C’est décidé, je pars demain en direction de la frontière chinoise. Je suis allé rechercher ma moto ce matin là où travaille Shustrik. On a tenté au cours des derniers jours de recharger la batterie qui était tombée à plat juste après avoir sorti la moto de l’entreposage du service des douanes. Elle est définitivement morte. Le patron de Shustrik l’a remplacée par une neuve. Il a refusé que je le paye. Ils ont également réparé le levier du changement de vitesse pour le même prix. Je suis revenu seul à l’appartement sans problème. Je commence à me faire à la conduite russe.
J’ai contacté toutes les personnes en mesure de m’aider à faire passer la moto en chine mais sans succès. Je dispose d’un visa et je n’aurai donc aucune difficulté à rentrer mais il en va tout autrement pour la moto. À moins de faire partie d’un groupe organisé dirigé par un membre du Bureau de la sécurité publique, les autorités chinoises n’autorisent pas l’entrée de véhicules avec leurs passagers sur leur territoire.
Un Allemand est arrivé à passer depuis Vladivostok il y a trois ans avec l’aide des personnes que j’ai rencontrées. Ils ont mis sa moto dans un camion au milieu d’une tonne de marchandises et il est passé en bus. Ces mêmes personnes m’ont dit que le coût avait été énorme et les risques très élevés. Et ils ne souhaitent pas recommencer quel qu’en soit le prix. Je ne vais donc pouvoir conter que sur moi-même. Je n’ai pas vraiment de plan, à part conduire ma moto jusqu’à la frontière et de demander aux agents de l’immigration chinoise l’autorisation d’entrer dans leur pays.

Du Lac Hanka au nord jusqu’à la Corée du Nord au sud, il existe quatre postes frontaliers étalés sur une distance de près de 500 km, le plus proche à environ cinq heures de route. C’est par celui-là que je vais commencer. Si je ne suis pas en mesure de passer, il me faudra revenir sur mes pas pour essayer le second, autant dire qu’il me sera impossible d’en faire deux pendant la même journée. Quand aux deux autres ils sont à au moins une journée de moto sur des routes en très mauvais état.
La météo annonce de la pluie pour les cinq prochains jours. Inutile d’attendre d’avantage. En cas d’échec il est probable que je revienne à Vladivostok pour y laisser la moto. Je passerai alors au plan B en continuant le voyage par d’autres moyens jusqu’Irkoutsk. De là je prendrai le Transsibérien pour venir récupérer ma moto et traverser la Russie d’est en ouest. Mais avant de spéculer sur le plan B il faut au moins essayer le plan A.
C’est donc demain le grand jour. Mes chances sont de 50%. Autrefois on disait « être nerveux comme une jeune fille le soir de ses noces ». On pourrait facilement remplacer cette expression par « être nerveux comme un motard la veille de passer la frontière chinoise ». Je sens que je ne vais pas très bien dormir.


Je dois retourner au bureau demain matin pour possiblement récupérer ma moto dans la journée. J’ai revêtu ma tenue de touriste pour le restant de l’après-midi et pris le funiculaire jusqu’au point de vue qui surplombe la Corne d’Or de Vlad, ainsi nommée de par sa ressemblance avec celle d’Istanbul.