Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Jeudi, août 3 2006

Étape 22 – Dulaankhaan (J + 63)

Plusieurs trains ont dû passer pendant la nuit mais j’ai tellement bien dormi que je n’en ai entendu aucun. Je n’avais pas dormi aussi bien depuis plusieurs jours. Je pense avoir récupéré une bonne partie de mon arriéré de sommeil. Un peu avant huit heures je suis allé demander de l’eau chaude à la cheffe de gare pour me préparer un café que j’ai accompagné d’un reste de noix et d’amendes que j’avais achetées en Chine.

Madame de Bourboulon ne prit pas de notes au cours de l’étape d’hier mais Archille Poussielgue, qui compléta son récit par les rapports que lui avaient fourni son mari et le capitaine Bouvier qui les accompagna, précise que lors de cette étape ils cessèrent de longer la rivière et rentrèrent dans les montagnes qu’ils ne devaient plus quitter jusqu’à la frontière russe. Il faut donc en déduire que le chemin qu’ils empruntèrent se situait un peu à l’est de celui que j’ai suivi en train qui, lui, a continué aujourd’hui à longer la rivière en se faufilant à travers les montagnes.

L’endroit où ils passèrent la nuit s’appelait Iro. La gare où je suis descendu s’appelle également Iro. Mais c’est aussi le nom du district ainsi que d’une petite localité à une quarantaine de kilomètres. Madame de Bourboulon, qui au soir de cette étape reprit des notes, indique qu’Iro « est situé dans une magnifique vallée plus large et plus riche encore que celle d’Ourga : la rivière Toula y forme mille méandres au milieu des verts pâturages. »

Elle a confondu avec la rivière Orkhon, que j’ai suivi aujourd’hui, ou de l’un de ses affluents. La rivière Toula qui arrose Oulan-Bator se situe à une centaine de kilomètres plus à l’ouest. Mais il est exact qu’ici la rivière Orkhon forme des méandres en partie asséchés en cette période de l’année. La vallée est aussi très large et magnifique et les pâturages bien verts.

Je suis donc descendu à la gare d’Iro vers sept heures trente après quatre heures de trajet dans un train local qui s’arrêtait à chaque gare. Le village de Dulaankhaan est situé à deux kilomètres de la gare et bénéficie d’une certaine notoriété. C’est en effet un des trois endroits dans le pays où sont fabriqués les célèbres arcs mongols qui contribuèrent grandement aux succès militaires des armées de Gengis Khan. Ces arcs avaient une portée de 250 mètres, deux fois la longueur des arcs européens de l’époque. Et les cavaliers qui les utilisaient en galopant pouvaient tirer tout aussi bien vers l’avant que vers l’arrière ou que sur les côtés.

Iro fut la dernière étape où Madame de Bourboulon eut à coucher sous une tente. Au terme de l’étape du lendemain, ils franchirent la frontière russe.

Un magnifique quartier de lune vient juste de se lever au dessus des collines situées au sud du village et quelques étoiles sont en train de faire leur apparition.

Mercredi, août 2 2006

Étape 21 - Züünkharaa (J + 62)

Bien que la fièvre soit tombée, je n’ai toujours pas retrouvé une super forme. J’ai mieux dormi et je suis arrivé à me reposer un peu. J’aurais aimé rester deux ou trois jours de plus à Oulan-Bator mais mon visa est sur le point d’expirer et je dois passer la frontière rapidement.

C’était mon quatrième passage à Oulan-Bator mais je ne suis toujours pas arrivé à visiter cette ville plus profondément. Je souhaitais faire au moins un tour au Musée d’histoire naturelle ainsi qu’au Musée national de l’histoire mongole. Ça sera pour la prochaine fois.

Madame de Bourboulon était souffrante lors de son passage dans cette ville qui s’appelait alors Ourga et elle n’eut pas non plus le loisir de la visiter. À l’époque, à part les coupoles des trois palais du Guison-Tamba, chef spirituel et politique des Mongols, la ville ne présentait aucun monument d’importance et avait l’aspect d’un immense campement de nomades. Les seules baraques en bois étaient occupées par des négociants russes et chinois.

La ville renfermait un grand nombre de lamaseries et ne comptait pas moins de trente milles lamas en plus de ses quarante milles habitants (comparativement à près d’un million aujourd’hui). Ourga était d’avantage un centre spirituel bouddhiste au nord-est de l’Asie qu’un grand centre commercial ; une Lhassa des steppes. Ce centre bouddhiste a perdu de sa magie telle que décrite dans les livres d’époque et de ceux du début du XXème siècle. Il arrive encore parfois de croiser quelques lamas au centre ville mais ceux-ci on bien plus souvent un téléphone cellulaire à la main qu’un moulin à prières.

Après six jours de repos, Madame de Bourboulon repris donc la route vers le nord et « ce fut avec un vif déplaisir que nous nous vîmes réduits à reprendre les charrettes chinoises et l’attelage de la Mongolie, mais il fallait faire contre fortune bon cœur, et se résigner au seul moyen de transport qui fût à notre disposition. » Quant à moi, les moyens modernes aidant, c’est par train que je quittai Oulan-Bator en milieu d’après-midi pour arriver vers dix neuf heures sous un ciel gris à Züünkharaa aux environs de l’endroit où Madame de Bourboulon passa la nuit.

Cette ville, qui ressemble d’avantage à un village, ne diffère guère des autres petites localités urbaines où je suis passé depuis mon entrée en Mongolie si ce n’est du paysage qui commence ici à être montagneux. La même gare et les mêmes maisons entourées de palissades en bois. Les sempiternelles tinettes au fond du jardin (où ne pousse que de l’herbe) qui me rappelle ma très jeune enfance avant que mes parents ne fassent construire des toilettes attenantes à la maison. Aucun magasin à l’exception de quelques épiceries que rien ne distingue des autres maisons si ce n’est une simple pancarte en bois pour indiquer leur marque de commerce. Un bâtiment de l’administration publique comprenant une petite banque. Une agence de la compagnie de téléphone. Quelques blocs appartements gris et sales de style soviétique avec des carcasses de voitures qui pourrissent sur le devant et un chien rachitique qui pisse dessus. Le tout est d’une tristesse à donner envie à un condamné à mort de faire hâter son exécution plutôt qu’à demander son sursis.

Le seul hôtel sur lequel je suis tombé est celui de la gare installé à l’intérieur même du bâtiment. J’ai hésité à cause du passage des trains mais je me suis résigné pour éviter d’aller chercher au diable vauvert. La chambre est occupée par deux lits qui reposent sur une grande moquette verte avec une armoire en bois clair, un petit bureau et une vieille télévision de marque japonaise. Du papier peint bleu anthracite tapisse les murs et un grand rideau transparent à larges fleurs mauves accroché à la fenêtre complètent le décor. L’intérieur de la chambre est moins déprimant que l’extérieur de la gare.

Mardi, août 1 2006

Journée patraque (J + 61)

J’ai très mal dormi et je me suis réveillé dans une très mauvaise forme. J’étais courbaturé de tous les côtés, très fatigué et sans appétit. J’ai pris ma température : 38°3. Après avoir pris quelques analgésiques je me suis recouché sans pouvoir me rendormir.

En début d’après-midi, je suis allé faire un tour au Bistrot Français et j’ai demandé au patron s’il ne connaitrait pas un médecin que je puisse consulter assez rapidement. Il m’a référé à une bonne sœur du nom de Marie-Bénédicte. Elle ne pouvait me recevoir que vers dix neuf heures. Je suis retourné à l’hôtel pour essayer de dormir mais là encore sans succès.

D’après les symptômes et ce que j’avais mangé et bu au cours des derniers jours, je pouvais avoir n’importe quoi incluant une hépatite ou la brucellose, une maladie présente en Mongolie. J’ai repris ma température : 38°8.

Un peu avant sept heures j’ai pris un taxi jusqu’à l’orphelinat tenu par la Fraternité Notre Dame pour rencontrer sœur Marie-Bénédicte. Pour la petite histoire, cette fraternité a été fondée dans le sud de la France au début des années soixante-dix par Roger Kozik, un ancien séminariste. Dès 1977, il prétend recevoir des visions de la Vierge et avoir des dons d’ubiquité. Excommunié, lui et sa communauté s’installent dans une attitude traditionaliste, construisent un sanctuaire, énoncent des prophéties et fondent la « Communauté des Servants et Serviteurs de Notre-Dame ».

C’est donc un membre de cette secte, sœur Marie-Bénédicte, qui m’a reçu. Elle a procédé à un petit examen général et n’a rien trouvé de particulier. Elle m’a prescrit des antibiotiques à large spectre et recommandé de me faire faire des examens plus approfondis si les symptômes persistaient. Il était près de neuf heures quand j’ai regagné l’hôtel. Je ne tenais plus sur mes jambes.

Lundi, juillet 31 2006

De Chandman à Oulan-Bator (J + 60)


J’ai très bien dormi. Je me suis réveillé vers sept heures et j’ai préparé mes bagages. Je suis sorti à l’extérieur. Le guide était déjà levé et m’attendait. Je ne lui avais pas fait part de ma décision après avoir téléphoné à son patron. Je voulais d’abord dormir et être certain que je ne changerais pas d’avis pendant la nuit. Je n’avais pas changé d’avis.

Eden m’a suivi dans la chambre pour prendre les bagages. J’avais détaché mon sac du sien. Il a voulu les rattacher ensemble. Je lui ai fait comprendre que c’était inutile. J’arrêtais ma promenade à cheval ici et par la même occasion notre association provisoire. Je lui ai laissé un paquet de victuailles que j’avais emporté ainsi que le poncho militaire que j’avais acheté le jour du départ.

Je me proposais d’essayer de trouver un moyen de transport pour rejoindre la prochaine étape de Madame de Bourboulon à une soixantaine de kilomètres plus au nord, là où la route nationale rejoint la voie ferrée. Chandman était traversé par cette route nationale qui part d’Oulan-Bator et se rend jusqu’à la frontière russe. Je pensais que ce serait relativement facile. Ce ne fut pas le cas.

À huit heures j’étais sur le bord de la route à tendre le pouce aux rares véhicules qui se dirigeaient vers le nord. À midi j’étais toujours au même endroit. Un 4x4 s’était bien arrêté mais il m’avait demandé 40 $ pour m’emmener à une quarantaine de kilomètres.

Il faisait beau, trop beau même. Je commençais à cuire sous le soleil qui était maintenant au zénith. Oulan-Bator était à moins de cinquante kilomètres dans la direction opposée. Là je pourrais y trouver des bus et des trains. J’ai traversé la route et moins de cinq minutes plus tard un taxi collectif s’est arrêté. J’y suis monté et à treize heures il me déposait au centre-ville.

Je suis retourné au même hôtel où j’étais descendu la semaine dernière en revenant de mon excursion en jeep. J’y ai repris la même chambre. C’était mon quatrième passage à Oulan-Bator en moins d’un mois.

Dimanche, juillet 30 2006

Chandman (J + 59)

Je n’ai pas très bien dormi. Mes deux plus proches voisins ont ronflé toute la nuit. Le proprio s’est levé vers six heures et je l’ai aussitôt imité. Il faisait froid à l’extérieur et le soleil venait juste de pointer son nez à l’est. La rosée était si forte qu’on aurait pu croire qu’il avait plu toute la nuit. Le ciel était sans nuage et la journée s’annonçait comme très belle.

Le guide dormait un peu à l’écart sous la véranda d’un bâtiment délabré. Il était emmitouflé sous une grosse couverture et dans son gros manteau noir de nomade à longue manche. Je l’ai laissé dormir et je suis allé déjeuner avec les premiers levés.

Eden est arrivé une heure plus tard avec les selles pour me faire comprendre qu’il était l’heure de partir. Il était exactement huit heures quand je suis monté sur mon cheval. L’endroit où on s’était arrêté marquait la limite entre le début d’une petite chaine de montagne et la plaine qu’on avait mis la journée d’hier à parcourir.

Presque aussitôt après être parti on a commencé à gravir des pentes couvertes de fleurs et boisés principalement de conifères et de bouleaux. Le paysage n’avait plus rien à voir avec ce que je connaissais de la Mongolie depuis mon arrivée dans ce pays. Ça ressemblait d’avantage aux Appalaches ou au Jura.

On a entraperçu deux chevreuils à travers les arbres qui ont vite détalé à travers la forêt à notre approche. Un peu avant dix heures on est arrivé à la passe situé à 1500 mètres et on a commencé à redescendre lentement le versant opposé en nous dirigeant vers l’ouest.

Depuis que je lui avais annoncé hier en fin d’après-midi que je ne voulais pas aller jusque Chandman, le guide affichait une mine pas très réjouissante. Un peu avant d’arriver au bas de la montagne il m’a demandé si je ne souhaiterais pas aller directement jusqu’à Bornour aujourd’hui. C’était l’endroit où on devait arriver à la fin de ces cinq jours de chevauchée. On n’en avait fait à peine deux. Je n’ai pas répondu. Eden commençait sérieusement à me taper sur les nerfs.

Il m’a une nouvelle fois posé la question une heure plus tard en me disant qu’on pouvait arriver à Bornour avant la fin de la journée. Je suis descendu de cheval pour consulter la carte topographique. D’après mon GPS nous étions effectivement à une douzaine de kilomètres de Chandman, l’endroit où il voulait m’emmener hier. Bornour était vers le nord, dans la direction opposée. Il nous faudrait le reste de la journée pour l’atteindre. J’ai opté pour Chandman beaucoup plus proche. Il a de nouveau protesté. Je suis remonté sur le cheval et suis parti sans lui répondre.

Le soleil commençait à taper très fort et les insectes à se faire de nouveau très nombreux. Je n’étais pas parvenu à retrouver ma bouteille d’eau en partant ce matin. Je commençais à avoir très soif. J’avais aussi très envie de dormir. Je m’étais assoupi à quelques reprises sur le cheval. J’avais hâte d’arriver.

Il était passé treize heures qu’on a aperçu les toits de Chandman se profiler au dessus d’une colline. Je voulais trouver un endroit où dormir. Je me suis arrêté à la première épicerie pour acheter de l’eau. Il n’y avait pas d’hôtel dans le village mais on nous a indiqué le bureau de l’administration où il était possible d’avoir une chambre.

On était à peine arrivé dans la chambre qu’Eden m’a conseillé de prendre un bus jusqu’à Bornour le lendemain plutôt que de faire le trajet à cheval. La fatigue aidant, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je n’ai rien répondu mais quelques minutes plus tard je suis sorti de la chambre pour aller téléphoner au patron de l’agence et lui faire part de l’attitude de son guide. Il était malheureusement impossible de le remplacer à main levé. Il pouvait lui parler et continuer ou je pouvais arrêter ici et me faire rembourser une partie des frais.

Une autre solution aurait consisté à garder mon cheval et de continuer seul. Mais ce n’était pas possible. Les chevaux appartenaient au guide. Jamais il n’accepterait de m’en confier un pour poursuivre sans lui. J’ai alors opté pour la seconde solution et demandé à être remboursé. Ma chevauchée s’arrêterait à Chandman.

Tout compte fait je n’étais pas mécontent de ma décision. Cette chevauchée répondait maintenant plus à un désir personnel qu’à l’objectif de ce voyage. Après Bourgaltaï, Madame de Bourboulon avait poursuivi vers le nord, le long de ce qui est devenu depuis la voie de chemin de fer qui traverse la Mongolie du nord au sud.

Quand j’avais découvert hier que j’étais moi aussi à Bourgaltaï, j’avais proposé au guide qu’on se dirige aussi vers le nord. L’important était de ne pas dépasser les cinq jours et que l’étape finale se situe tout près du campement d’hiver du guide.

En nous dirigeant vers le nord on arrivait en fait à ce campement. Mais le guide avait refusé. Ça ne me dérangeait pas trop. En suivant la voie de chemin de fer on ne se serait jamais vraiment situé en pleine nature comme le parcours qu’avait effectué Madame de Bourboulon. Plusieurs villages et quelques villes bordaient désormais cette voie ferrée. Par contre le parcours qu’on devait suivre était plus conforme à celui de l’époque.

Mais poursuivre cette chevauchée n’aurait été qu’une répétition de ce que je venais de vivre pendant deux jours. Ce n’était pas d’une nécessité absolue. Je ne devais pas perdre des yeux l’objectif que je m’étais fixé, et l’objectif était de voyager sur les traces de Madame de Bourboulon.

Samedi, juillet 29 2006

Fête campagnarde (J + 58)

Un vent violent m’a réveillé vers minuit. J’ai pensé que la tente allait s’envoler. Je me suis levé pour vérifier qu’elle était bien fixée. Le vent est tombé une heure plus tard et c’est la pluie qui m’a réveillée un peu avant six heures. Je suis resté sous la tente à somnoler. Vers huit heures le guide est venu me dire de me préparer pour le départ. La pluie avait cessée mais le temps restait très couvert.

On a pris le temps de déjeuner et on a réinstallé les bagages sur le cheval de bât. L’installation était très rudimentaire et je n’avais pas l’impression qu’Eden avait une très longue expérience comme guide ; c’était même peut-être la première fois. Il m’a montré le ciel et m’a une nouvelle fois indiqué qu’il pouvait me conduire en camion. On est finalement parti à dix heures en suivant la vallée vers le nord-ouest.

Moins de cinq minutes après avoir franchi le ruisseau Bourgaltengor, un voile de pluie est arrivé de l’horizon en se dirigeant droit sur nous. Heureusement cette vallée était parsemée de yourtes isolées ou regroupées par trois ou quatre à tous les deux kilomètres. On s’est donc réfugié dans une yourte pendant une demi-heure en attendant que la pluie cesse. Comme d’habitude, on s’est fait offrir le thé salé au lait et une sorte de yogourt avec des biscuits.

Il est facile de se repérer à la vue d’une yourte. L’entrée fait toujours face au sud. Elles n’ont pas changé d’aspect, ni de l’extérieur ni de l’intérieur, depuis que Madame de Bourboulon est passée en ces lieus. Voici la description qu’elle en fait suite à une visite qu’elle y effectua deux jours après avoir quitté Bourgaltaï :

« L’hospitalité est la vertu des pasteurs : elle est sans limite chez les Khalkas (Mongols du nord) où l’étranger peut et doit aller s’asseoir dans la tente à la droite du chef de famille, non seulement sans y être prié, mais encore sans prononcer une parole (…).

Je n’étais pas sans quelques appréhensions en pénétrant dans cette demeure, car on m’avait donné des détails à faire frémir sur la malpropreté et sur la vermine qui y pullulait (…). Mon hôte me précédait pour me montrer la route, et, en passant la porte, je dus imiter son mouvement, c’est-à-dire lever le pied et baisser la tête, ce qui est fort incommode quand on n’en a pas l’habitude, et ce qui résulte du peu de hauteur des portes, accru encore par le seuil élevé qui les garantit des eaux fluviales (…).

La première sensation que je reçus en entrant fut celle d’une odeur pénétrante de victuailles, lait aigri et gras de mouton, qui me monta à la gorge et me fit tousser. Ces braves gens méritent bien le nom de Tartares puants que leur donnent les Chinois !

L’intérieur de la tente était élégant, quoique sale; un épais tapis de feutre couvrait le sol; au milieu, sur le foyer, était un trépied en bronze supportant un chaudron de cuivre en forme de cloche, où bouillait la soupe au thé; plusieurs urnes en terre cuite, rangées dans un coin, contenaient du lait, du beurre et de l’eau ; des vases en cuivre pleins de farine, de briques de thé et de millet décoraient l’autre côté ; enfin à la charpente de la tente étaient clouées des cornes de boucs, de cerfs, d’antilopes auxquelles étaient suspendus dans un pêle-mêle incroyable, des boîtes à bijoux, des tapis de feutre, des pièces d’étoffe en soie, des blagues et des bourses brodées, des quartiers de viande saignante de bœuf et de mouton. »

Rien n’a changé si ce n’est les contenants qui aujourd’hui sont en plastique et les photos de famille mises sous cadres. La structure de la yourte est restée la même avec la laine compressé comme revêtement. L’eau et l’électricité n’ont toujours pas fait leur apparition. La viande est toujours pendue. L’odeur et la saleté toujours présentes.

On n’était pas reparti depuis vingt minutes que de nouveau la pluie s’est mise à tomber. Cette fois pas de yourte en vue. Il a donc fallu enfiler nos ponchos. Ce n’est que vers midi que la pluie à cessé et le temps s’est peu à peu éclairci. On continuait à se diriger vers le nord-ouest en avançant au pas mais à une cadence militaire. Je pensais que nous allions faire une pause pour manger un petit quelque chose mais ça ne semblait pas faire partie du plan d’Eden.

Plus le temps s’éclaircissait et que la chaleur augmentait et plus les mouches et les taons devenaient nombreux. Le dos du guide en était couvert et ces insectes ne semblaient pas très bien faire la distinction entre l’odeur du cheval et de son maître. Vers quinze heures la pluie s’est de nouveau mise à tomber. Et on s’est de nouveau réfugié dans une yourte habitée par une femme seule. Elle était un peu mal à l’aise de nous voir entrer mais elle s’est finalement détendue quand son mari est revenu une quinzaine de minutes plus tard.

J’ai donc pu déjeuner, en quelque sorte, d’un peu de yogourt et de thé. Eden est tombé sur une casserole rangée en dessous du lit et contenant des restes de lapin qu’il s’est empressé de vider. Il a quand même eu la gentillesse de m’offrir un gros morceau de graisse que je lui ai gentiment suggérer d’engloutir. Ce qu’il a fait sans s’être fait prier une seconde fois.

Le paysage devenait plus boisé, surtout sur les versants supérieurs des collines. La dernière yourte dans laquelle nous étions entrés avait d’ailleurs une petite réserve de bois et je n’avais vu à l’extérieur aucun dépôt de bouses ou de crottins séchés.

On semblait maintenant se diriger vers une petite chaîne de montagnes, et je n’avais pas l’impression que nous allions revoir une yourte avant pas mal de temps. Eden venait juste de demander son chemin à un jeune garçon à cheval qui gardait des vaches, et j’ai cru comprendre qu’il demandait la direction de Chandman. Je lui ai demandé combien de temps nous allions encore chevaucher. Il m’a montré quatre doigts. Il était passé quatre heures.

Le patron de l’agence m’avait dit que les étapes ne serait pas plus de quinze kilomètres par jour, c’est-à-dire environ cinq heures de chevauchée en comptant les pauses. En consultant mon GPS, on venait de parcourir 25 km quasiment sans pause et il me proposait d’en parcourir encore plus d’une quinzaine. Il n’était pas question que j’aille plus loin.

J’avais aperçu à quelques centaines de mètres un bâtiment en pierre d’un étage, le premier depuis notre départ, vers lequel on se dirigeait. Peu de temps avant d’y arriver, j’ai vu des gens en sortir, trois femmes et un jeune garçon. Je me suis arrêté.

- Chandman. Et je leur ai fait voir ma montre.

Ils ne semblaient pas très bien comprendre. Au même moment deux hommes sont sortis de la maison. Le plus âgé s’est adressé au guide. Ils ont discuté un moment et l’une des femmes m’a dit.

- Twenty kilo.

Il restait donc vingt kilomètres à parcourir. Je suis descendu du cheval.

Le guide insistait pour qu’on continue. Il n’en était pas question. Je lui ai dit que j’allais dormir ici. Il n’était pas très content mais il est lui aussi descendu de son cheval. Il a de nouveau parlé avec le même homme qui lui a indiqué qu’on pouvait déposer nos affaires à l’intérieur de la maison.

Ce bâtiment semblait avoir été construit pour accueillir des touristes, mais complètement isolé et sans voie d’accès, il avait été laissé à l’abandon. Des poteaux électriques avaient été installés mais aucun fil n’était visible. Ils avaient été démontés ou n’avaient jamais été fixés. L’homme âgé semblait demeurer dans cette maison. L’autre homme était un visiteur. Ils se sont mis aussitôt à préparer un feu de camp à l’extérieur.

Quelques minutes plus tard un bus à fait son apparition un peu plus bas dans la plaine. Ce véhicule n’était pas dans son décor habituel. Il avait peine à avancer sur la piste que nous venions juste de parcourir. Il s’est arrêté à plusieurs reprises et en arrivant devant le bâtiment à rendu l’âme. Une quinzaine de d’hommes, de femmes et d’enfants en sont descendues avec des casseroles, des couverts, des bouteilles d’alcool et un mouton. Une fête était sur le point d’avoir lieu.

Le mouton a été rapidement dépiauté. Il avait été abattu depuis très peu de temps mais il n’avait pas été égorgé. Après l’avoir vidé, le sang à l’intérieur a été récupéré pour remplir ses boyaux et en faire du boudin. Je n’avais jamais mangé de boudin noir de mouton.

Pendant que les hommes finissaient de découper le mouton, les femmes avaient commencé à nettoyer les intestins et autres abats. Elles sont allées chercher de l’eau dans le ruisseau qui coulait en contrebas et dans lequel les bêtes se baignaient et s’abreuvaient en plus d’y faire certains besoins. Il fallait espérer que le repas cuise longtemps.

Un autre feu a été allumé pour y faire le thé salé au lait en se servant de la même eau. Il était passé huit heures quand tout le monde s’est installé autour du premier feu pour commencer à manger. On m’a servi le boudin et les intestins, le tout bouilli dans de l’eau à peine salée et accompagné d’oignons crus tranchés en morceaux. J’adore les tripes mais j’ai préféré ne pas toucher à ces intestins. L’odeur n’était pas très appétissante. J’ai toutefois mangé le boudin qui était tout juste cuit. Seuls les abats avaient été préparés. La viande avait été mise de côté.

Les restes du repas ont été découpés en morceau et remis à cuire avec du riz. En attendant que le deuxième service soit prêt, la vodka a commencé à circuler. Un homme assurait le service. Il servait une dose dans un verre qu’il tendait à un des convives. Après l’avoir bue, cette personne entonnait une chanson rapidement accompagnée par le reste des invités. Ça me rappelait la Bortch party de Vladivostok. Cette fois encore les chansons étaient très belles.

Ces gens qui n’étaient pas de la campagne n’en étaient jamais vraiment sortis. C’était plus qu’une escapade d’une fin de semaine dans la nature. C’était un retour aux sources et vers leurs origines toutes proches. Il n’aurait pas fallu gratter trop profondément sous l’épiderme pour retrouver la peau tannée par le soleil et le vent. Ils étaient les derniers nomades des villes mongoles avec la tête dans les cités modernes mais le cœur accroché dans la steppe. Leurs enfants ne les suivraient pas; pas plus que je n’avais suivi mes parents.

Le ciel avait viré au violet teinté de longs nuages orangés. L’alcool circulait maintenant de plus en plus rapidement entre les invités. Je m’en suis fait offert à quelques reprises mais personne n’a insisté pour que je chante une chanson. Et c’était mieux ainsi.

Le deuxième service est arrivé vers onze heures. Il faisait nuit et le feu de camp n’assurait pas un éclairage suffisant pour que je puisse voir ce qu’on m’a servi. J’ai mangé presque sans mâcher. À chaque fois que je sentais un morceau un peu consistant sous ma langue, j’avalais tout rond.

J’étais vraiment content de m’être arrêté ici. J’avais oublié le guide et son empressement à me faire quitter ce lieu. Je me sentais bien. Ces gens étaient extrêmement sympathiques et ils étaient heureux que je puisse participer à leur petite fête. Au milieu du repas quelqu’un m’a demandé si je voulais passer la nuit ici avec eux. J’ai répondu que oui. Et ce n’était pas uniquement parce que j’étais trop fatigué pour continuer. L’homme qui m’avait posé la question s’est levé pour en informer l’assistance. Tout le monde à applaudi et on m’a resservi une dose de vodka.

Je ne sais pas l’heure qu’il était quand on m’a montré l’endroit où j’allais dormir : un petit appentis sur le côté de la maison d’environ trois mètres sur trois dans lequel la viande du mouton avait été accrochée. Je ne serais pas seul. Le proprio plus son fils et un des invités allaient aussi partager cet espace avec moi. Ils ont installé leurs paillasses et moi mon sac de couchage. On allait être serré comme des sardines dans une boîte d’anchois.

Vendredi, juillet 28 2006

Étape 20 - Bourgaltaï (J + 57)

Tout comme l’autre jour, le guide m’attendait devant l’agence DMD. Et tout comme le premier, il ne parlait que le mongol. Son nom était tellement compliqué que je l’ai surnommé Eden, le plus près de ce que je pouvais arriver à prononcer. Le patron de l’agence lui a expliqué une dernière fois le trajet que nous devions réaliser en cinq jours. Je me suis de nouveau informé à propos de la selle. Pas de problème, je pourrais avoir une selle militaire ou une selle russe en cuir beaucoup plus confortable qu’une selle mongole en bois.

On est parti vers onze heures en camion, mais avant de prendre la route jusqu’au campement d’été du guide, on est passé par un marché pour acheter un large poncho au cas où il pleuvrait. Ce n’était pas le cas aujourd’hui, le temps était au beau fixe et semblait vouloir le rester pour la journée. On a roulé environ une heure avant de prendre une piste d’une dizaine de kilomètres.

Le camion s’est arrêté dans une large vallée entourée de collines et regroupant une demi-douzaine de yourtes espacées de quelques centaines de mètres les unes des autres, ainsi que plusieurs troupeaux de chèvres, de moutons, de vaches et même de quelques yaks. Je pensais qu’on allait partir aussitôt arrivé mais le guide m’a expliqué qu’il fallait d’abord qu’il retrouve les chevaux.

Deux tentes avaient été dressées juste à côté de la yourte d’Eden ; une famille d’Oulan-Bator, comprenant les grands-parents et les petits-enfants, qui était venu prendre l’air de la campagne. Le grand-père est venu aussitôt me dire bonjour en russe, langue qu’il semblait parfaitement maitriser. Il désirait désespérément communiquer avec moi. Sa petite fille de dix sept ans, qui parlait un tout petit peu anglais, a servi comme traductrice. Ils étaient là depuis une semaine et repartaient dans trois jours.

Le grand-père était intéressé à savoir pourquoi je voulais suivre ce trajet. Je lui ai montré le livre et les cartes anciennes. D’après mes relevés, l’étape où Madame de Bourboulon avait passée la nuit semblait se situer dans les environs. À tout hasard j’ai pausé la question au grand-père et à sa petite fille.

- Vous connaissez un lieu tout près d’ici nommé Bourgaltaï ?

Ils m’ont regardé tout surpris. J’ai pensé qu’ils n’avaient pas compris. J’ai redemandé une nouvelle fois.

- Bourgaltaï. Vous connaissez Bourgaltaï ?

C’est la petite fille qui m’a répondu.

- Mais nous sommes à Bourgaltaï. Cet endroit s’appelle Bourgaltaï.

Je n’en croyais pas mes oreilles. J’avais tapé en plein dans le mille.

Elle s’est levée et m’a demandé de l’accompagner. À environ une cinquante de mètres de la yourte coulait un ruisseau dans un renfoncement de terrain qu’on ne pouvait apercevoir du campement. Une vingtaine de chevaux y prenaient le frais. Ce ruisseau s’appelait Bourgaltengor et, si j’ai bien compris l’anglais très approximatif de la petite fille, il avait donné le nom à ce lieu.

Madame de Bourboulon avait donc campé comme moi tout près de ce ruisseau. Rien n’avait changé depuis 150 ans: quelques yourtes et quelques troupeaux. Et exactement le même paysage. Si ce n’avait pas été du camion, on aurait pu penser que la modernité n’était jamais parvenue jusqu’ici.

Le guide a fini par retrouver ses chevaux vers six heures. Le problème maintenant était la selle. Pas de selle militaire ni de selle russe. Il m’a conseillé de laisser les chevaux de côté et de m’emmener en camion. C’était la seconde fois. Déjà en partant de l’agence il m’avait proposé d’y aller en camion. Juste quelques heures au lieu de cinq jours à cheval. J’ai de nouveau refusé. Il s’est alors mis à rembourrer une selle partiellement en cuir avec un vieux morceau de toile de yourte.

Nous avons diné le même repas que j’avais eu pour déjeuner trois jours plus tôt sur la base russe désaffectée et comprenant un mélange de nouille et de mouton. On m’avait réservé les morceaux de choix sous forme de gros morceaux de graisse placés bien en évidence sur le dessus.

Vers huit heures le guide m’a fait signe qu’il était près à partir. Je ne comprenais pas très bien. Il ne restait que deux heures avant la tombée de la nuit et maintenant que je savais que Madame de Bourboulon avait passé la nuit ici, je n’avais certainement pas envie de passer la mienne autre part. J’ai lui alors expliqué que si nous partions une heure plus tôt demain matin ça reviendrait au même que de partir maintenant. Et j’ai ajouté que je pouvais très bien installer la tente un peu à l’écart et d’y passer la nuit. Il a fini par se rallier à mon idée.

J’avais l’impression très nette qu’il voulait me conduire à destination le plus vite possible afin de pouvoir s’occuper de ses moutons. Il a déballé les sacs qu’il venait d’installer sur le cheval de bât et m’a aidé à monter la tente. Il manquait les piquets. J’avais beau fouiller dans les deux sacs, je ne trouvais pas les piquets. Je lui ai demandé s’il les avait vus. Non, l’agence lui avait donné le sac tel quel. Je suis quand même allé faire un tour dans la yourte pour vérifier. Ils étaient sous le lit. Si nous étions partis un peu plus tôt tel qu’il le souhaitait, nous nous serions aperçus au moment de monter la tente qu’il manquait les piquets et j’aurais dû coucher à la belle étoile.

Madame de Bourboulon n’avait pas fait face à ces problèmes d’intendances. En arrivant à Bougaltaï leurs tentes « étaient préparées d’avance, et nous n’eûmes qu’à nous coucher lorsque nous y arrivâmes à la nuit tombante ».

Jeudi, juillet 27 2006

Tomates et carottes (J + 56)

Je cherche et je ne trouve pas. J’ai cherché la première fois en arrivant dans la capitale pour assister au festival du Naadam. J’ai cherché à l’extérieur de la ville. J’ai cherché en retournant dans le Gobi la première fois en train et la seconde fois en jeep. J’ai cherché aux quatre points cardinaux. En vain. Les Mongols ne cultivent pas et ne mangent pas de légumes, ou alors très peu.

Quand on passe de Chine en Mongolie c’est un des aspects du paysage qui surprend le plus. Les Chinois font pousser des légumes partout. La moindre parcelle est cultivée. Mais pas les Mongols. Leur alimentation est presque exclusivement composée de viande (principalement de mouton) et de nourriture à base de lait. Parfois un peu de pommes de terre et de carottes. Pas de salade.

Le grand magasin du centre-ville ne dispose que d’un tout petit rayon pour les fruits et légumes. Ceux de la viande et des produits laitiers sont trois fois plus grands. Des petits étals sur la rue vendent quelques fruits presque tous importés de Chine ou de Russie.

Dans la pension où j’ai séjourné à deux reprises, la famille mangeait de la viande chaque soir sous forme de buzz, sorte de raviolis fourrés de viande de mouton. Parfois la même chose bouillie dans le thé salé au lait. Pas une seule fois je ne les ai vus manger des légumes.

J’ai posé la question à des Mongols et à des étrangers qui vivent ici. On m’a d’abord donné l’explication des conditions météorologiques. L’hiver dure plus de six mois. Mais au Canada aussi. Et les habitants des pays scandinaves ne mangent pas que de la viande de renne que je sache. Ensuite l’explication du Gobi où il est impossible de faire pousser quoi que ce soit. Je veux bien. Mais les Israéliens sont arrivés à faire pousser des tomates dans le Néguev. Alors, pourquoi pas des carottes dans le Gobi.

Quand Madame de Bourboulon arrive dans la capitale Mongole en 1862, il existe une ville chinoise aujourd’hui disparue. Une foule de maraîchers chinois s’y sont alors établis. Ils utilisent les eaux des affluents de la Tuul pour irriguer leurs terres et les poissons communs, qui ne servent pas à l’alimentation, qu’ils font pourrir pour fumer la terre.

« On voit dans leurs jardins des asperges, des choux, des carottes, des navets, des concombres, des pastèques, des salades de toute sorte et surtout de l’oignon et de l’ail ; des pommes de terre jaunes et rondes y sont cultivées sur une grande échelle ; des poiriers, des pêchers, des pommiers, des vignes y étalent leurs fruits déjà formés malgré la rigueur du premier printemps. »

Si c’était possible à cette époque pourquoi cela ne l’est-il plus aujourd’hui. Je pense que l’explication est surtout liée à la culture avec un grand C. Les Mongols sont de culture nomade, l’équivalent des sociétés de chasseurs cueilleurs. Ils ne sont pas passés au stade de l’agriculture comme les Chinois, qui l’ont pratiquement inventée, il y a des siècles. Ce stade demande de se projeter dans l’avenir, de planifier, de prévoir les récoltes sur plusieurs mois à l’avance. Bref, ça demande un minimum d’organisation.

La culture nomade est sans attache territoriale et repose sur l’immédiat. Un jour on est ici, le lendemain on est ailleurs. On tire ses ressources directement de la nature au jour le jour. On récolte quelques plantes sauvages. Les animaux naissent au printemps sans qu’on ait à intervenir. Si l’herbe vient à manquer, on se déplace avec armes et bagages vers un autre endroit plus fertile. On gère le quotidien en étant attentif à son environnement. On n’essaye pas d’aller plus loin. On n’essaye pas de voir plus loin. Tout le contraire d’une société agricole.

Ce type d’organisation explique pourquoi il leur fut facile de conquérir cet immense empire au 13ème siècle. Et pourquoi il leur fut impossible de le conserver. Comme un général chinois qui s’adressait à Kublai Khan l’a si bien résumé : « Un empire qui est conquis à dos de cheval ne peut pas être gouverné à dos de cheval ».

Parlant de cheval, je pars demain sur le dos de l’un d’entre eux pour quelques jours. Cette petite chevauchée devrait m’amener à quelques dizaines de kilomètres vers le nord.

Mercredi, juillet 26 2006

Étape 19 – De retour à Ourga (J + 55)

Les symptômes du rhume m’ont tenu éveillé jusque passé minuit, et je me suis réveillé à quatre sans pouvoir me rendormir. Je me suis finalement levé à sept et j’ai trié les photos que j’avais prises ou cours des trois derniers jours.

Sumia est venu me chercher un peu avant neuf heures et on a repris la piste en direction d’Oulan-Bator. Il est passé par le nord pour rejoindre la route principale. Peu de temps après être parti on s’est engagé dans une très profonde vallée couverte d’herbes et bordée de chaque côté par des petites montagnes. Les arbres étaient toujours absents sauf parfois au sommet des pics.

Le ciel couvert en partant s’est lentement dégagé pour faire place aux gros nuages blancs semblables au pelage des moutons nombreux dans cette région. Peu de temps avant de rejoindre la route asphaltée, le chauffeur s’est arrêté le long d’un petit ruisseau pour laver la jeep qui en avait bien besoin.

C’est à peu près à cet endroit que le vice-consul de Russie à Ourga, accompagné d’un officier et de vingt cosaques rangés en ordre de bataille, attendait les voyageurs avec des voitures attelées à la russe, troïkas et tarentas. Madame de Bourboulon n’était pas mécontente d’apercevoir les cosaques : « Décidément, j’en avais assez, du désert! (…) Qui sait ce qui serait arrivé de moi, si j’étais restée plus longtemps sous le poids de l’abattement moral et physique que me causait ce désert? »

Après l’avoir d’abord admiré, puis toléré, elle avait fini par ne plus le supporter. Les conditions dans lesquelles elle voyageait n’avaient certainement pas aidé à lui faire garder une bonne impression de ce lieu. Les deux semaines qu’elle venait de voyager dans des carrioles plus qu’inconfortables sur des pistes défoncées avaient eu raisons de ces forces. De plus, son état de santé était allé en se dégradant et avait fini par l’abattre moralement.

J’imaginais sans peine son état. Moi qui venais de passer quatre jours en jeep sur des pistes tantôt bonnes et tantôt mauvaises, je ne suis pas certain que j’aurais pu continuer ainsi pendant dix autres jours. J’aime le désert et je restais sous une très bonne impression de cette petite excursion, mais un séjour prolongé m’aurait peut-être fait changer d’avis. Le désert n’est pas un lieu propice à la sédentarisation. Même ceux qui l’habitent rêvent de lieux plus hospitaliers.

Moïse l’avait quitté après quarante ans et Jésus après quarante jours. Si même les prophètes ne pouvaient y demeurer toute une vie, à plus forte raisons les simples mortels.

Je ne fus donc pas mécontent, moi non plus, d’arriver à Oulan-Bator. Pas de réception à la russe pour m’accueillir et c’était aussi bien ainsi. J’avais surtout envie de prendre une bonne douche et de dormir quelques heures.

Mardi, juillet 25 2006

Étape 18 – Bouses de vaches et crottins de chevaux (J + 54)

Je n’ai pas trop mal dormi sous la tente. J’avais prévu qu’il ferait sans doute frais pendant la nuit et je m’étais habillé en conséquence, d’autant que j’avais attrapé un mal de gorge; mal de gorge qui avait empiré à mon réveil vers sept heures.

J’ai réveillé le chauffeur et on est allé prendre notre petit déjeuner (qui dans la steppe ne diffère guère des autres repas) chez les habitants de la yourte : thé salé au lait, fromage et un peu de riz. Les enfants étaient occupés à l’extérieur avec les chèvres. Je leur ai laissé un gros sac de friandises en partant.

On avait campé à environ une demi-douzaine de kilomètres d’une rivière qu’on a franchi un peu avant neuf heures, de toute évidence la même rivière qu’avaient traversée les voyageurs ce jour là. C’est la seule entre le Gobi et Oulan-Bator et la première depuis le nord de la Mongolie intérieure. Madame de Bourboulon prétendit après coup qu’elle avait eu une effroyable peur. Parfois les chevaux de l’attelage perdaient pieds et cherchaient à se dérober. Les quatre femmes voyageant à l’intérieur de la calèche furent mouillées et le convoi dut s’arrêter pour qu’elles puissent se changer.

Depuis un pont en bois a été construit et on eut beaucoup moins de difficulté à la franchir. On l’a retraversé en début d’après-midi en se dirigeant vers l’ouest. Madame de Bourboulon ne parle pas de ce nouveau passage. Mais comme cette rivière coule à l’est de Oulan-Bator, ils ont été obligé de la repasser, possiblement comme moi dans la même journée si je me fie à la carte de leur itinéraire.

Un peu plus en amont, cette rivière est divisée en plusieurs branches peu profondes. Il est possible qu’elle ne se soit pas aperçu qu’elle la franchissait de nouveau. Ou bien elle n’en parle tout simplement pas parce que ce fut moins périlleux que la première fois.

Après avoir franchi la première fois cette rivière en matinée, j’ai demandé au chauffeur de faire un petit aller-retour de vingt kilomètres vers l’est pour aller visiter le confluent 47°N 109°E que j’ai trouvé sans trop de difficultés.

Nous avons longé le 47ème parallèle pour revenir sur nos pas le long de la rivière avant de remonter vers le nord et de retraverser le cours d’eau pour nous diriger vers l’ouest avant de nous arrêter vers treize heures sur une ancienne base aérienne russe désaffectée.

Sumia s’est d’abord amusé à traverser l’ancien champ de tir jonché de bombes rouillées et d’épaves de matériels sur lesquels les pilotes s’exerçaient à tirer. Il a tenu à me montrer quelques bombes qu’il a commencé à déplacer et à jeter les unes sur les autres. Je lui ai proposé de faire une photo pour qu’il cesse ce jeu dangereux. La plupart de ces bombes étaient intactes. Le percuteur semblait avoir été enlevé et l’intérieur vidé mais je ne suis pas un expert et je ne tenais pas à ce que nous soyons transformés en chaleur et lumière.

La base était entourée d’une clôture en bois et une famille mongole avait installé sa yourte presque en plein milieu. Tout l’équipement avait été enlevé mais les bâtiments étaient restés intactes. On est monté en haut de la tour de contrôle qui était maintenant habitée sur ses quatre étages par des centaines d’hirondelles. Elles avaient même fait leurs nids jusque dans les douilles vides d’électricité qui pendaient aux plafonds.

On est redescendu pour partager le déjeuner de la famille mongole. Le poêle à bois, habituellement situé au centre de la yourte, était installé à l’extérieur. Un peu à l’écart, la grand-mère s’activait à ratisser et à retourner des crottins de chevaux qui, faute de bois, et comme la bouse de vache, sert de combustible dans la steppe. De temps en temps, elle saisissait un crottin à pleine main et le malaxait pour s’avoir s’il était sec à point, puis le reposait, jugeant sans doute que sa cuisson n’était pas tout à fait terminée.

Le père de cette petite famille d’une demi-douzaine de personnes était chargé de préparer le déjeuner. Il a d’abord saisi avec ses deux mains une assez grosse quantité de crottins qu’il a mis dans le poêle. Puis il a pris le baquet en plastique que sa femme venait d’apporter et qui contenait de la graisse et de la viande de mouton taillées en petits dés. Et il a saisi cette nourriture avec les mains qui venaient juste de saisir les crottins et l’a mise dans une immense casserole pour la faire cuire. J’ai pensé que l’assaisonnement serait inutile. Avec ce que les chevaux mangent dans la steppe, les restes de leurs digestions s’ajouteraient comme épices à notre déjeuner.

J’ai mangé ce qui au goût n’était pas mauvais sans parvenir à savoir de quoi le goût était composé. J’en ai même repris deux fois pour faire honneur au chef. Quand j’étais enfant et que je rechignais parfois (en fait pas très souvent) sur la nourriture, ma mère me disait, en prenant son air sévère : « On ne nourrit pas les cochons à l’eau claire ». Manière toute maternelle de dire mange et tait toi. Je m’en suis rappelé et c’est ce que j’ai fait.

On est reparti vers treize heures et après avoir traversé le village de Bayanjargalan, on s’est dirigé tantôt vers l’ouest et tantôt vers le nord. Je n’avais pas pris la peine de faire un tracé de la route pour le rentrer dans mon GPS et j’ai laissé au chauffeur le soin de trouver le chemin tout seul. J’ai eu tort. Sumia est un excellent chauffeur mais un très mauvais navigateur.

Après Bayanjargalan, je lui avais indiqué plus au moins la direction à suivre en lui indiquant une piste qui se dirigeait vers le nord-ouest. Cette piste était excellente et on la suivi pendant quelques kilomètres. Mais, comme hier, il s’est de nouveau arrêté pour demander son chemin à des habitants d’une yourte, et on est reparti plein ouest. Après plusieurs kilomètres, nouvel arrêt, nouvelle information et cette fois-ci on a tourné vers l’est. Et à l’arrêt suivant, c’est vers le nord qu’on s’est dirigé. Et la piste, qui au départ était très bonne, cette fois devenait très cahoteuse, et notre vitesse de croisière de près de 50km/h se trouvait réduite de moitié.

On a voyagé ainsi en dents de scie toute l’après-midi. J’aurais pu demander à Sumia d’arrêter, brancher mon ordinateur et construire une route à suivre pour ensuite me servir du GPS. Mais c’était de nouveau une belle journée, rien ne pressait et le paysage était magnifique. Et puis j’avais mal à la gorge, un peu fiévreux et pas très envie de parler. Je l’ai laissé navigué en zigzag jusqu’à ce qu’on arrive ici à Arhust, un petit village situé à quelques kilomètres de l’endroit où Madame de Bourboulon passa sa dernière nuit avant de pénétrer le lendemain dans Ourga, l’ancien nom de la capitale mongole.

En attendant qu’on prépare ma chambre, non pas dans un hôtel mais dans un bâtiment administratif, j’ai observé pendant tout près d’une heure un étalon « casser » une jument, ou plus précisément une pouliche sur le point de devenir une jument. Sa patte arrière gauche était attachée par une lanière à sa patte avant droite.

L’étalon, qui lui n’était pas entravé, la harcelait physiquement et sexuellement; avec très peu de succès sur ce dernier point ce qui explique peut-être pourquoi il recourait au premier par l’intermédiaire de ruades à répétitions. La pouliche se défendait en répliquant également par des ruades mais ses pattes entravées les rendaient peu effectives. L’étalon répétait ses avances toutes les cinq minutes et le reste du temps il broutait l’herbe au côté de la pouliche.

Après une trentaine de minutes, il est parvenu à mettre ses pattes de devant sur le cou de la pouliche et à lui faire plier l’échine jusqu’à ce qu’elle s’agenouille. Il lui a ensuite mordu l’encolure au milieu de la crinière et à maintenu sa morsure pendant au moins cinq minutes. Il a répété cette manœuvre à deux reprises.

La pouliche restait à genoux et ne réagissait plus. Avec son sabot de la patte avant droite, il lui a alors donné des petits coups sur le poitrail jusqu’à ce qu’elle se relève, ce qu’elle fit sans se rebeller. Il est ensuite passé derrière elle pour la saillir. Encore là, la pouliche s’est laissé faire sans réagir.

Après coup une jument s’est détachée du troupeau qui broutait à l’écart et s’est approchée de la pouliche. La jument l’a d’abord sentie avant de poser son cou sur son encolure pendant une minute ou deux. Elle lui a ensuite donné de petits coups de tête sur le corps avant une nouvelle fois de reposer son cou au même endroit. Elle voulait probablement s’assurer que tout allait bien ; une sorte de solidarité féminine, ou « jumentale ».

L’étalon, quant à lui, se désintéressait maintenant complètement de la pouliche et il était parti à l’écart brouter de l’herbe plus tendre, façon à lui de fumer une cigarette.

Lundi, juillet 24 2006

Étape 17 – Chameau d’animal (J + 53)

Il est 19:30 et je suis sous ma tente à la limite du désert. Hier soir j’ai dormi dans un petit hôtel tout près de l’endroit où on s’était arrêté. On est reparti vers dix heures ce matin en direction du nord. Le temps s’était éclairci et la température était nettement plus douce qu’hier.

On a déjeuné dans un petit village et continué sur la même piste que j’avais tracée préalablement sur l’écran de mon ordinateur avant de la rentrer dans mon GPS. Nous aurions dû normalement arriver vers trois heures près de l’endroit où Madame de Bourboulon avait passé la nuit.

Vers une heure, alors que nous n’avions jusqu’alors rencontré aucun véhicule, on a aperçu un cavalier au milieu de la steppe qui se dirigeait dans le sens contraire du notre. Le chauffeur à fait un petit détour pour aller à sa rencontre. Il lui a demandé quelques renseignements et nous sommes repartis un peu plus vers l’ouest. Il s’agissait parait-il d’une piste meilleure.

Quelques minutes plus tard nous avons vu un superbe loup beige et jaune qui a détalé à notre approche. Le chauffeur l’a poursuivi pendant quelques centaines de mètres avant de reprendre la piste. Madame de Bourboulon ne vit pas de loup mais deux jours plus tard elle les entendit hurler toute la nuit. À cette époque, les Mongols en prenaient un très grand nombre au piège. L’animal captif était écorché tout vif et abandonné aux chiens.

Je n’avais vraiment pas l’impression qu’on se dirigeait dans la bonne direction. Mais le temps était superbe et on avait toute l’après-midi devant nous. Vers trois heures le chauffeur s’est arrêté près d’une yourte et nous sommes rentrés à l’intérieur sans trop de cérémonial. Les occupants, un couple et ses trois enfants, nous ont offert du thé, un genre de yogourt délicieux et du fromage franchement écœurant. J’ai été placé au fond à gauche en entrant, ce qui est parait-il la place d’honneur.

En ressortant nous sommes montés en haut d’une colline. D’après ce que j’ai cru comprendre, une importante bataille de chars opposant les Soviétiques et les Mongols d’un côté, et les Japonais de l’autre, s’était déroulée ici en 1943. Les premiers avaient remporté la bataille. Je doute que le chauffeur aurait pris la peine de me montrer l’endroit si ça avait été l’inverse.

En redescendant de la colline on est tombé sur quatre antilopes qu’une fois de plus le chauffeur à poursuivi quelques temps. Et moins de dix minutes plus tard, c’est un troupeau de plus d’une cinquantaine d’individus qu’on a vu passé à moins de trois cents mètres. Madame de Bourboulon avait également signalé la présence de ces animaux en passant dans les environs.

C’était aujourd’hui la visite du zoo. On venait à peine de voir passer ces antilopes que cette fois ce sont des chameaux que nous avons rencontrés. Un groupe d’une vingtaine. Nous nous sommes arrêtés et le chauffeur m’a invité à monter sur l’un d’entre eux qui était resté agenouillé.

Le chameau se lève en soulevant d’abord son arrière train. Celui-ci ne fit pas exception à la règle et le levé de la bête fut brusque. Heureusement que j’étais déjà monté sur un de ces animaux pendant une randonnée d’une semaine dans le désert du Taj en Inde, si non, sans selle ni guide pour me retenir, j’aurais été propulsé à l’avant de son museau.

Le problème après être monté sur un chameau, c’est d’en descendre. Le chauffeur à bien essayé de lui faire comprendre la manœuvre avec paroles et gestes à l’appui, mais rien à faire. Maintenant qu’il était debout, il avait décidé d’y rester. Et la bête commençait à devenir franchement nerveuse et à faire mine de détaler avec moi sur son dos.

Empêtrer avec mon appareil photo et un petit sac, j’étais loin d’afficher l’assurance de Lawrence d’Arabie dans sa traversé du Néfoud. Je n’en menais pas large et j’essayais de le calmer du mieux que je pouvais en lui flattant les deux bosses. Rien à faire. Il avait décidé de m’adopter. Avant qu’il ne se décide à détaler à travers la steppe, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai sauté en marche. C’est haut un chameau. J’ai quand même bien atterri. Il ne m’en a pas voulu de le quitter si brutalement et il a continué son petit bonhomme de chemin pour rejoindre ses congénères.

Il était maintenant tout près de quatre heures et de toute évidence on se dirigeait dans la mauvaise direction. Avant de remonter dans la jeep, j’ai fait le point avec le GPS et regardé sur la carte où nous étions. On s’était trop dirigé vers l’ouest et on avait dépassé de plus de quarante kilomètres le lieu où l’on avait prévu de s’arrêter pour la nuit. J’ai alors demandé au chauffeur de tourner plein est et de couper à travers la steppe pour rejoindre cet endroit.

Un peu plus d’une heure plus tard, avec encore quelques kilomètres à faire, nous avons aperçu une yourte. Tout comme en début d’après-midi, on est entré à l’intérieur presque sans s’annoncé. Un homme torse-nu finissait de se laver. Ses deux enfants d’une douzaine d’années jouaient à l’extérieur. À la façon naturelle dont cet homme s’activait et de déplaçait à l’intérieur de la yourte, aucune femme n’avait dû y vivre depuis déjà pas mal de temps.

On a une nouvelle fois bu du thé et mangé de ce fromage très amer, sauf que cette fois il était accompagné d’un genre de crème grasse qui en adoucissait le goût. Le chauffeur à demandé à l’homme l’autorisation de camper à une centaine de mètres de sa yourte, autorisation qui nous a été donnée.

Madame de Bourboulon, quant à elle, avait campé près de ce qu’elle croyait être des collines qui bordaient l’horizon. Et c’est aussi à dos de chameau qu’elle décida d’aller visiter ces collines avec ses compagnons. Il s’agissait en fait de dunes de sable blanc accumulé dans des rochers de granit. Elle était rentré de cette petite excursion très fatiguée en notant qu’elle n’irait « plus voir les collines dans le désert et je ne monterai plus sur des chameaux; rien de plus pénible que le trot saccadé des ses animaux ». Elle avait également remarqué que c’est ici que cesse le véritable désert de Gobi.

Dimanche, juillet 23 2006

Étape 16 – Et roule cocher (J + 52)

Le chauffeur et la jeep m’attendait devant l’immeuble abritant l’agence DMD qui s’était chargée de m’organiser cette petite excursion de quatre jours. Les exigences que j’avais concernant le trajet n’avait pas posé de problèmes auprès de l’agence à qui j’avais expliqué mon projet et l’itinéraire bien précis que je désirais suivre.

On est parti vers onze heures en direction du sud sous un ciel couvert. Une pluie fine a commencé à tomber dès que nous sommes sortis de la ville, et un vent très fort venant de l’est à fait chuter la température de plusieurs degrés. On aurait pu se croire dans la campagne anglaise au mois de novembre.

J’ai repris le chemin inverse de celui que j’avais effectué quelques jours auparavant en voiture. Sumia, le chauffeur âgé d’une soixantaine d’années, ne parlait pas un mot d’anglais. J’ai tout de suite su que nous allions nous entendre.

Il a conduit d’une traite jusqu’à Choir distant de 220 kilomètres à l’exception d’un petit arrêt au bord de la route pour porter assistance à une autre jeep dont le capot était relevé. Une autre jeep s’était déjà arrêtée et un autre 4x4 japonais ainsi qu’un petit camion ont suivi quelques minutes plus tard. C’était rassurant de savoir qu’en cas de panne on serait rapidement secouru.

Deux kilomètres au sud de Choir, la route asphaltée à fait place à la piste, ou plus exactement à plusieurs pistes dont plusieurs en parallèle et qu’on empruntait selon leurs conditions. La voie de chemin de fer était à quelques kilomètres sur notre droite et très souvent visible. On l’a accompagnée sur une trentaine de kilomètres.

La jeep russe, qui jusqu’à Choir se trainait sur la route (on avait fait le trajet en six heures), s’est mise littéralement à survolé la piste. Les ornières étaient avalées presque sans secousse. En passant d’une piste à l’autre, la jeep se penchait parfois dans un angle inquiétant et j’ai pensé en une ou deux occasions que nous allions certainement nous retrouver sur le toit. Mais le rétablissement se faisait en douceur et Sumia remettait immédiatement les roues dans la bonne direction. Il n’en était apparemment pas à son premier voyage.

J’avais remarqué sur la carte un confluent géographique à une trentaine de kilomètres à l’est de la piste sur laquelle nous étions. Arrivé un peu au nord du 46ème parallèle, j’ai repéré une petite piste se dirigeant dans cette direction et j’ai fait signe à Sumia de la prendre. Il a hésité une seconde. Jusqu’ici il avait fait très attention de toujours garder en vue la voie de chemin de fer. Je lui ai indiqué le GPS que je venais d’allumer. Il a fait un signe de la tête et pris la direction que je lui avais indiquée.

Cette piste s’est rapidement redirigée vers le sud et j’ai demandé à Sumia de l’abandonner et de continuer tout droit à travers le désert. Une nouvelle fois il a semblé hésité et puis il a filé droit devant.

On ne roulait plus aussi rapidement que sur la piste et on à couvert la distance jusqu’au confluent 46°N 109°E en un peu plus d’une heure. Sumia a été tout surpris de voir un petit drapeau planté à l’emplacement exact du point géographique. De toute évidence quelqu’un était déjà passé là.

Il était maintenant passé six heures et il nous fallait arriver avant la nuit à l’endroit, ou tout près de l’endroit, où Madame de Bourboulon avait campé. Je l’avais situé dans les environs d’une petite ville minière. Sumia n’était pas trop partisan de continuer à travers le désert et préférais retrouver une piste. Il s’est donc dirigé en direction du sud. Au bout d’une dizaine de minutes on a effectivement croisé une piste qu’il a prise. Il semblant savoir où il allait.

Arrivé à un embranchement, il s’est tourné vers moi d’un air interrogateur en pointant du doigt les deux pistes et en me faisant comprendre de faire un choix entre les deux. Je ne m’attendais vraiment pas à ça. Je n’avais pas prêté attention où nous allions et je n’avais maintenant aucune idée d’où nous étions.

En arrivant à Oulan-Bator la première fois pour assister au festival du Naadam deux semaines plus tôt, j’avais fait l’achat de plusieurs cartes topographiques. L’échelle au 500 000ème n’était pas des plus précises mais elles contenaient les relevés nécessaires dans les marges.

Heureusement pour nous, j’avais emporté ces cartes. J’ignorais cependant si le système de mesure utilisé était le même que celui auquel je suis habitué. Je n’avais aucun moyen de le savoir. Tout était écrit en cyrillique. J’ai fait un relevé approximatif de la ville que j’ai rentré dans le GPS et roule cocher, on est reparti tout droit à travers le désert. J’ignorais totalement si nous allions dans la bonne direction.

Sumia avait perdu son sourire et je venais de me mettre une énorme responsabilité sur les épaules. Le guide comptait maintenant sur moi pour le guider au milieu du Gobi. Les rôles étaient inversés. Dans environ deux heures je saurais si j’avais fait le bon choix.

Il n’y avait non plus aucune raison de paniquer. Nous avions l’équipement nécessaire pour pouvoir camper, de la nourriture ainsi que de l’eau pour au moins deux jours. Et on finirait bien tôt ou tard par tomber sur quelqu’un pour nous indiquer la route. Sauf que si on n’était pas capable de trouver notre chemin dès la première journée, ça inaugurait assez mal pour les trois suivantes.

On passait d’un sol sablonneux à de la rocailles. Parfois Sumia était obligé de faire de larges détours pour éviter des ornières où des crevasses profondes. On s’est embourbé une fois sur un sol mou mais fort heureusement la jeep a fait des merveilles et on s’en est sorti rapidement.

Je tenais fortement le GPS en main en espérant qu’il nous mène là où nous souhaitions aller. On a traversé plusieurs pistes et il aurait été tentant d’en prendre une qui nous aurait certainement menés quelque part, mais peut-être aussi que ce quelque part aurait pu être nulle part et je préférais garder le cap sur ce point droit devant.

On a fini par rejoindre une piste qui semblait se diriger dans la bonne direction. Et moins de vingt minutes plus tard on a vu des bâtiments apparaître à l’horizon. Il faisait presque nuit. Mais on n’était finalement arrivé à cette petite ville minière du nom de Bor-Ondor. Sumia a arrêté la jeep devant une épicerie. Nous étions à moins de 700 mètres de la position que j’avais rentrée dans le GPS; et à une demi-douzaine de kilomètres de l’endroit où Madame de Bourboulon avait passé la nuit.

Samedi, juillet 22 2006

Conversation (J + 51)

Chaque matin devant mon immeuble, deux femmes vendent du lait frais qui arrive quotidiennement de la campagne par train. Les habitants du quartier viennent y remplir des bouteilles, de petits bidons en plastic ou des casseroles. Ça me rappelle mon enfance quand les voisins venaient acheter leur lait chez mes parents.

La journée a été pluvieuse et pas très chaude. J’ai donc une nouvelle fois passée pas mal de temps au Bistrot français sur l’ordinateur et l’Internet. Je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de me mettre de nouveau à jour au niveau de l’informatique, alors j’en profite.

J’y ai rencontré une nouvelle fois l’ambassadeur français et nous avons de nouveau parlé de Mme de Bourboulon. Il est de descendance russe et connaît bien ce pays. Il compte faire quelques recherches concernant une descendance éventuelle de cette femme que je ne suis pas personnellement arrivé à découvrir.

Ce monsieur, âgé de soixante ans, est extrêmement cultivé et parle couramment une douzaine de langues en plus d’en connaître une demi-douzaine d’autres. Le patron du Bistrot français qui parle thaï m’a dit que l’ambassadeur le parlait très bien mais qu’il ne considère pas que cette langue fasse partie des douze qu’il maitrise. Il se lève chaque matin à sept heures et, avant de se rendre à l’ambassade à dix heures, il pratique les langues qu’il connaît ou en apprend de nouvelles.

Il parle doucement et très lentement. À cause du trafic sur la rue adjacente, j’ai dû tendre l’oreille très attentivement pour saisir tout ce qu’il disait. Il ponctue presque chaque phrase par des « n’est ce pas », une expression que mon père utilisait parfois. C’est très Vieille France. J’aime bien. Bien qu’on était; pardon, bien que nous fussions à la terrasse d’un café en Mongolie, cette conversation donnait l’impression de se dérouler dans un salon parisien à l’époque de Madame de Bourboulon. Je comprends maintenant l’intérêt qu’il porte lui aussi à cette femme.

Je retourne dans le Gobi demain matin pour quatre jours. J’ai fait les corrections des données que je possède et je pense ne pas être très loin du parcours exact que Madame de Bourboulon effectua pendant les quatre dernières journées précédant son arrivée à Oulan-Bator.

Je pars avec une jeep russe et un chauffeur-guide ainsi que l’équipement nécessaire pour camper dans le désert. Je devrais être de retour à Oulan-Bator le 26 ou le 27.

Vendredi, juillet 21 2006

Héros d'hier et d'aujourd'hui (J + 50)

J’ai obtenu un nouveau visa chinois. J’étais devant le consulat pour l’ouverture à 9:30 où j’ai retrouvé Gaëtan qui était venu me rapporter les affaires que je lui avais laissées la semaine dernière. Je vais donc pouvoir retourner en Chine récupérer ma moto dès que je serai sorti de Mongolie.

En allant changer de l’argent à la banque en fin de matinée, j’ai rencontré un couple de Français qui venait d’arriver en Mongolie en 4x4 après être parti du Jura il y a déjà quelques mois. Ils avaient emprunté la route du sud et étaient passés par la Géorgie, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Ils comptaient repartir par le nord et traverser la Russie vers l’ouest à partir d’Irkoutsk. Le même chemin que je vais emprunter d’ici quelques semaines.

Ils étaient venus changer de l’argent à la banque dans le but d’acheter une yourte qu’ils espéraient remmener en France pour installer dans leur jardin. C’est certainement plus inhabituel qu’une piscine. Ils avaient l’intention de se débarrasser d’une partie de l’équipement contenu dans le 4x4 pour pouvoir y entrer la yourte. J’imagine la tête d’un Mongol arrivant dans le Jura et découvrant une yourte au fond d’un jardin. C’est un peu comme de découvrir une piscine dans le Gobi.

Je suis repassé par le Bistrot français pour utiliser mon ordinateur. Le propriétaire français est installé à Oulan-Bator depuis déjà dix ans. On parlait de mon voyage qu’il trouvait fort intéressant quand l’ambassadeur de France est arrivé. Le patron m’a présenté et on a de nouveau parlé de mon voyage et de Madame de Bourboulon qu’il ne connaissait pas. Je lui ai mentionné qu’elle était la femme du premier ambassadeur français en Chine et lui ai fait un petit résumé du voyage qu’elle avait accompli. La maison d’édition Phébus ne va pas tarder à recevoir deux nouvelles commandes pour L’Asie cavalière.

En fin de journée j'ai traversé la grande place Sükhbaatar, du nom de ce héros de l’indépendance mongole. Sur la façade arrière du bureau de la poste situé du côté ouest de la place, on peut voir une immense affiche avec un homme revêtu d’un habit traditionnel japonais. Il n’est pas Japonais et très peu d’Occidentaux qui visitent Oulan-Bator et voient cette affiche ont une idée de qui il peut être. Il s’agit d’Asashoryu, le Zidane du sumo. Un héros des temps modernes.

Il est Mongol et originaire d’Oulan-Bator. Son père était un grand champion de lutte locale. Le fils est allé faire carrière au Japon ou il est devenu yokozuna ou grand champion. C’est le seul actuellement. Le prochain pourrait bien être un autre Mongol, Hakuho, qui est plus apprécié dans son pays d’origine qu’Asashoryu que les Mongols n’aiment pas trop à cause de son très mauvais caractère.

Le sumo japonais est de plus en plus dominé par des étrangers. Depuis deux ou trois ans des Européens de l’est ont même commencé à faire leur apparition parmi les meilleurs. Ce sport autrefois le plus populaire au Japon ne fait plus recette aujourd’hui. Les jeunes sans désintéressent totalement. Ils le trouvent trop arriéré (en français académique et international), trop ringard (en français populo de France) ou quétaine en asti (en français imagé du Québéc) avec ces règles très strictes qui datent de la période Edo. Ils lui préfèrent le baseball et de plus en plus le football.

Ce n’est pas le cas en Mongolie. La lutte est le sport numéro un du pays et les jeunes autant que les moins jeunes en sont des passionnés (à l’exception des femmes). Et il ne s’agit pas que de la lutte traditionnelle mongole. Les rencontres de sumo japonais sont diffusées en direct à la télévision nationale. Chaque jour je peux voir des gens s’agglutiner devant des postes de TV dans les cafés pour assister au tournoi de Nagoya qui se termine demain. Asashoryu, sans aucune défaite en 13 jours, va encore une fois remporter le tournoi.

Jeudi, juillet 20 2006

Pension de famille (J + 49)

En marchant jusqu’au centre-ville en matinée, j’ai eu la surprise de tomber sur un restaurant français du nom de Bistrot français équipé d’une connexion wi-fi. Ça m’a permis de joindre l’utile à l’agréable en y retournant en après-midi avec mon ordinateur pour mettre le blog à jour tout en prenant une bière sur la terrasse.

J’ai appris un peu plus tard qu’il existait à Oulan-Bator plusieurs endroits équipés de la sorte, principalement des hôtels, des cafés et des restaurants. On n’arrête pas le progrès, même au milieu des steppes mongoles. La ville regorge d’ailleurs de café Internet où des adolescents passent une bonne partie de la journée à jouer à des jeux avec d’autres adolescents qui habitent de l’autre côté de la planète.

Je suis retourné à la même pension où j’étais resté en arrivant l’autre jour pour venir assister au festival du Naadam. L’endroit est ouvert depuis un peu plus de deux semaines. J’en suis le seul occupant. La pension est éloignée du centre-ville d’environ trois kilomètres, trop loin pour les touristes qui aiment généralement avoir tout à porté de la main : la montagne, les pistes de ski, la plage et les tsunamis. Personne ne vient donc se perdre aussi loin des discothèques et des bars à part des gitans à la poursuite d’une gitane morte depuis un siècle et demi.

Je dors sur le lit en bas à droite et je me sers de celui du fond à gauche pour utiliser mon ordinateur ou lire. La vue de devant donne sur un immeuble de style soviétique du même genre que celui dans lequel est située la pension. Quant à celle de l’arrière, que je peux admirer depuis la fenêtre de ma chambre, elle donne sur un chantier en construction abandonné et d’autres immeubles de style soviétique.

Les proprios habitent ici. Enfin je pense. Ils s’entassent dans une pièce entre la cuisine et la salle de bain, avec parfois des cousins et des amis. Quand je suis venu la première fois, cette pièce avait été louée à un couple de Hollandais. Les proprios ont dû dormir dehors.

J’ai eu une petite appréhension hier en entrant dans la salle de bain pour prendre ma douche mais tout c’est bien passé. J’y ai fait un peu de lessive ce matin après y avoir repris une autre douche.

Je peux me faire à manger et le café et le thé sont gratuits; ainsi que le pain, le beurre et la confiture quand un membre de la famille décide d’aller faire des courses. Quand je rentre le soir et que tout le monde est sur le point de manger, je me fais offrir le diner en plus. Tout ça pour 4 $ par jour.

Mercredi, juillet 19 2006

De Choir à Oulan-Bator (J + 48)


Je suis arrivé à Choir, toujours au milieu du Gobi, vers une heure du matin. Il pleuvait. Des deux seuls hôtels de l’endroit, le premier affichait complet et, en arrivant au second, j’ai compris pourquoi ce dernier était vide. De tous les endroits où je suis resté depuis mon départ du Japon, c’était au niveau qualité-prix le pire de tous. J’ai payé l’équivalent de 4 € mais il était loin de les valoir. La chambre mesurait deux mètres cinquante sur deux avec un lit en fer minuscule. En guise de porte, il ne s’agissait que d’un simple battant en bois impossible à fermer. L’important était que je puisse dormir.

J’ai dormi, mais vers cinq heures le lit que j’avais placé devant ce qui tenait lieu de porte a été agité et m’a réveillé. Quelqu’un essayait de s’introduire dans la chambre. J’ai entendu des chuchotements et puis plus rien. Je me suis rendormi jusqu’à sept heures.

En attendant le train hier soir, j’ai rencontré un Mongol du nom de Davajaav Munkh-Ochir. Il est le dirigeant de Green Gobi, un organisme proche de Greenpeace qui tente de sensibiliser la population mongole aux problèmes environnementaux de leur pays. Il s’est présenté comme activiste. En ce moment il s’active surtout à s’opposer aux compagnies minières qui sont, elles aussi, de plus en plus activent en Mongolie, mais pas au même titre que Davajaav. Ça serait plutôt l’inverse.

Actuellement la Mongolie compte plus de 300 mines et leurs activités ont entrainées la pollution d’une trentaine de rivières. Il était venu à Choir prendre des informations sur un gros conglomérat regroupant plusieurs pays, dont la Chine, le Japon et la Corée, qui creusent le sous-sol sans trop s’inquiéter des problèmes environnementaux qu’ils causent ni de l’impact négatif que ça créé sur les populations nomades de la région.

J’étais curieux de savoir si la population de Choir était majoritairement employée par cette grosse compagnie minière. Elle l’était. Et les retombées économiques que cette compagnie générait pour la région ne rendaient pas particulièrement sympathique aux yeux des habitants les organismes tels que Green Gobi. Quant aux nomades, ils sont comme leurs semblables presque partout ailleurs : mal informés, mal organisés, peu ou pas éduqués, ignorés par tous, pauvres et complètement isolés.

Après m’être levé, déjeuné et fait un petit tour à l’extérieur de l’hôtel, j’ai demandé à la patronne s’il existait, à part le train de nuit, un autre moyen de transport pour quitter Choir. Ça existait; un bus qui partait tous les matins à neuf heures. Il était 9:15.

À partir de Choir, la route jusqu’à Oulan-Bator est asphaltée. Je me suis donc rendu tout près de cette route et une voiture avec deux femmes à l’intérieur s’est arrêtée à ma hauteur. Elles m’ont demandé si je voulais aller à Oulan-Bator. Je voulais.

Il ne servait à rien d’effectuer les trois dernières étapes réalisées par Madame de Bourboulon jusqu’à Ourga, l’ancien nom de Oulan-Bator. Sa route, que je ne pouvais emprunter par manque de moyens de transport, était à l’est de la mienne. De plus, elle était toujours souffrante et cessa presque totalement de prendre des notes, à part en deux occasions et de façon succincte : l’étape du lendemain, où elle constate la fin du désert de Gobi, ce que je constate presque moi-même ici à Choir où la végétation commence à réapparaitre et où j’ai pu voir des hirondelles; et le surlendemain, où elle écrit que : « Le climat affreux de ce pays détruit chaque jour ma santé que j’avais restauré à Pékin; il n’y a qu’à force d’énergie que je supporte la fatigue de chaque jour; si je me laisse aller au découragement, comment pourrais-je gagner la frontière de Sibérie, distante encore de deux cents lieues? ».

La conductrice de la voiture, qui m’emmena jusqu’à Oulan-Bator en compagnie d’une de ses amies, était une comptable propriétaire d’un commerce de vente en gros à Choir. Elle effectuait l’aller-retour depuis Oulan-Bator où elle résidait une fois par semaine. Contrairement à la chirurgienne que j’avais rencontrée deux jours plus tôt, leur regard glissait sur le paysage sans s’y accrocher.

De toute évidence, aucune d’elle n’était de la campagne et le laissait bien paraître. Le rétroviseur intérieur n’était pas dirigé vers l’arrière mais vers le visage de la conductrice qui ne cessait de vérifier et de réajuster ses mèches de cheveux, et de s’assurer que son rouge à lèvre, qu’elle avait d’épais, et son fond de teint, qu’elle avait de clair, tiennent aussi bien sur ses lèvres et son visage que la misère sur l’Afrique.

Le rétroviseur était d’ailleurs inutile. Le trafic à l’arrière était aussi inexistant qu’à l’avant. La route était en assez bon état. La voie de chemin de fer que j’aurais empruntée si j’avais pris le train de nuit défilait sur notre gauche avec des convois chargés de minerais qu’on croisait et qui se dirigeaient lentement vers la frontière chinoise. Il est d’ailleurs question de construire une double-voie électrifiée pour remplacer (probablement par des trains japonais ou chinois) ces trains soviétiques poussifs qui datent d’un demi-siècle afin d’augmenter et d’accélérer le trafic marchandise.

Le temps était au beau fixe avec de gros nuages blancs qui dessinaient d’énormes taches sombres sur les grasses prairies d’herbes que je redécouvrais et qui peu à peu remplaçaient le sable du Gobi. Des enfants sur le bord de la route gardaient des moutons. Et des vaches regardaient passer notre voiture. L’autoradio diffusait de la musique traditionnelle mongole en harmonie parfaite avec ce paysage magnifique. J’avais connu des journées pires que celle-ci.

Mardi, juillet 18 2006

Étape 15 – Airag (J + 47)


Nouveau village du désert où je suis arrivé hier soir vers 22:30. À part les douleurs à la base du cou, aux épaules et au niveau des reins, les autres ont pratiquement toutes disparues. J’ai très bien dormi la nuit dernière et aucun policier n’est venu me réveiller.

Entre Sainshand et Airag, j’ai voyagé au côté d’une chirurgienne de l’armée mongolienne qui aurait très bien pu faire une carrière de mannequin en Occident. Peu après avoir commencé à bavarder, elle m’a demandé de deviner l’âge qu’elle avait. Question piège. Ça peu débuter ou mettre fin à une conversation. Je me suis lancé avec 21. Perdu. Mais à voir le rire qui l’a saisi j’ai su que la conversation allait pouvoir continuer. J’ai suivi avec 20 pour mettre toutes les chances de mon côté. Encore perdu. Un peu plus tard elle m’a dit en avoir 37.

Elle était marié et mère d’un enfant d’une dizaine d’années. Quand je lui ai pausé la question de savoir ce que faisait son mari, elle m’a dit qu’elle était séparée depuis déjà quelque temps mais elle s’est empressé d’ajouter qu’elle avait un copain officier. Elle était originaire de la campagne.

- Vous savez monter à cheval?

- Non, enfin pas très bien, mais mes parents ont des chevaux.

- Combien?

Elle ne savait pas trop. Plusieurs centaines. À voir mon air complètement surpris par sa réponse elle a ajouté que ce n’était pas anormal. Beaucoup de gens de la campagne possèdent de grands troupeaux de chevaux. Ses parents possédaient aussi des moutons. Là elle savait presque le nombre. Environ trois cents. Et aussi des vaches. Une trentaine. Mais comme cette étudiante que j’avais rencontrée à la Cité Interdite à Pékin, elle ne savait pas traire. Elle avait trois frères et trois sœurs plus âgés qu’elle qui étaient restés sur place et aidaient ses parents. Elle était aussi la dernière de la famille qu’on avait envoyé à la ville faire des études.

Elle regardait continuellement le Gobi qui défilait sous nos yeux à travers les vitres du train.

- Vous aimez le désert?

A voir son sourire, je pense que le désert devait venir en seconde position juste derrière son fils. Ce n’était pas seulement le désert, elle adorait aussi la campagne. Mais sa préférence allait au désert. Elle détestait le bruit de la ville et la foule. Elle habitait Oulan-Bator à cause de son travail, mais chaque fois qu’elle avait un ou plusieurs jours de congé, elle repartait à la campagne ou allait dans le désert.

Elle avait déjà fait dix ans dans l’armée. Il lui en restait encore dix. Elle avait commencé à suivre des études en droit et comptait faire quelque chose plus tard qui la ramènerait à la campagne. Le train arrivait à Airag. Elle a sorti un billet de 500 T de son portefeuille sur lequel elle a écrit quelque chose en écriture traditionnelle mongole et juste en dessous la traduction en alphabet latin : Darkhisuren.

- C’est mon nom. Et c’est pour vous. Un petit cadeau.

Il faisait nuit noire quand je suis descendu du train. J’ai marché jusqu’au seul petit hôtel du village situé juste en face la gare. Je n’ai pas pris de douche. Et je n’ai même pas demandé si l’hôtel en possédait une.

En me levant, je suis allé à la gare pour voir si un train partait pendant la journée. Niet m’a répondu la dame au guichet qui m'a pris pour un Russe. Juste le soir. Et pas avant 22:30. Le même train que celui avec lequel j’étais arrivé hier soir. Le Gobi est magnifique. Mais le problème c’est d’y voyager. Pas de bus et presque pas de train.

Au cours de cette étape, Madame de Bourboulon avait rencontré une caravane appartenant à deux marchands sibériens : « Ce qu’il y avait de plus curieux, c’était trois grands bateaux, construits dans le genre des maisons de bains qu’on voit sur les fleuves des villes européennes, placées sur des essieux et des roues énormes, et trainés par un attelage de douze chameaux. Ces singuliers véhicules contenaient la famille et toutes les richesses des marchands sibériens ».

Je pense que depuis hier, la route qu’elle a suivie se dirige vers l’est. L’erreur en distance est trop importante pour être due uniquement aux instruments de mesure que le capitaine Bouvier utilisait pour faire ses relevés. Je me situe sur la même latitude, mais si je continue de voyager le long de la ligne de chemin de fer, je serai à presque deux degrés à l’ouest avant que leur route ne revienne dans ma direction. Une piste semble exister un peu à l’est mais à moins de disposer d’un véhicule il m’est impossible de l’emprunter à cause de l’absence de moyens de transport public ou privé.

Lundi, juillet 17 2006

Étape 14 – Sainshand bis (J + 46)

Aujourd’hui 17 juillet j’ai préféré prendre une journée de repos. Les douleurs sont toujours présentes et j’ai tellement mal au dos que j’ai du mal à marcher. Je viens d’aller faire un tour à la gare et mon train est prévu ce soir vers vingt heures. Ce qui suit est donc le compte rendu du restant de la journée d’hier.

J’ai appelé Sukhee vers onze heures. Je voulais le remercier pour son aide de la veille au soir et également le rembourser pour tous les frais qu’il avait avancés pour moi. Il est arrivé quelques minutes plus tard à l’hôtel. Je lui ai demandé comment louer une jeep russe pour aller dans le désert pour deux ou trois heures. On est allé ensemble sur la place principale et après avoir discuté avec un chauffeur on s’est mis d’accord pour partir en début d’après-midi. J’ai proposé à Suichee de nous accompagner.

J’ai trouvé ce confluent géographique. Les détails de cette visite ainsi que les photos devraient apparaître d’ici quelques semaines sur le site du DCP. J’ai été content de vivre cette petite aventure. Pendant tout le temps qu’elle a duré, je n’ai pas du tout pensé à ce que j’avais vécu la veille au soir. Et après mon retour en milieu d’après-midi mon esprit a surtout été occupé par cette excursion dans le Gobi.

Ça m’a également permis de couvrir l’étape suivante de Madame de Bourboulon. Sainshand était apparemment légèrement au nord de l’endroit où son camp avait été dressé pour l’étape 13 et le confluent géographique que j’ai visité à quelques kilomètres au sud de l’étape 14. En restant à Sainshand, j’ai donc ainsi pu faire d’une pierre deux coups. Je ne serais d’ailleurs pas surpris que l’étape 13, qu’elle nomme Homoutch, soit devenue Sainshand. Elle parle d’une des « capitales du désert, un lieu d’arrêt pour les caravanes, et que les pasteurs y affluent sans cesse de tous les points du Gobi pour y faire des échanges avec les marchands chinois ou sibériens ». C’est le rôle que Sainshand joue actuellement en tant que capitale de province situé entre Oulan-Bator et la frontière chinoise.

Elle parle aussi d’une « lamaserie assez vaste, entourée de pyramides funéraires et défendue par une muraille ». Il existe aussi une lamaserie à Sainshand mais celle-ci ne datte que de 1991. Il se pourrait aussi fort bien que la nouvelle ait été construite sur l’emplacement d’une plus ancienne.

Au cours de cette étape 13, Madame de Bourboulon fait la description de l’ancien salut de bienvenue mongol aujourd’hui disparu : « chacun croisant respectueusement ses mains sur son front faisait une génuflexion ». Elle considère cette salutation plus digne que le salut chinois lui aussi disparu et qui consistait à se « porter les deux poings fermés à hauteur du menton ». Depuis ces anciens saluts se sont internationalisés à la mode occidentale de la poignée de main.

Et finalement, Madame de Bourboulon ne fut pas électrocutée après être arrivée à cette étape en soirée mais elle tomba de nouveau malade et fut incapable de prendre des notes pendant trois jours. Le matin, elle avait parcouru une partie de cette étape à cheval : « C’est le seul moyen qui me reste pour me délasser des cahots; mais j’ai mal pris mon temps : la route étant assez plane, les voitures sont parties à grande vitesse, et il a fallu pour les suivre courir pendant trente-deux verstes (une trentaine de kilomètres) au triple galop. J’étais exténuée de fatigue et j’ai retrouvé la calèche avec plaisir ».

Mais elle s’habitue au désert qui, dit-elle : « ressemble à l’océan : l’œil de l’homme se plonge dans l’infini et tout lui parle de Dieu ».

Sa description de l’étape 14 écrite après coup, et qui semble donc se situer un peu au nord du confluent que j’ai visité en début d’après-midi, se limita donc à la chaleur torride et à la soif qui tirailla les gens et les bêtes pendant cette journée. Elle parle d’ailleurs d’une violente altercation parce qu’une femme du désert « avait donné à boire à un étranger avant de servir son mari. Celui-ci renversa le contenu du vase et jeta du sable à la tête de l’épouse impudique au milieu des rires et des exclamations des pasteurs. Ces scènes primitives me rappelaient la Bible et le temps des patriarches ».

Dimanche, juillet 16 2006

Étape 13 – Sainshand (J + 45)


Le train était à l’heure hier soir à Irdin et deux heures plus tard, soit vers 22:30, je suis descendu à la gare de Sainshand. Un taxi attendait avec un homme à côté que j’ai d’abord pris pour le chauffeur. Il m’à abordé dans un anglais excellent et m’a dit que si je cherchais un hôtel il pourrait m’aider à en trouver un. Le centre-ville était à un peu plus de deux kilomètres et à cette heure tardive je préférais ne pas passer trop de temps à en trouver un par moi-même.

Sukhee, l’homme que je venais de rencontrer, était un homme d’affaire d’Oulan-Bator arrivé à Sainshand une semaine auparavant pour régler un problème de dédouanement pour un convoi de concentré de zinc en partance pour la Chine. Il m’a conduit à l’Odd Hôtel où nous nous sommes quittés. J’ai déballé mes affaires et quand j’ai demandé où la douche se trouvait, la réceptionniste m’a annoncé que la douche n’était pas comprise dans le prix de la chambre. J’ai remballé mes affaires et me suis mis à la recherche d’un autre hôtel.

Après avoir marché vingt minutes dans cette petite ville déserte et sans lumière, un taxi s’est arrêté à ma hauteur et j’ai eu la surprise de voir la vitre arrière s’abaissée et de reconnaître Sukhee. Il était aussi étonné que moi. Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas prendre de douche à l’Odd Hôtel. Il m’a suggéré qu’on y retourne ensemble et de voir s’il ne s’agissait pas plutôt d’un problème d’incompréhension de part et d’autre. Il s’emblait que c’était le cas et pour l’équivalent d’un dollar je pouvais utiliser la douche installée dans une autre chambre.

La réceptionniste a branché une série de fils électriques sur le chauffe-eau installé à l’intérieur de la salle de bain pour que je puisse prendre une douche tiède. Pendant les vingt minutes que cette opération devait durer, Suichee m’a invité à passer sur une petite terrasse surplombant la place principale de la ville. Le ciel était magnifique et on aurait presque pu toucher les étoiles. Suichee n’avait pas souvent l’occasion de parler anglais et il en a profité pour rattraper le temps perdu.

Sa femme et ses deux filles, âgées respectivement de cinq et trois ans, étaient restées à Oulan-Bator, et il avait hâte de les retrouver. Il avait fait des études de médecine et pratiqué pendant un an avant de se lancer dans les affaires qui rapportent beaucoup plus. Un médecin ne fait pas fortune en Mongolie alors que tous les hommes d’affaires roulent en 4x4. Il était également traducteur de chinois et parlait couramment le russe. Il était près d’une heure du matin quand on s’est finalement quitté.

J’avais sommeillé moins de trois heures au cours des dernières 48 heures et je dormais littéralement debout. Je me suis dirigé vers la chambre où était installée la seule salle de bain de l’hôtel. L’installation électrique était toujours branchée sur le chauffe-eau. Je me suis déshabillé et j’ai pris soin de fermer le verrou de la porte de la chambre avant de passer sous la douche. J’ai saisi la poignée de la douche et tourné une manette située le long de la tuyauterie. J’ai entendu l’eau suinter lentement à travers la tuyauterie et puis subitement tout est devenu noir.

Quand j’ai repris mes esprits, je reposais sur le carrelage entre le lavabo et les toilettes avec une partie du dos adossée au mur. J’étais en train de me faire électrocuter. La salle de bain avait pris une apparence irréelle et transparente. Mon corps semblait s’être déformé et j’étais en proie à une danse de Saint-Guy. Le tressaillement irradiait tout mon corps sans que je parvienne à le contrôler. Ma main droite qui tenait la poignée de la douche m’apparaissait comme complètement retournée dans un angle à 90° et avait pris une forme totalement abstraite et grotesque. Mon bras et mon poignet s’était aminci comme un membre atteint par la polio. Une composition à la Picasso. Le reste était flou.

J’ai pris conscience de ce qui se passait et aussi étrange que ça puisse paraître, la seule pensée qui me soit venue à l’esprit à ce moment là, c’est celle de Claude François, ce chanteur populaire français mort électrocuté dans sa salle de bain il y a quelques années. J’ai crié pour aussitôt réaliser que la porte de la chambre était fermée de l’intérieur et avant que quelqu’un ne parvienne à la défoncer il serait trop tard. J’étais seul. Et je ne pouvais compter que sur moi-même pour m’en sortir.

Ce n’était pas possible. Il n’était pas possible que ça se termine ainsi dans la salle de bain d’un hôtel au fin fond du désert de Gobi, hôtel qui ne figurait même pas dans le Guide Michelin. Tout ceci n’avait pas de sens.

Je me suis souvenu après coup d’un film réalisé par Clint Eastwood, Unforgiven, un bide total au box-office mais un très bon film. Clint Eastwood interprète le rôle d’un méchant. À la fin du film une fusillade éclate et il blesse grièvement Gene Hackman qui joue le rôle du bon gars. Hackman est étendu sur le sol et Eastwood s’approche avec son gros fusil. Ackmann lève la tête et dit, si je me souviens bien : « Je ne mérite pas ça ». Et Eastwood répond quelque chose du genre : « Le mérite n'a rien à voir avec ça ». Et il l’achève.

Je n’avais pas l’intention de finir comme Hackman. J’étais comme un animal blessé et comme un animal je suis allé d’instinct vers l’objet qui me faisait atrocement souffrir, la poignée de la douche. Elle était comme collé dans la pomme de ma main et me brulait comme si j’avais tenu un fer chauffé au rouge.

J’ai empoigné le tuyau flexible auquel elle était attachée et j’ai tiré de toutes mes forces. Il fallait que j’hôte de mon corps ce dard mortel. Mais je vibrais sous la force du courant électrique et je n’avais presque plus de force. Le peu qui m’en restait allait en s’amenuisant. Il fallait que j’y arrive. Il le fallait. Pendant une fraction de seconde j’ai ramassé tout ce qui me restait d’énergie et de force dans le corps et j’ai tiré en hurlant de douleur et de rage. Je n’avais droit qu’à un essai. Mon corps m’apparaissait tellement déformé que je ne savais même pas si je tirais dans le bon sens.

Et puis le tuyau et la poignée de douche on été comme éjectés à travers le flou. Mon tremblement a cessé. Je reprenais légèrement conscience de l’environnement. La salle de bain a repris un semblant d’apparence normale. J’ai alors réalisé que le sol était humide et stupidement j’ai confondu le tuyau avec un énorme fil électrique et cru qu’en retombant celui-ci allait provoquer une énorme explosion et que tout allait se terminer dans un grand feu d’artifice. J’ai attendu les étincelles, les éclairs et la lumière bleue. Rien ne s’est produit. Avec la vie que je retrouvais plus qu’avec la force qui me restait, je me suis alors propulsé à l’extérieur de la salle de bain. J’ai atterri sur la moquette de la chambre et je me suis écroulé sur le dos.

J’avais les yeux fixés au plafond et j’entendais qu’on cognait avec force contre la porte. Je ne voulais pas qu’on me trouve étendu nu sur le sol comme une larve. J’ai attendu quelques instants et puis j’ai saisi mon pantalon sur la chaise juste à côté et avec peine je suis parvenu à l’enfiler. J’ai rampé comme un ver de terre les deux mètres qui me séparait de la porte et en m’accrochant à la poignée j’ai tiré le verrou pour retomber aussitôt sur le dos complètement vidé par cet ultime effort. La réceptionniste s’est précipitée à l’intérieur et s’est dirigée vers la douche. J’ai voulu crié qu’elle ne touche à rien mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Juste un grognement.

Elle a probablement débranché toute l’installation éclectique de l’extérieur de la salle de bain. J’ai senti qu’elle utilisait une serviette mouillée pour m’éponger le haut du corps qui était couvert de plus de sueur que la serviette ne contenait d’eau. J’étais encore en proie à des convulsions sporadiques et je respirais très rapidement. Lentement j’ai relevé ma main pour la poser sur mon cœur. Jamais je n’aurais pensé qu’un cœur puisse battre aussi vite. Elle a commencé à me masser les membres. J’avais atrocement mal les mollets, le bras droit, la paume de la main droite et le dos.

Elle a continué à m’éponger le corps et à me masser les membres. Au bout d’une quinzaine de minutes elle a essayé de m’aider à me relever mais je ne tenais pas sur mes jambes. Elle m’a soutenu la tête pour que je puisse boire un peu d’eau. Par signes elle m’a demandé si elle devait appeler une ambulance. Avant de nous quitter, Sukhee m’avait laissé deux numéros de téléphone où je pouvais l’appeler au cas où j’aurais besoin de quelque chose. Il avait été médecin, il saurait quoi faire. Je lui ai demandé de me passer mon carnet dans lequel j’avais noté les numéros et après lui avoir montrés elle a passé un coup de fil.

Dix minutes plus tard Sukhee est arrivé avec une doctoresse. Elle m’a ausculté. Suichee traduisait. Les douleurs au dos situées en plusieurs endroits étaient dues à la chute, celles des mollets, du bras droit et de la paume de ma main à l’électrocution. J’avais une très longue entaille à la droite de la colonne vertébrale heureusement peu profonde. Elle m’a fait une injection d’un mélange de deux produits, dont l’un devait servir à abaisser le taux de toxines que j’avais amassées dans le corps. Elle m’a dit d’essayer de dormir et de me reposer du mieux que je pourrais. Tout le monde a quitté la chambre. Il était plus de deux heures du matin.

J’ai dû m’endormir aussitôt. Je ne savais pas si je rêvais mais subitement j’ai entendu qu’on frappait à la porte. Avant de partir, Sukhee m’avait dit que s’il ne trouvait pas de taxi, il reviendrait dormir sur l’autre lit qui était dans ma chambre. J’ai pensé que c’était lui. Avec peine, je suis parvenu à ouvrir la porte depuis mon lit. Je me suis retrouvé face à deux policiers et à la réceptionniste.

Ils sont entrés dans la chambre et un des policiers a répété à plusieurs reprises : « Passport ». J’ai voulu leur demander de me passer mon sac et je me suis rappelé que j’avais laissé mon passeport à l’ambassade de Chine pour obtenir un visa. Je leur ai dit que mon passeport était à Oulan-Bator. Ils m’ont tendu un papier et demandé d’y inscrire mon nom et ma nationalité. En tenant le stylo ma main s’est remise à trembler. Ce que j’ai écrit devait être suffisamment clair car ils sont repartis immédiatement. J’ai consulté ma montre, il était trois heures du matin.

Je me suis réveillé vers sept heures. J’avais l’impression qu’un rouleau compresseur m’était passé sur le corps. Les douleurs dans le bras et les mollets avaient quelque peu diminuées mais j’avais terriblement mal au dos et de nouvelles douleurs étaient apparues à l’épaule droite et sur la hanche droite. La chute avait dû être plus brutale que je ne le pensais. J’avais du mal à m’asseoir sur le lit. J’ai essayé de me rendormir pour finalement me lever un peu avant neuf heures.

Il n’était impossible que je puisse repartir aujourd’hui. Le train ne partait que très tard en soirée et n’arriverait à ma prochaine étape qu’en pleine nuit. Je risquais fort de me retrouver une fois de plus à dormir sur un banc et d’être fatigué au point de commettre une autre erreur aussi grossière que celle qui venait presque de me coûter la vie. Jamais en temps normal je ne serais entré dans cette salle de bain. La présence d’une installation électrique aussi rudimentaire m’aurait averti du danger. Mais hier soir j’étais tellement fatigué que tout mon système de mise en garde était passé au neutre.

Mais je ne voulais pas non plus passer la journée à ne rien faire. Le film des événements d’hier soir me serait repassé sans cesse à l’esprit. Il fallait que je mette cette histoire au passé. Il me fallait la remplacer rapidement par autre chose de relativement intense et positif. Je me suis rappelé qu’un confluent géographique (45°N 110°E) était situé à une vingtaine de kilomètres d’ici au milieu du Gobi. Il me fallait aller vers le désert et de nouveau vivre l’anxiété de la quête et ressentir les poussées d’adrénaline inonder mon corps. Psychologiquement j’avais besoin de me laver. Au vent du désert.

Samedi, juillet 15 2006

Étape 12 – Irdin (J + 44)

Je n’ai pas très bien dormi. Je partageais le compartiment de quatre couchettes avec un homme voyageant seul et un couple ; tous de Oulan-Bator et en direction de la ville frontière chinoise où j’étais la semaine dernière pour y effectuer des achats. Même en tenant compte du coût du transport et d’hébergement pour une nuit ou deux, il est plus avantageux pour les Mongols d’aller faire leurs achats en Chine, surtout pour ce qui est de l’électroménager et de l’habillement.

Je disais donc que j’ai mal dormi, en partie à cause du mari qui ronflait plus fort que la locomotive du train et en partie par crainte de manquer mon arrêt prévu vers trois heures du matin. À partir de deux heures, à chaque fois que le train ralentissait, j’allais m’informer auprès de la contrôleuse pour savoir si j’arrivais. Le train s’est finalement arrêté à Irdin vers quatre heures trente et une petite lueur à l’est indiquait que le soleil n’allait pas tarder à se lever.

Il faisait froid. Au départ de Madame de Bourboulon au matin de cette étape, il gelait. Il ne gelait pas aujourd’hui mais le thermomètre n’indiquait que 12°. Je suis entré à l’intérieur de la gare et me suis installé sur un banc ou je suis parvenu à sommeiller deux heures de plus. Le village est situé à l’ouest de la voie ferrée. Je suis donc parti dans cette direction avant de tourner vers le nord pour monter sur des petites collines couvertes de rochers. Madame de Bourboulon avait également remarqué lors de cette étape « de grosses roches de granit sombre en blocs quelquefois groupés, mais le plus souvent isolés, et ne se rattachant à aucun mouvement de terrain ; on dirait de aérolithes tombés du ciel pour varier l’uniformité du désert ».

En arrivant au sommet j’ai remarqué plus à l’ouest des petits points dans le désert. À travers le viseur de mon appareil photo équipé d’un téléobjectif, j’ai réalisé que c’était un campement de nomades. Ils étaient en train de lever le camp et de se diriger dans ma direction. Je suis redescendu de la colline et me suis avancé à travers le désert dans leur direction. Ils devenaient de plus en plus visibles et j’apercevais deux groupes distincts composé pour l’un d’un troupeau de mouton et pour l’autre de chevaux. Une carriole tirée par deux chameaux les accompagnait.

Arrivé à environ deux cent mètres, deux énormes chiens que je n’avais pas vu sont subitement apparus et se sont mis à courir dans ma direction. Complètement isolé au milieu du désert, il était trop tard pour chercher un endroit où me réfugier. J’ai ramassé quelques pierres sans grand espoir qu’elles puissent servir à grand-chose. Heureusement, à moins de cinquante mètres, ils on fait demi-tour et on rejoint la carriole. J’ai préféré ne pas insister d’avantage et j’ai moi aussi fait demi-tour.

Je me suis cette fois dirigé vers le village. Deux hommes occupés par des travaux de maçonnerie ont semblé surpris de me voir surgir à pieds du désert. Ils ne pouvaient pas savoir que j’étais déscendu du train quelques heures plus tôt et que j’avais contourné le village par le nord. Je leur ai demandé où je pouvais acheter du pain et de l’eau, ma bouteille était presque vide. D’après leurs explications j’ai compris que les deux ou trois épiceries du village n’ouvraient qu’une heure plus tard.

J’ai continué mon exploration en me promenant parmi les habitations et les clôtures en bois entourant les yourtes, qui ne s’appelle d’ailleurs par yourte en mongol (c’est le nom russe) « guer. Après environ une demi-heure, une femme m’a interpelé et m’a fait entrer dans son épicerie. Quelqu’un avait dû la prévenir qu’un étranger cherchait à se ravitailler. J’ai acheté un litre de lait, un litre et demi d’eau et des biscuits secs et je suis allé prendre mon petit déjeuner à l’ombre d’une maison.

Après avoir repris des forces, je suis retourné dans le désert prendre quelques photos. Plusieurs carcasses d’animaux domestiques avaient été laissées à l’abandon et leurs os blanchis étaient visibles de loin. Je n’ai pas vu les tarentules dont parle Madame de Bourboulon mais des petits lézards dont la couleur se confond à celle du désert, ainsi que plusieurs sortes de petits buissons dont certains avec des fleurs minuscules.

Ce qui surprend le plus dans le désert c’est le silence. Si ce n’était du bruit du vent on pourrait penser qu’on devient sourd. Les objets et les choses en mouvement sont d’abord entendus avant d’être aperçus. J’étais au sommet de l’endroit où j’étais allé de bonne heure en matinée quand j’ai soudain perçu un grondement étouffé venant du nord et qui allait en s’amplifiant. Moins de dix minutes plus tard un très long train de marchandises est apparu à l’horizon et est passé sans s’arrêter devant la gare d’Irdin en direction de la frontière chinoise.

Vers midi je suis retourné au village et à la même épicerie. Compte tenu du choix limité, j’ai racheté du lait et des biscuits. L’épicière avait été remplacée par son mari. Il m’a invité dans sa maison pour déjeuner. L’intérieur était divisé en quatre ou cinq petites pièces avec des tapis de laine sur le sol et accrochés sur les murs. La pièce principale contenait quelques meubles achetés récemment et une télévision chinoise qui diffusait des clips de groupes de rappeurs mongols.

En sortant je suis tombé sur un groupe de petites filles âgées d’environ une douzaine d’années. L’une d’elle m’a abordé en anglais en me demandant mon nom et en me donnant le sien que j’ai été incapable de prononcer. Une autre a fait la même chose en chinois et une troisième en russe. Je ne pouvais pas juger de la qualité du russe de la dernière mais celle qui parlait chinois semblait fort bien se débrouiller. Quant à celle qui baragouinait l’anglais, j’ai été surpris quand elle m’a dit qu’elle ne l’étudiait que depuis deux ans. Elle se débrouillait vraiment très bien. Elle m’a dit qu’elle était la fille du principal de l’école du village et que sa mère était comptable. Son père est d’ailleurs arrivé dans l’entrefaite et, sans me saluer ni même me jeter un simple regard, il lui a indiqué le chemin de la maison. Il ne semblait pas très content.

Il faisait vraiment trop chaud pour rester au soleil. Je suis retourné à la gare. Madame de Bourboulon avait remarqué ce matin-là une femme parmi les postillons. On lui avait dit qu’en fait elles étaient souvent plusieurs à faire ce pénible et périlleux service. « Ces malheureuses créatures sont tellement semblables aux hommes par leurs costume, leur démarche et leur voix, que nous ne nous en étions pas aperçus ».

J’ai eu la même impression devant le chef de gare qui est en fait une cheffe de gare. Quand je suis arrivé au milieu de la nuit je n’ai pas fait très attention. Dans le noir j’ai demandé où je pouvais déposer mon sac et ce que je croyais alors être un homme m’a indiqué d’un geste que je pouvais le laisser à l’intérieur du poste. Ce matin j’ai réalisé que le chef était une cheffe. À chaque fois qu’un train passe (tous de marchandises), elle sort à l’extérieur en uniforme (qui doit être le même pour les hommes) et se place sur un petit banc en agitant un petit drapeau jaune jusqu’à ce que le train ait disparu.

Parlant de Madame de Bourboulon, l’étape où elle avait passé la nuit était à quelques kilomètres plus au nord. Mais encore une fois, compte tenu de l’imprécision des instruments de l’époque, il se pourrait fort bien que ce fut ici.

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