avaient été préparés. La viande avait été mise de côté.
Les restes du repas ont été découpés en morceau et remis à cuire avec du riz. En attendant que le deuxième service soit prêt, la vodka a commencé à circuler. Un homme assurait le service. Il servait une dose dans un verre qu’il tendait à un des convives. Après l’avoir bue, cette personne entonnait une chanson rapidement accompagnée par le reste des invités. Ça me rappelait la Bortch party de Vladivostok. Cette fois encore les chansons étaient très belles.
Ces gens qui n’étaient pas de la campagne n’en étaient jamais vraiment sortis. C’était plus qu’une escapade d’une fin de semaine dans la nature. C’était un retour aux sources et vers leurs origines toutes proches. Il n’aurait pas fallu gratter trop profondément sous l’épiderme pour retrouver la peau tannée par le soleil et le vent. Ils étaient les derniers nomades des villes mongoles avec la tête dans les cités modernes mais le cœur accroché dans la steppe. Leurs enfants ne les suivraient pas; pas plus que je n’avais suivi mes parents.
Le ciel avait viré au violet teinté de longs nuages orangés. L’alcool circulait maintenant de plus en plus rapidement entre les invités. Je m’en suis fait offert à quelques reprises mais personne n’a insisté pour que je chante une chanson. Et c’était mieux ainsi.
Le deuxième service est arrivé vers onze heures. Il faisait nuit et le feu de camp n’assurait pas un éclairage suffisant pour que je puisse voir ce qu’on m’a servi. J’ai mangé presque sans mâcher. À chaque fois que je sentais un morceau un peu consistant sous ma langue, j’avalais tout rond.
J’étais vraiment content de m’être arrêté ici. J’avais oublié le guide et son empressement à me faire quitter ce lieu. Je me sentais bien. Ces gens étaient extrêmement sympathiques et ils étaient heureux que je puisse participer à leur petite fête. Au milieu du repas quelqu’un m’a demandé si je voulais passer la nuit ici avec eux. J’ai répondu que oui. Et ce n’était pas uniquement parce que j’étais trop fatigué pour continuer. L’homme qui m’avait posé la question s’est levé pour en informer l’assistance. Tout le monde à applaudi et on m’a resservi une dose de vodka.
Je ne sais pas l’heure qu’il était quand on m’a montré l’endroit où j’allais dormir : un petit appentis sur le côté de la maison d’environ trois mètres sur trois dans lequel la viande du mouton avait été accrochée. Je ne serais pas seul. Le proprio plus son fils et un des invités allaient aussi partager cet espace avec moi. Ils ont installé leurs paillasses et moi mon sac de couchage. On allait être serré comme des sardines dans une boîte d’anchois.