Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Japon et Extrême-Orient russe 1

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Mardi, juin 13 2006

Veille de départ (J + 12)

C’est décidé, je pars demain en direction de la frontière chinoise. Je suis allé rechercher ma moto ce matin là où travaille Shustrik. On a tenté au cours des derniers jours de recharger la batterie qui était tombée à plat juste après avoir sorti la moto de l’entreposage du service des douanes. Elle est définitivement morte. Le patron de Shustrik l’a remplacée par une neuve. Il a refusé que je le paye. Ils ont également réparé le levier du changement de vitesse pour le même prix. Je suis revenu seul à l’appartement sans problème. Je commence à me faire à la conduite russe.

J’ai contacté toutes les personnes en mesure de m’aider à faire passer la moto en chine mais sans succès. Je dispose d’un visa et je n’aurai donc aucune difficulté à rentrer mais il en va tout autrement pour la moto. À moins de faire partie d’un groupe organisé dirigé par un membre du Bureau de la sécurité publique, les autorités chinoises n’autorisent pas l’entrée de véhicules avec leurs passagers sur leur territoire.

Un Allemand est arrivé à passer depuis Vladivostok il y a trois ans avec l’aide des personnes que j’ai rencontrées. Ils ont mis sa moto dans un camion au milieu d’une tonne de marchandises et il est passé en bus. Ces mêmes personnes m’ont dit que le coût avait été énorme et les risques très élevés. Et ils ne souhaitent pas recommencer quel qu’en soit le prix. Je ne vais donc pouvoir conter que sur moi-même. Je n’ai pas vraiment de plan, à part conduire ma moto jusqu’à la frontière et de demander aux agents de l’immigration chinoise l’autorisation d’entrer dans leur pays.

Du Lac Hanka au nord jusqu’à la Corée du Nord au sud, il existe quatre postes frontaliers étalés sur une distance de près de 500 km, le plus proche à environ cinq heures de route. C’est par celui-là que je vais commencer. Si je ne suis pas en mesure de passer, il me faudra revenir sur mes pas pour essayer le second, autant dire qu’il me sera impossible d’en faire deux pendant la même journée. Quand aux deux autres ils sont à au moins une journée de moto sur des routes en très mauvais état.

La météo annonce de la pluie pour les cinq prochains jours. Inutile d’attendre d’avantage. En cas d’échec il est probable que je revienne à Vladivostok pour y laisser la moto. Je passerai alors au plan B en continuant le voyage par d’autres moyens jusqu’Irkoutsk. De là je prendrai le Transsibérien pour venir récupérer ma moto et traverser la Russie d’est en ouest. Mais avant de spéculer sur le plan B il faut au moins essayer le plan A.

C’est donc demain le grand jour. Mes chances sont de 50%. Autrefois on disait « être nerveux comme une jeune fille le soir de ses noces ». On pourrait facilement remplacer cette expression par « être nerveux comme un motard la veille de passer la frontière chinoise ». Je sens que je ne vais pas très bien dormir.

Lundi, juin 12 2006

Viktor (J + 11)

Le musée que je me proposais de visiter vendredi était ouvert aujourd’hui et j’ai profité d’une autre matinée grise pour le visiter. Il est principalement consacré à la découverte et la colonisation de cette partie du territoire russe. Si la conquête de l’Ouest américain est passé à la postérité grâce à Hollywood, ce que les Russes ont accompli dans la partie extrême-orientale de leur pays – et à peu près à la même époque – est sans contredit aussi épique et tragique. Épique de par la grandeur et l’hostilité du territoire à affronter, à conquérir et à exploiter; et tragique de par l’impacte que cette conquête a eu sur les populations autochtones qui l’habitaient et l’habitent encore en partie aujourd’hui.

En sortant du musée je suis tombé sur des célébrations officielles. Ça ressemble assez à ce qui devait se passer dans l’ancienne Union soviétique avec défilé de majorettes, d’une compagnie de fusiller-marins, de vétérans décorés comme des arbres de Noël, d’une fanfare, de danses folkloriques et de nombreux discours dans lesquels j’ai cru reconnaître les mots parti, culture et Primorsky, le nom de cette région.

Le temps commençait finalement à s’éclaircir et j’ai traversé l’étroite presqu’île à l’ouest de la Place Borstov pour me retrouver dans une partie de la ville en pleine rénovation et pourvue de nouveaux magasins tels que Benetton, B&O, Alain Manoukian, Adidas et autres boutiques de luxe. Et quelques chevaux également. On se serait cru en plein Vieux-Montréal. C’est là que j’ai rencontré Viktor. Il faisait partie des quatre ou cinq peintres installés devant leur chevalet près de la petite plage. Il a vu l’appareil photo et flairé le touriste. Il m’a abordé en espagnol.

- De donde esta?

- Kanada, que je lui ai répondu en japonais.

La conversation s’est poursuivie en anglais qu’il maitrise parfaitement au point ou il pourrait facilement passer pour un Américain. Viktor n’était pas content. L’emplacement que lui et ses collègues occupaient auparavant est également en rénovation et ils ont été relégués à cet endroit jusqu’à ce que les travaux soient complétés.

- Et ça va être complété quand ces travaux?

- Le 1er juillet, pour l’anniversaire de la ville.

- Vous pourriez également fêter le Canada par la même occasion, c’est le même jour. Mais parlant de fête, aujourd’hui c’est lundi mais tout est fermé. Et j’ai vu un défilé. Vous célébrez quoi exactement?

- J’en sais foutrement rien (I fucking don’t know). Je pense que c’est par rapport à la nouvelle constitution ou quelque chose de semblable. Ils changent continuellement de constitution. Impossible de s’y retrouver.

- Et bien tu vois Viktor, autre part il y a des gens qui trouvent qu’on ne la change pas assez rapidement leur constitution. C’est bien pour dire.

Il a fini par me raconter qu’il était originaire de Minsk, en Biélorussie. Ancien matelot dans la flotte soviétique, il s’est retrouvé muté dans la nouvelle flotte russe du Pacifique juste avant de compléter son service et a décidé de rester de ce côté-ci du pays. L’été il croque le portrait des touristes et l’hiver il vit de petits travaux de traduction. Parfois, avec un peu de chance, il tombe sur un groupe de riches hommes d’affaires américains à la recherche d’un interprète pour aller chasser et pêcher un peu plus au nord, sur des territoires autochtones. C’est arrivé l’automne dernier. Ils ont même affrété un avion pour s’y rendre plus vite.

- T’as pas envie de retourner à Minsk Viktor?

- Pas tant que la dictature là-bas sera en place. À la vitesse ou les choses bouges, ça veut dire jamais.

- Faut pas dire ça Viktor. Ça fait quinze ans cette ville était encore fermée aux étrangers et aujourd’hui je te parle. Je ne sais pas pour la Biélorussie mais la Russie a changé.

- Pour le meilleur ou pour le pire?

De la façon dont il avait dit ça j’ai tout de suite su ce qu’il en pensait. J’ai laissé Viktor à ces portraits et j’ai retraversé la ville en sens inverse. C’était un jour de repos avec des familles dont les enfants mangeaient de la crème glacée, des couples d’amoureux, quelques touristes coréens et des adolescents qui jouaient de la guitare. Il faisait beau. Une superbe fille en shorts avec des jambes qui montaient jusqu’aux aisselles est sortie d’une boutique de luxe avec des paquets plein les bras pour s’engouffrer dans un taxi miteux qui l’attendait, une sorte de reflet de cette nouvelle Russie à deux vitesses.

Dimanche, juin 11 2006

Bortch party (J + 10)

J’ai participé hier à une superbe soirée que ses organisateurs avaient baptisée de « Bortch party », du nom de ce genre de minestrone originaire d’Ukraine, traditionnellement composé de betteraves et de choux, mais dans lequel rentre aujourd’hui à peu prêt tout. Autrefois on y ajoutait une cuillère de crème sure mais la mode maintenant en Russie est de la remplacer par de la mayonnaise. La soupe d’hier soir, dans laquelle avait mijoté une poule, était légèrement relevé de petits piments rouges et particulièrement excellente. J’en ai mangé deux assiettes et ça m’a calé l’estomac bien que la mayonnaise ait failli me le décaler. Il n’y avait pas que de la bortch, chacun avait apporté un petit quelque chose : du fromage, de la charcuterie, un poulet rôti, des cornichons et plusieurs autres condiments ainsi que des biscuits secs. Et beaucoup de vodka.

Le nombre de personnes qui se sont entassées dans la petite pièce a bien dû atteindre la quinzaine. Tout le monde rentrait et sortait, mangeait et buvait, et puis Vassili a pris sa guitare et il a commencé à chanter des chansons russes, ces chansons mélancoliques dans lesquelles est accumulée parait-il toute l’âme de ce pays. Shustrik l’a accompagné à l’harmonica et Mikael est allé chercher un bocal contenant des haricots secs et s’en est servi comme de castagnettes. Les chansons on dû faire remonter pas mal d’émotions dans cette assistance parce que petit à petit tout le monde s’est mis à chanter, et de plus en plus fort au point qu’on entendait presque plus les instruments. Une fille dans son coin a commencé à pleurer et j’ai bien cru que les cinq roses dans le bocal derrière elle, roses aussi rouges que l’ancien drapeau communiste de ce pays, allaient l’accompagner.

Écoutez une des chansons...

- Tu veux de la marie jeanne? m’a demandé Gregory.

Sur le coup j’ai pensé que je n’avais pas compris le mot qu’il avait prononcé en français.

- Pardon.

- Tu veux fumer de la marie-jeanne? Et il a accompagné ses paroles avec ses doigts comme s’il tenait un pétard.

- Tu en as ici?

- Oui bien sûr.

- Non merci Gregory. Redonne-moi plutôt de la vodka.

On a passé la soirée à porter des toasts au monde entier à l’aide de petits verres rempli à moitié et que chacun vidait d’un coup sec. Et puis à un moment Vassili a interprété The House of the Rising Sun en russe et tout le monde l’a écouté dans un silence de cathédrale.

Il devait être passé neuf heures déjà. Mais dans ce pays le soleil se couche tard et il faisait encore jour. Des enfants jouaient à l’extérieur entre ces vieux immeubles décrépis et tristes comme des matins d’armistices.

- No pasaran! a crié quelqu’un dans la pièce. Et quelques personnes ont levé le poing et répété :

- No pasaran!

- Tu as compris? m’a demandé quelqu’un près de moi, c’est de l’espagnol.

- Oui j’ai compris, j’ai lu Hemingway et Malraux quand j’étais jeune.

Je n’ai pas demandé à qui ça s’adressait. Vassili a repris d’autres chansons russes. Des plus gaies. Et la fille qui un peu plus tôt pleurait, cette fois s’est mise à rire et à chanter. Je ne sais pas trop à quelle heure nous sommes rentrés mais ce que je sais c’est que j’ai très mal à la tête aujourd’hui.

Samedi, juin 10 2006

Supermarché (J + 9)

J’ai fait connaissance en matinée avec le nouveau style de supermarché russe, assez semblable aux magasins Leclerc qu’on retrouve en France avec des caissières assises (contrairement à l’Amérique du Nord et au Japon où elles sont debout) derrière des petits tapis roulants sur lesquels défilent les marchandises achetées. C’est un des plus grands de Vlad, m’avait dit Shustrik. Rien à voir avec l’épicerie de madame Popov. On y retrouve pratiquement tout ce qu’on peut retrouver en Occident avec des produits russes comprenant énormément de salades composées accompagnées de mayonnaise, des poissons marinés et fumés, de la charcuterie et des fromages à pâte molle. Pas mal de produits importés également avec une grande variété de vins français, incluant des vins de table à 6€ la bouteille et des Bordeaux dont le moins cher était à 18€, et du Champagne russe au prix d’une bouteille de mousseux italiens.

La clientèle est presque exclusivement composée de la nouvelle classe moyenne russe. L’homme devant moi à la caisse semblait en être un parfait représentant : début de la cinquantaine, un peu bedonnant d’une richesse nouvellement acquise qu’il avait enveloppée dans un chandail et une veste de style casual, il venait de faire des achats, incluant une bouteille de vin importé, pour un couple comprenant un enfant pour toute une fin de semaine. Sa facture s’élevait à 105€. La mienne à 15€. Depuis mon arrivée je fais une grosse consommation de saucisson sec, de fromage, de pain (excellent), de nouilles instantanées japonaises et chinoises et de thé.

Comme aurait dit ma mère : « À la guerre comme à la guerre ». Elle savait de quoi elle parlait, elle en avait connu deux qui à chaque fois l’avait obligé à faire ses baluchons pour se réfugier au sud de la Loire, la seconde fois avec trois enfants en bas-âge. Ça l’avait dégouté des rutabagas (qu’elle mangeait presque chaque jour) pour le restant de sa vie.

Vendredi, juin 9 2006

Culture et épicerie (J + 8)

Ce matin ne fait pas exception aux jours précédents et il pleut sur le Seigneur de l’Est (traduction de Vladivostok en français). La température s’est cependant radoucie. Une des blagues préférées des Moscovites installés ici de longue date c’est de raconter à leurs amis restés dans la capitale qu’ils n’ont pas encore vu le soleil depuis qu’ils sont arrivés.

Volt m’a emmené ce matin au club de motards des Iron Tigers (en anglais). Ils sont installés dans un grand local de deux étages rempli de motos de toutes marques et de toutes cylindrées mais surtout d’énormes machines de plus de 1000 cc. Je n’ai aperçu aucune moto russe. C’était la première fois que j’entrais dans un tel local. Mais je suppose qu’ils se ressemblent tous avec les murs tapissés de photos, de cartes géographiques, de calendriers et d’affiches de grosses motos et de frêles demoiselles en tenues légères. J’ai également vu un drapeau confédéré qui faisait face à une affiche d’Easy Rider. Contradiction. Les membres que j’ai rencontrés semblent pour la plupart être de très bons vivants adeptes de longues randonnées en moto et de gros partys.

Je voulais consacrer une partie de la journée au volet culturel mais ce fut bref. Je suis parti de la gare et suis passé devant la maison où est né Yul Brynner (où habité pendant son enfance, je ne me souviens plus très bien) pour ensuite me diriger vers la galerie en face, en rénovation et fermée, et le musée un peu plus loin, également fermé pour aujourd’hui.

Je me suis rabattu sur la grande place Borstov, où je passe souvent pendant le jour ou à la nuit tombante en rentrant, avec son impressionnant monument dédié aux Combattants pour le pouvoir soviétique en Extrême-Orient. C’était jour de marché et ça sentait bon la terre et la mer. J’ai fait quelques étales mais sans rien acheter. J’ai retraversé la rue et suis rentré dans ce qui, de l’extérieur, ne ressemblait pas du tout à un grand magasin. J’ai eu la surprise de tomber sur un GUM, un magasin d’état qui fut longtemps le symbole du mauvais fonctionnement de l’économie soviétique avec ses longues queues, ses rayons vides et ses marchandises de mauvaises qualités. J’ai acheté quelques cartes postales décolorées imprimées sur du mauvais carton. L’intérieur art-déco est joli et spacieux mais mérite fortement d’être rénové. Et les éclairages aux néons haut-perchés n’arrivent pas à réchauffer l’atmosphère.

Pas très loin sur le même trottoir se trouve un autre grand magasin mais très moderne avec des boutiques de luxe et des gardes de sécurité derrière chaque pilier. J’ai demandé à Léna en rentrant pourquoi les gardes de sécurités étaient particulièrement attentifs à ma présence.

- C’est à cause de ta coupe de cheveux. Les hommes avec des cheveux coupés aussi courts sortent généralement de prison.

Demain je mettrai mon casque de moto Léna. En remontant vers l’appartement, je me suis de nouveau arrêté dans la petite épicerie où je fais les courses depuis mon arrivée. Elle a conservé l’ancien style avec des vendeuses du même âge que le magasin debout derrière leurs comptoirs et que je m’évertue en vain à faire sourire.

- Bonjour madame Popov. Mettez-moi une miche de pain s’il-vous-plait.

Et je pointe du doigt le pain en question que madame Popov jette sur le comptoir tout en marmonnant son prix.

- Et un petit saucisson sec également. Non, pas celui-là. Celui de droite. Un peu plus à droite. Voilà, c’est celui-là.

Madame Popov ne me trouve pas drôle du tout. Mais moi j’aime bien l’épicerie. C’est très sombre à l’intérieur. Il y a deux trois vieilles balances à plateaux et les rayons sont en bois. Le plancher aussi. On y vend de la bière en bouteille et à la pression et plusieurs produits en gros, du vin importé très cher sur les rayons du haut que pas grand monde ne doit acheter. Et du pain pour les pauvres qui est le meilleur pain du monde.

Jeudi, juin 8 2006

Roulette russe à moto (J + 7)

J’ai laissé ma moto dans un parc de stationnement payant hier soir. Personne ne laisse de véhicules à l’extérieur pendant la nuit. Trop risqué. J’ai payé environ 2€ et je l’ai récupérée ce matin. Je ne compte pas conduire dans Vlad. Trop dangereux. Ce matin Shustrik m’a proposé de laisser ma moto sur son lieu de travail. Il est venu me chercher à l’appartement vers deux heures. Trop content.

- Tu me suis, m’a-t-il dit. Je vais aller lentement mais aussi assez rapidement à cause de la circulation.

- Ah bon. Face à mon air sceptique et songeur il a tenté de me rassurer.

- Ça va aller. Ne t’inquiète pas. Il faut juste que tu fasses très attention et que tu ne te perdes pas.

Et on est parti sous une pluie fine et glaciale. Avec le facteur vent et l’humidité la température frôlait à peine les 7°.

On est descendu vers le port, longé la corniche vers l’est et contourné la Corne d’Or pour se rediriger vers l’ouest. Les rues et avenues, à l’exception d’un ou deux grands boulevards, ne sont pas séparées par leur milieu, ni sur leur côtés, par des lignes blanches. Les feux de circulation brillent par leur absence. C’est assez anarchique avec des véhicules qui doublent et se retrouvent presque du côté gauche, en sens inverse de la circulation.

Je me suis lancé. Le pied droit sur le frein arrière, le gauche sur le levier de vitesse. La main droite sur la poignée d’accélérateur et le frein avant, la gauche sur l’embrayage. J’essayais de balayer du regard les voitures surgissant à droite et à gauche mais surtout de ne pas perdre de vue la route truffée de bosses et de trous, les plus dangereux étant ceux des conduites d’égouts dont les plaques ont disparu : presqu’un mètre de diamètre; de quoi faire disparaître une moto avec son passager. Et les rails de tramways également, légèrement surélevés par rapport à la chaussée et qu’il faut franchir presqu’à angle droit au risque de se faire désarçonner.

J’essayais de suivre Shustrik qui tentait dangereusement de se faufiler entre les voitures. Mais comment fait-il pour voir les trous. J’ai relevé la visière du casque. Malgré la pluie je voyais un peu mieux. Rétrograder en troisième. Freiner de l’arrière. Amorcer le virage à gauche avant de monter la côte raide comme une étape des Alpes dans le Tour de France. Contourner le rond-point par la droite. Redescendre avec le frein moteur. Repasser en quatrième. Et mes vitesses qui passent mal. Je suis en train de jouer à la roulette russe avec une moto. Shustrik où es-tu? Je le vois. Il vient juste de doubler un bus qui quittait son arrêt. J’essaye. Un camion arrive sur ma gauche. Il reste moins d’un mètre cinquante entre ces deux murs de tôles rouillées, véritable entonnoir de ferraille en mouvement. Il n’est plus possible de freiner. Je vais me faire coincer. Rétrograder. Accélérer. Ça veut pas passer. Ça peut pas passer. Ça passera pas. C’est passé. Ouf!

Je suis revenu en bus, un bus soviétique m’a précisé Shustrik qui m’a accompagné à l’arrêt. Un bus construit au début des années 60 avec quatre passagers à bord et des cartons à la place des vitres arrières. Les autres bus, plus modernes, sont coréens. J’ai eu ainsi l’explication à mon étonnement d’avoir vu autant de publicités coréennes dans le premier bus que j’avais pris mardi. Je pensais que c’était pour faire plaisir aux nombreux touristes coréens que je croise au centre-ville. Aucune publicité dans le bus que j’ai pris aujourd’hui.

- Shustrik, tu m’as dit que tout ce qui roule ici était Japonais. Vous n’aimez pas les bus japonais?

- Les bus japonais sont meilleurs, m’a répondu Shustrik, mais dans un bus au Japon les passagers descendent du côté gauche. Nous on descend du côté droit, du même côté que les Coréens. Alors on achète des bus coréens.

Effectivement, si en plus des trous on doit surveiller les passagers qui descendent du mauvais côté.

Mercredi, juin 7 2006

Les voyages ne sont pas des vacances (J + 6)

J’ai enfin récupéré ma moto. Elena est arrivée en retard un peu après 9 heures en prétextant les embouteillages. Nouveau matin gris. Retour au service des douanes. Nouvelles discussions. Je décide d’attendre à l’extérieur dans le froid plutôt que debout au garde-à-vous devant des fonctionnaires. Je ne suis pas le seul. Une douzaine d’hommes, portable, documents et passeport à la main battent la semelle en attendant leur tour, discutent, fument cigarettes sur cigarettes, résignés d’attendre peut-être depuis des jours.

- C’est mieux, m’a dit Shustrik quand je suis rentré hier soir à l’appartement et que je lui ai raconté mon aventure de la journée. Il y a à peine cinq ans, il fallait attendre des semaines. Nous on est né là dedans, a-t-il ajouté, alors on s’y fait. Il faut sourire, ne pas s’énerver et rappeler continuellement aux fonctionnaires qu’on est là.

Elena ressort trente minutes plus tard et me demande si je peux prouver avec photos à l’appui que cette moto est bien la mienne. Des photos? Des photos! Et soudain je me souviens. Le service des douanes japonais m’avait demandé, une semaine avant mon départ, d’apporter au port d’embarquement des photos prises de différents angles pour conserver dans leurs dossiers. Ils ne me les ont pas demandées. Mais où est-ce que j’ai bien pu foutre ces foutues photos. Fouille à droite. Fouille à gauche. Je fini par les retrouver dans mon guide touristique. Nouvelle attente. Signatures de papiers. Nouveaux bureaux. Encore des signatures. Changement de bâtiments. Nouveaux bureaux. Nouvelles signatures. Retour au port. Encore des signatures et 3000R (85€) pour l’entreposage.

On a fini par y arriver vers midi à l’entreposage, après être repassé par d’autres bureaux apposer de nouvelles signatures sur de nouveaux documents. Comment font-ils les Russes. Moi après trois jours je n’en peu plus. La moto est là, toujours au même endroit. Elena me remet un document et me demande son « bonus ». J’ai failli lui demander un reçu. Comme elle n’aurait pas pu en produire, on aurait dû négocier un rabais. Et je me suis dis à quoi bon. Elle l’a en quelque sorte mérité son bonus. Je suis monté sur la moto, tourné la clé de contact, démarré, et quand j’ai voulu passer en première, j’ai réalisé que les vitesses ne passaient plus normalement. Je suis rentré au ralenti à l’appartement.

Il n’est pas bien grand cet appartement avec ses grilles aux fenêtres. Une cuisine, une petite salle de bain, des toilettes et trois chambres que cinq personnes se partagent : Shustrik et Volt avec chacun leur copine, Léna et Natacha, et une cousine de Shustrik; tous dans la vingtaine. Chacun achète un peu de bouffe que tout le monde se partage. On est de vrais communistes. Je dors avec les Shustrik dans des sacs de couchage dans une chambre de trois mètres sur trois encombrée d’un ordinateur, de deux meubles de type Ikea et de quelques boîtes. C’est serré. Au réveil ça sent la vieille bique mouillée. Et Shustrik ronfle comme un B-52. Pour utiliser les toilettes il faut ouvrir la conduite d’eau encastrée au fond du mur, mais pas très longtemps sinon ça déborde. Pour prendre une douche il faut attendre que l’eau chaude fasse une brève apparition pendant la journée. Il faut vérifier régulièrement et, quand elle fini par arriver, se précipiter pour prendre sa douche. Avec un peu de chance on dispose de cinq minutes. Après deux jours, l’eau chaude n’est pas encore apparue.

Mardi, juin 6 2006

La moto et les anges (J + 5)

J’avais rendez-vous avec Elena à 10 heures. Nous avons pris sa voiture et sommes allés au service des douanes où nous sommes restés jusqu’à midi, soit à attendre notre tour, soit pour nous faire rediriger vers un autre bureau situé ailleurs. Nous y sommes retournés à 16 heures pour me faire, parait-il, remettre les papiers de la moto et en prendre possession. Une nouvelle fois nous sommes passés d’un service à l’autre jusqu’à 18 heures et quand nous sommes arrivés à l’endroit où était entreposé la moto… le bureau était fermé.

Plusieurs appels téléphoniques plus tard, un agent des douanes est finalement arrivé et, à l’aide d’une pile électrique, nous sommes partis à la recherche de ma moto à l’intérieur d’un hangar et nous l’avons finalement trouvée entre deux camions. L’agent à vérifier les numéros inscrits sur son document avec ceux sur la moto et a constaté… qu’un numéro était différent. Retour au bureau des douanes. Il est maintenant passé 19 heures. On est de nouveau dirigé d’une personne à l’autre et aucune ne veut prendre une décision qui soit contraire au règlement, et le règlement c’est le règlement : les numéros doivent correspondre. Il est trop tard pour faire quoi que se soit. Les bureaux ferment. Rendez-vous est pris pour demain à 9 heures.

Les nombreux vas et viens que j’ai fait à travers la ville m’aurons au moins permis de la visiter. On a longé des quais où des grues squelettiques s’élançaient à l’assaut d’un ciel si gris qu’il n’en fini pas de pleurer. J’ai vu des vieilles datchas accrochées aux collines et gardées par des chiens rachitiques et hargneux. Et j’ai vu une femme frapper son enfant d’impatience, et un homme jeter violemment à terre le sac à main de sa femme dont le contenu s’est répandu sur le sol comme la frustration dans son regard. Et j’ai vu des militaires de retour d’une guerre oubliée, et des anciens combattants d’Afghanistan aux membres amputés. Et j’ai vu des voies ferrées fatiguées d’avoir amené tant de misère sur cette côte engluée dans sa brume. Et j’ai vu des adolescents déambulés avec des bouteilles de bière à la main qu’ils brandissaient comme les Kalachnikovs de leurs frères envoyés à Grozny. Et j’ai vu Vladivostok regardant avec envie depuis ses collines et par delà l’océan ses riches consœurs d’une autre rive qui ne savent même pas qu’elle existe.

Et j’ai pensé que Soljenitsyne devait avoir raison, que Dieu avait vraiment abandonné la Russie. Et j’ai pensé à cette Russie de mon enfance que j’ai aimée à travers sa littérature et son cinéma, et que mon père à adulée de par le système politique qu’elle avait engendré et dont il avait souhaité, dans sa jeunesse, qu’il puisse se répandre à travers le monde pour le bien de l’humanité.

Et je me suis alors rappelé cette petite fille croisé hier dans un parc, couvert d’amour par le regard de sa mère, et dont je n’ai pas osé prendre la photo de peur de briser cet instant céleste. Et j’ai repensé à ce vieux Russe qui vendait son muguet et que j’ai rencontré ce matin en sortant de mon hôtel. Avec sa barbe et son vieil habit laminé il semblait tout droit sorti d’une peinture de Rembrandt. Et cette fois je n’ai pas pu résister et je l’ai pris en photo. Et comme je lui demandais si je pouvais, il s’est baissé lentement pour arranger ses bouquets et s’est redressé en bombant le torse pour paraître plus digne. Il l’était déjà à mes yeux et plus encore que certains de ses nouveaux hommes d’affaire en complet veston et de ses quelques fonctionnaires abusant de leur pouvoir. Et j’ai pensé que non, Dieu n’avait pas abandonné la Russie, Il était tout juste parti en vacances et avait envoyé quelques anges pour attendre son retour.

Lundi, juin 5 2006

Capitalisme A la russe (J + 4)

Je semble avoir été le seul passager à dormir une nuit supplémentaire sur le ferry. A 15$ la nuit, c’était meilleur marché que ce que j’aurais pu trouver en ville. J’ai demandé à Alexey, le second quartier-maitre, comment faire pour récupérer ma moto. Une fois de plus on a fait la tournée des bureaux. J’ai aperçu brièvement ma moto qu’on mettait dans un hangar sur le quai, mais je n’ai pas pu l’approcher. Alexey a fini par m’indiquer un bureau fermé, situé à l’intérieur de la gare maritime, où il m’a dit de me présenter vers 13 heures.

Les étrangers doivent faire enregistrer leur visa dans les trois jours suivants leur arrivée, et doivent faire renouveler cet enregistrement théoriquement tous les trois jours; vestige de la restriction soviétique de circuler librement. Généralement la plupart des grands hôtels, où ils ont presque l’obligation de descendre, se chargent de cette tache. Au prix ou sont les hôtels à Vlad, j’ai essayé de trouver un autre moyen à travers quelques agences de voyage… sans succès. J’ai fini par dénicher une chambre près de la gare au très bel hôtel Primorye et à négocier son prix pour moitié. J’ai payé 40$ pour la chambre et 1R (prix qui n’a probablement pas dû augmenter depuis la Révolution d’Octobre) pour l’enregistrement du visa.

Un peu après 13 heures je suis allé au bureau indiqué par Alexey. L’arnaque est grossière mais je commence à être fatigué de passer d’un bureau à l’autre. Elena, une des employées, m’a gentiment proposé de s’occuper de toute la paperasse et du passage en douane de la moto pour 150$. C’était à prendre ou à laisser. J’ai pris. Il a encore fallu ajouter une assurance obligatoire de 30$ pour une durée de six mois. Encore une semaine à Vlad et je rejoins les mendiants de la gare. On m’a remis un reçu pour l’assurance mais aucun pour le service d’Elena. Je venais de recevoir une leçon brutale du nouveau capitalisme « à la russe ». I’ve seen the future brother, give me back the past.

Je dois retourner au bureau demain matin pour possiblement récupérer ma moto dans la journée. J’ai revêtu ma tenue de touriste pour le restant de l’après-midi et pris le funiculaire jusqu’au point de vue qui surplombe la Corne d’Or de Vlad, ainsi nommée de par sa ressemblance avec celle d’Istanbul.

Le bus que j’ai emprunté, à l’aller (au cout ridicule de 7R) comme au retour, avait une partie de ses vitres brisées. Je n’ai aperçu aucun grand magasin ou supermarché comme ceux qu’on retrouve en Occident, mais un méli-mélo de petites boutiques anciennes et nouvelles, de vieux immeubles décrépis et de bâtiments publics défraichis. Tout cet ensemble est relié par des routes défoncées mais aussi entrecoupés agréablement par plusieurs petits parcs plantés d’arbres, ce qui a l’avantage d’ajouter un ton verdoyant et une touche d’oxygène à une partie de cet environnement urbain désolant. Je me suis rappelé l’inscription en anglais sur la plaque à la sortie du funiculaire, une phrase empruntée à Dostoïevski : Beauty can save the world (La beauté peut sauver le monde).

Dimanche, juin 4 2006

Vladivostok (J + 3)

Tel que prévu le ferry est arrivé dans la rade de Vladivostok à 9 heures. Le temps était extrêmement brumeux et frais. Des bâtiments de la flotte russe, alignés le long des quais, ont subitement surgi du brouillard accompagnés par la sonnerie triste d’un clairon militaire. Back in the USSR.

Avant de débarquer presque le dernier, j’ai demandé au second quartier-maître s’il était possible de rester une nuit supplémentaire à bord. « Tout est possible » m’a répondu Alexey. Le contrôle des passeports se faisait lentement. Lorsque mon tour est arrivé, j’ai été accueilli par une agente de l’immigration en uniforme vert-de-gris sans sourire et sans mot de bienvenue. Après dix minutes d’attente, elle est sortie de sa cabine et a baissé un rideau de fer qui m’a enfermé dans le passage étroit entre l’arrivée et la sortie, et a quitté sa cabine sans explication. J’ai pensé que j’allais probablement être expulsé du pays avant même d’y être entré. Nouvelle attente de dix minutes. Elle est réapparue, toujours sans un mot, pour finalement tamponner mon passeport et me le rendre. J’ai laissé mes bagages à la consigne et j’ai marché jusqu’à la gare ferroviaire situé juste devant la gare maritime. J’ai croisé de nombreux marins avec des bérets aussi larges que des pizzas extra-larges en équilibre sur leurs têtes, des mendiants assis sur le sol détrempé, énormément de touristes chinois habillés élégamment, une statue de Lénine sans doute oubliée, des jeunes femmes russes très court vêtues, des retraités aux épaules fatiguées, très peu d’enseignes publicitaires, pas un seul McDonald’s.

Les bâtiments aux tons pastel sont presque tous anciens et ressemblent à ceux de St-Peterbourg. La gare est très jolie et semble avoir été rénovée récemment en conservant son style ancien: beaucoup de carrelages bleu-turquoises sur le sol et sur les murs, et des escaliers qui ne sont pas sans rappeler les escaliers de la fameuse scène du film Potemkin d’Eisenstein.

J’ai marché pendant plus d’une heure le long d’avenues très larges. Pas énormément de trafic automobile en ce dimanche triste. Bien que la conduite se fasse à droite, toutes les voitures ont le volant situé du même côté, signe de leur provenance japonaise. Pas énormément de feux de circulation. Tenté sans succès d’appeler Alexey, membre d’un club de motard local que je devais rencontrer à mon arrivée. Fait un tour dans un café Internet. Retourné à la gare maritime pour tenter de savoir comment récupérer ma moto. Été transféré d’un bureau à l’autre sans que personne ne sache exactement quoi faire. Rappelé Alexey et suis tombé sur Volt, un de ses amis. On s’est donné rendez-vous devant la gare où il est venu me chercher avec sa copine. L’immeuble où ils habitent date de l’époque soviétique : décrépi avec des fenêtres brisées et des escaliers chancelants.

Alexey, alias Shustrik, est arrivé une heure plus tard et il m’a proposé d’emménager dans leur appartement pour la durée de mon séjour à Vlad, le nom que lui donnent ses habitants. C’est à ce moment là que je me suis aperçu que j’avais égaré dans la cohue du débarquement la bouteille de saké que je me proposais de lui offrir.

Samedi, juin 3 2006

Et vogue le navire (J + 2)

Je me suis réveillé à l’aube. Je ne savais plus très bien si j’étais à l’heure japonaise ou russe. Ma montre indiquait cinq heures. Je suis monté pour vérifier l’heure de l’ouverture du restaurant pour le petit déjeuner : neuf heures. L’horloge sur le mur indiquait sept heures. J’ai réglé ma montre et suis repassé par un bar qui était ouvert (ou pas encore fermé) pour prendre un café.

Le ferry Rus est impressionnant de par sa taille et parait assez moderne de l’extérieur mais, vu de l’intérieur, il a dû parcourir toutes les mers du monde depuis plusieurs décennies. J’ai été installé à l’avant dernier pont du navire qui en compte six. La ligne de flottaison est à peine à trois mètres en dessous du hublot de ma cabine. J’ai aperçu plusieurs photos du président Putin près du bureau de la réception. Il semble avoir visité le bateau il y a peu de temps. Je suis le seul occupant de ma cabine qui comprend deux lits superposés. C’est rudimentaire mais confortable. Une douche avec toilettes. Une armoire en fer. Un téléphone métallique doté d’un ancien cadran rotatif comme dans les films des années trente. Une petite table. Trois prises électriques. Un haut-parleur qui crachote une musique inaudible.

Les quelques deux cent passagers, à l’exception d’une demi-douzaine, sont des « businessmen », des hommes de tous âges pauvrement vêtus qui effectuent une ou deux fois par mois l’aller-retour sur ce ferry pour acheter des voitures d’occasion au Japon et les revendre en Russie. Comme le navire transporte probablement plus de véhicules que de passagers, et que le premier pont prévu pour les garer n’est pas suffisamment grand pour les contenir, tous les ponts du ferry sont encombrés de voitures. Même la piscine a été vidée de son eau pour en recevoir trois. D’autres produits électroménagers et des bicyclettes s’amoncellent dans les couloirs et les escaliers.

Ce trafic important répond au besoin d’une classe moyenne russe émergente mais encore trop pauvre pour s’acheter des véhicules neufs. La demande de produit d’occasion dépassant l’offre du marché européen, elle est compensée par le surplus de véhicules usagés japonais. La marge de profit de ces businessmen n’est pas très grande. En plus du coût du ferry, des droits de douane et du transport à travers la Russie, ils se font racketter le long du parcours par des truands qui leurs soutirent des « droits de passage ». Quelques-uns réussissent à emprunter des chemins de campagne pour éviter ce racket. Quant aux autres, arrivés à destination, ils ont juste fait suffisamment de profit pour refaire un autre voyage.

Je n’ai rencontré qu’un seul « étranger » sur le ferry, Yasumoto, un jeune Japonais en route pour Vladivostok où il prendra le Transsibérien jusqu’à Moscou pour ensuite faire un tour de deux mois à travers l’Europe. A chaque repas j’ai également été placé d’office à la table d’Ola et Chénya. Comme elles ne parlent pas l’anglais ni moi le russe, on communique en japonais. Chénya est mariée à un japonais qui ne parle pas russe et Ola cherche à se marier avec n’importe qui parlant n’importe quoi. A la manière dont Ola me regarde, je pense que je corresponds à cette catégorie. Ça ne me surprendrait pas non plus que Chénya fasse quelques extras pour arrondir ses fins de mois. Elles m’ont entrainé après diner sur le pont pour prendre l’air. Après avoir pris une photo, j’ai prétexté un manque de sommeil et un estomac fatigué pour les quitter. Je fais énormément de progrès en russe et j’ai ai appris rapidement à dire au revoir : dasvidanya.

Vendredi, juin 2 2006

Ferry (J + 1)

Avant de retourner à Takoka pour passer à l’immigration, on est allé visiter le confluent géographique 37°N 137°E. Je pense que se doit être le 24ème depuis que je pratique ce genre d’activités. Ce fut certainement un des plus faciles. Il se situait au milieu d’une petite route de montagne à une dizaine de kilomètre de l’endroit où nous avons passé la nuit.

Une nouvelle fois Shiotani-san, le représentant de FKK, fut extrêmement efficace. On est arrivé à treize heures comme il me l’avait demandé et on est allé ensemble à l’immigration pour enregistrer les papiers de la moto et me faire remettre un document au cas où je reviendrais au Japon avec le véhicule. Je l’ai ensuite suivi avec ma moto, et Yukiko avec sa voiture, jusqu’au port d’embarquement de Fushiki, à une dizaine de kilomètre de Takaoka. Là nous sommes montés tous les trois à bord du ferry Rus. Le contrôle des passeports ne commençant que trente minutes plus tard, je suis allé au restaurant avec Yukiko qui a préféré ne pas trop toucher à la nourriture qu’on nous a servie. On ne pouvait pas l’en blâmer. Elle a trouvé que les serveuses avaient vraiment de très gros seins. Je n’avais pas remarqué. Et pour ce qui étaient des hommes, qu’ils ressemblaient tous à des yakusa, les mafiosos japonais. Elle n’avait pas tout à fait tort.

J’ai donc fait la queue avec plusieurs bandits russes pour le contrôle des passeports. Rien à voir avec la discipline japonaise ou chacun attend bien sagement son tour. Même chose sur le quai pour l’embarquement des véhicules avec des débardeurs japonais d’un côté en uniforme et casques de sécurité, et russes de l’autre en T-shirts, shorts et sandales.

Le départ du ferry était prévu pour 18 heures mais les portes du port fermaient officiellement à 17 heures. J’ai raccompagné Yukiko jusqu’à l’extérieur des grilles métalliques où nos adieux eurent lieu. On a beau se préparer pendant des jours, on n’est jamais prêt pour ces moments là. Ce fut bref et émouvant. J’ai subitement pensé à Casablanca. Cette fois encore c’était le héros qui restait à terre, en l’occurrence Yukiko. C’était plus courageux pour elle de rester que pour moi de partir. Play it again Sam!

Je suis remonté à bord et suis descendu dans ma cabine défaire mes bagages. Rester occupé, ne pas trop penser. Brancher l’ordinateur. Essayer les connections. Chercher les adaptateurs. Refaire un peu de rangement dans mon sac. Le portable a sonné. C’était Yukiko. Plus d’une heure s’était déjà écoulée. Elle m’appelait d’un hôtel à Takaoka où elle était descendue pour passer la nuit avant de reprendre le chemin pour Maizuru le lendemain matin. La communication était mauvaise. J’ai promis de la rappeler dès que le ferry quitterait le port.

Je suis monté au restaurant. Mais il était déjà trop tard. Le bateau fonctionne sur l’heure de Vladivostok. Ma montre indiquait 19 heures mais il était deux heures plus tard à Vladivostok et le restaurant ne servait plus à manger (compris dans le prix du billet). La serveuse qui m’a accueilli avait l’attitude d’une gardienne du Goulag. Il est plus facile de sortir un système politique d’un pays que de la tête des gens qui l’habitent.

- Écoute Olga. Tu permets que je t’appelle Olga et que je te tutoie camarade? Écoute Olga, je ne savais pas pour l’horaire militaire. J’ai faim. J’ai du vague à l’âme. Alors donne-moi à manger s’il-te-plait.

Je lui avais parlé en français, qu’elle ne comprenait pas plus que l’anglais, et elle m’a répondu en russe, que je ne comprends pas plus que l’inuktitut. Mais au ton qu’elle a mis dans sa réponse, j’ai tout de suite compris que la fin d’une amitié prometteuse entre nos deux peuples venait de prendre fin. Sa collègue est intervenue rapidement et m’a expliqué par gestes qu’elles allaient m’apporter quelque chose. Olga est revenue trois minutes plus tard avec deux assiettes en cartons contenant chacune quelques patates et deux boulettes de viande. Elle avait dû penser que Yukiko m’accompagnait. Je suis allé au bar commander une bière japonaise pour faire descendre les deux assiettes. Et j’ai commandé une autre bière pour tenter d'endormir le blues.

Retour dans la cabine. Ça faisait maintenant plus de deux heures que le ferry aurait dû être parti. Je me suis étendu deux minutes… et me suis endormi. Quand je me suis réveillé deux heures plus tard, le ferry avait quitté le port. Mon portable était maintenant au-delà de sa zone de couverture. J’avais oublié de rappeler Yukiko.

Jeudi, juin 1 2006

Jour J

22344 km, c’est ce qu’indiquait le compteur de l’odomètre quand j’ai enfourché la moto ce matin au moment du départ. Ma propriétaire s’est levée à peu près à la même heure que moi, vers cinq heures trente, et est venue vérifier les derniers préparatifs à plusieurs reprises. Elle ne comprend pas vraiment l’oban-chan (grand-mère).

- Je ne me souviens plus de l’endroit où tu vas. C’est où déjà?

- En Russie grand-mère.

- Et c’est loin?

- Moscou? Un peu plus de 10000 km.

- Ah bon.

La Russie, Moscou. Pour elle ce sont des images à la télé. C’est vague. Ça ne fait pas partie de ses repères géographiques. Elle connaît très bien son village, va une fois par mois à la ville d’à côté, distante de six kilomètres, entend régulièrement parler de Tokyo, est peut-être allé à Kyoto pour son voyage de noce, mais elle n’a jamais quitté le Japon, n’a jamais souhaité le faire non plus. L’étranger pour elle c’est synonyme de maladies, de catastrophes, de guerres, de dangers.

- Fait très attention à toi.

- Oui grand-mère. Ne t’inquiète pas. Ça va aller.

Mais je vois bien à la façon dont elle me fixe qu’elle s’inquiète.

Je suis parti vers neuf heures trente. Yukiko me suivait avec sa voiture. Je suis parti sans être parti. J’ai pris tellement de départ comme celui-ci pour visiter les quatre coins de l’archipel depuis que je suis installé au Japon que j’ai l’impression de ne m’absenter que pour quelques jours. Je connais également très bien la route que nous avons empruntée. Elle longe la côte sur presque toute sa longueur et, en tournant la tête à gauche, on peut observer quelques bateaux de pêches sur la Mer du Japon.

Petit arrêt dans une halte routière pour déjeuner vers treize heures. Beau temps tout le long du chemin. Un autre petit arrêt pour refaire le plein d’essence et à 16 :30, quelques 297 km après être parti ce matin, je me suis finalement arrêté devant le bureau de la FKK de Takaoka, l’agence locale du ferry pour Vladivostok. L’accueil du représentant de l’agence fut excellent, comme il est habituellement partout au Japon pour tous types de service. Il m’a proposé de laisser la moto à son agence. J’ai transféré mes bagages dans la voiture de Yukiko et on est reparti le long de la côte vers Himi passer la nuit dans un ryokan, (auberge traditionnelle japonaise) où il nous a été servi un repas plantureux avec service complet de plats régionaux.