Sur les traces de Mme de Bourboulon

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Extrême-Orient russe 2

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Samedi, août 26 2006

À travers la taïga (J + 86)

J’ai très bien dormi et je ne me suis même pas réveillé pendant les arrêts que le train a effectués. De plus, pour la première fois depuis fort longtemps, je n’ai entendu personne ronflé durant la nuit.

Le petit déjeuner et le déjeuner sont compris dans le prix du billet. Le premier est servi vers dix heures et consiste en une petite barquette en plastique contenant un petit paquet de tranches de saucisson, un autre de biscuits secs et un sachet de thé. Le déjeuner arrive vers quatorze heures sous la même forme. Hier nous avons eu droit à un petit morceau de porc avec des lentilles, et aujourd’hui de poisson avec du riz.

Quant on vit au Japon et qu’on mange du poisson cru ou cuit presque quotidiennement, on devient un tantinet pointilleux sur la qualité des produits maritimes. Le poisson qu’on nous a servi aujourd’hui avait cessé de nagé depuis pas mal de temps. Je l’ai mangé mais mes voisins y ont à peine touché.

Parlant de voisins, les deux hommes passent leur temps étendus sur leurs couchettes. Comme ils occupent les deux du bas, je ne peux pas m’asseoir et je dois me réfugie sur celle du haut pour lire ou utiliser l’ordinateur. Je change parfois d’endroit et m’installe sur un des sièges pliants du couloir, mais le passage fréquent du personnel et des passagers me renvoient après quelques minutes sur ma couchette. La fille qui est montée dans le train avec moi à Khabarovsk a laissé ses affaires dans le compartiment mais s’est trouvée de la compagnie dans les autres compartiments.

Je suis passé au wagon-restaurant pour prendre une bière et être plus à l’aise pour utiliser mon ordinateur. Comme les repas sont distribués, la dizaine de tables est presque toujours inoccupée. Quand la serveuse m’a vu ouvrir mon portable, elle est venue m’avertir que je devais payer 200 roubles (environ 7$) pour le brancher sur la prise électrique. Je lui ai montré qu’il n’était pas nécessaire que je me branche et que je pouvais utiliser la pile interne.

Elle est revenue cinq minutes plus tard avec un papier à la main où il était inscrit 5$. Je lui ai répété ce que je lui avais déjà dit. Encore cinq minutes et elle s’est de nouveau présentée pour me dire cette fois que je pouvais me brancher et que je n’aurais rien à payer. Je lui ai laissé un pourboire d’un dollar.

Il fait encore très beau aujourd’hui. Les Russes disent que l’automne est la plus belle saison pour cette région. J’ai tendance à le croire. À l’intérieur du train, l’air est climatisé et il n’est pas possible d’ouvrir les fenêtres. Et c’est mieux ainsi car la campagne sibérienne est infestée de moustiques et, au cours des arrêts en soirée, ils s’agglutinent par centaines sur les fenêtres.

Nous ne nous arrêtons pas très souvent. Deux fois ou trois fois par jour pour une durée de quinze à trente minutes en plus de petits arrêts d’une minute ou deux toutes les trois ou quatre heures. Pour les arrêts les plus longs, les passagers peuvent descendre du train pour se dégourdir les jambes ou se ravitailler en nourriture et boissons auprès des babouchkas. Mais il n’est pas possible de descendre pour les arrêts les plus courts, à part les passagers pour qui l’arrêt constitue le point d’arrivée ou de départ.

J’aperçois de temps en temps la route que j’aurais dû emprunter si je n’avais pas pu embarquer ma moto sur un train. Elle semble effectivement ne pas être en très bon état. Quelques morceaux sont asphaltés aux abords des villes ou des villages, mais très souvent ce n’est que de la terre battue couverte de gravillons.

Quant au paysage, il reste le même : la taïga couverte de forêts et de prairies naturelles; des collines arrondies aux sommets et jamais très hautes; des petites rivières que le train franchit sur des ponts métalliques et de plus grosses qu’il longe pendant des kilomètres; et de temps en temps des petites villes industrielles aux couleurs ternes ou des villages de quelques dizaines de maisons en bois avec leurs volets de couleurs bleu ciel ou vert turquoise.

Vendredi, août 25 2006

À bord du Rossiya (J + 85)

Je venais de remonter dans ma chambre après avoir pris mon petit déjeuner au restaurant de l’hôtel quand Eugueniya est arrivé. Il était huit heures trente et on avait encore plus d’une heure devant nous avant le départ du train. On est redescendu ensemble prendre un café.

Une fois de plus la journée s’annonçait ensoleillée. On a encore attendu quelques minutes à l’intérieur de la voiture devant la gare en écoutant un CD de Chris Read, un des artistes favoris d’Eugueniya, que je ne connaissais pas. Puis on a pris quelques photos avant de monter dans le train pour déposer mes bagages et se dire au revoir. Ce que je devais comme remerciements à Eugueniya pour l’aide qu’il m’avait apportée allait bien au-delà de ce que je pouvais exprimer : un simple merci en russe accompagné d’une chaleureuse poignée de main.

Une fois de plus j’étais à bord du Transsibérien, mais cette fois il s’agissait de celui qui porte véritablement son nom et du premier à être entré en service entre Moscou et Vladivostok, le Rossiya (россия), le légendaire train 001 qui assure quotidiennement à travers huit fuseaux horaires la liaison de 9289km, la plus longue du monde, entre ces deux villes en sept jours. Mon compartiment était déjà occupé par deux hommes dans la vingtaine qui étaient montés à Vladivostok et d’une fille d’à peine vingt ans qui embarquait avec moi. Les trois se rendaient jusqu’à Moscou.

À part lire, écouter de la musique ou se servir d’un ordinateur, il n’y a pas grand-chose à faire à bord d’un train. C’est ce que j’ai fait une bonne partie de la journée en plus de regarder le paysage défiler à travers la fenêtre. C’était le même que celui que j’avais pu observer pendant mes deux journées en moto. On a fait quelques arrêts de plusieurs minutes et j’en ai profité pour aller me dégourdir les jambes à l’extérieur du train en compagnie de la plupart des passagers.

Jeudi, août 24 2006

Normalno (J + 84)

Eugueniya est passé me chercher à l’hôtel un peu avant neuf heures pour aller à la gare acheter un billet pour Oulan-Oude.

- No ticket.

C’est devenu une habitude et je m’y attendais un peu. C’est un des ordinateurs à l’intérieur de la gare qui nous l’a indiqué et Eugueniya qui a traduit. Heureusement, il en restait pour le lendemain. On a acheté un billet pour le Transsibérien de 9:15 et on est allé ensuite se renseigner dans un autre bureau pour la moto. On devait repasser à quatre heures pour la faire emballer dans un petit atelier de menuiserie situé juste à côté. Eugueniya m’a ramené à l’hôtel où il a insisté pour payer pour une seconde nuit.

Je suis allé faire un petit tour dans la ville. Le centre de Khabarovsk est nettement plus joli que celui de Vladivostok. Avec ces nombreux parcs, places fleuries, fontaines, rues bordés d’arbres et promenades le long de l’Amour, cette ville dégage un air méditerranéen très relaxant. Les immeubles le long de l’Avenue Muravyova- Amurskogo, qui datent de la fin du 19ème siècle, ont survécu à la guerre civile et la plupart ont été rénovés. Juste avant d’arriver au fleuve, une réplique de l’église Khram Usprnya Bozhey Materi, détruite pendant l’époque socialiste, à même été reconstruite.

Eugueniya est passé me chercher à 15:30. Je l’ai suivi avec ma moto jusqu’à l’atelier de menuiserie. J’ai vidé le réservoir d’essence pendant que les ouvriers prenaient les mesures de la Virago. La cage en bois a été montée et fixée autour de la moto en moins d’une heure. Et deux employés des chemins de fer sont venus la chercher pour la transporter jusqu’à l’entrepôt de marchandises.

Slava, un autre ami de Shustrik, est arrivé dans l’entrefaite pour remplir les papiers et à 17:30 tout était terminé: la moto était prête à partir dans un convoi de marchandises le lendemain matin. Je n’ose imaginer comment j’aurais pu, sans parler un mot de russe (et même si je l’avais parlé), faire ça tout seul.

J’ai ensuite été entrainé par Slava qui voulait me faire visiter la ville que j’avais déjà parcourue en matinée. On est redescendu une bonne partie de la longue avenue principale mais, avant d’arriver à l’Amour, on a tourné vers le sud pour s’arrêter après plusieurs centaines de mètres devant le monument au mort de la Seconde Guerre mondiale. Des milliers de noms de personnes originaires de Khabarovsk sont gravés sur de hautes stèles de marbre noir. Au centre brule une flamme dédiée au soldat inconnu.

On ne peut pas comprendre la paranoïa individuelle et collective qui continue à régner dans ce pays si on ne réalise pas le prix qu’il a dû payer durant cette guerre : environ vingt cinq millions de morts; c’est plus de la moitié de toutes les victimes de ce conflit mondial, presque la totalité de la population canadienne actuelle. Rien que pour le siège de Leningrad : un million; et tout autant pour Stalingrad. Le nombre de victimes pour les Britanniques et Américains pendant toute la durée de cette guerre : 700 000. Staline pouvait dire sans trop se tromper : « Un mort c’est une tragédie; un million une statistique. »

On s’est ensuite dirigé vers la nouvelle et imposante Église de la Transfiguration. La veille au soir, j’avais demandé à Anna où l’Église orthodoxe russe trouvait autant d’argent pour construire toutes ces nouvelles églises et rénover les anciennes à travers tout le pays. Elle ne savait pas trop mais elle m’avait répondu que dans la nouvelle Russie, tout était possible, incluant l’extrême richesse des uns et l’extrême pauvreté des autres.

Juste à côté de l’église, d’anciens symboles communistes sont demeurés apposés sur la façade d’un ancien bâtiment soviétique, incluant quelques étoiles rouges et un profil de Lénine. Paradoxe étrange, ce dernier est dans l’ombre et son regard est dirigé vers la nouvelle église dont les dômes resplendissent en pleine lumière. Son attitude sévère indique qu’il n’apprécie pas du tout cette cohabitation forcée.

Il était maintenant passé vingt heures. Il fait jour jusque vingt deux heures dans cette région pendant l’été. Cette autre superbe journée ensoleillée était le prélude à la tempête d’événements qui allait suivre. Pour commencer, de gros nuages sombres se sont brusquement amassés à l’ouest au-delà de l’Amour. On s’est alors empressé de prendre un bus pour se rediriger vers le haut de la ville. À peine descendu, le téléphone de Slava s’est mis à sonné et il est resté en communication un long moment.

Il a ensuite tenté de m’expliquer ce qui se passait. Comme il ne parle que le russe, j’avais du mal à comprendre mais j’ai quand même réussi à saisir que ma moto risquait de ne quitter Khabarovsk que dans dix jours. Il m’a demandé de lui donné l’équivalent d’une quinzaine de dollars afin de prendre un taxi. Ça devait être urgent. Le taxi à traversé presque toute la ville comme un bolide et nous avons failli emboutir un camion à un carrefour sans feu de signalisation.

Au cours de ce voyage, j’avais emmené avec moi un téléphone portable acheté il y a plusieurs années. En arrivant en Russie pour la première fois au mois de juin, je m’étais renseigné pour savoir si je pouvais l’utiliser dans ce pays. Aucun problème. J’avais juste eu à acheter une carte Sim pour le faire fonctionner. Depuis mon retour en Russie la semaine dernière, je le conservais sur moi en permanence. J’ai composé le numéro d’Eugueniya pour l’avertir qu’il s’emblait y avoir un problème. Aucune réponse.

Le ciel était de plus en plus sombre et zébré d’éclairs à l’ouest. Quelques gouttes ont commencé à tomber. Le taxi s’est arrêté au milieu de vieux immeubles d’habitation à cinq étages en partie délabrée et auxquels il manquait des fenêtres. Ce n’était pas le genre d’endroit où il fait bon se promener seul le soir. Nous avons pénétré dans un des bâtiments pour monter au troisième étage. La cage d’escalier dégageait une odeur très désagréable. Je n’avais aucune idée où j’allais. Une des portes sur le palier était ouverte et Slava est entré à l’intérieur de l’appartement en me faisant signe de le suivre.

Un homme vêtu d’une tunique indienne en coton blanc est sorti d’une des pièces en tenant une bouteille de bière à la main. Il m’a tendu la main en se présentant comme étant Andreï. Il m’a invité à entrer dans une pièce ou un sofa-lit aux draps défaits occupait presque tout l’espace au milieu d’un bric-à-brac de mobiliers et de vieux ordinateurs. Il m’a prié de m’asseoir sur le sofa-lit et m’a mis une bouteille de bière entre les mains.

La pièce était assez sombre et juste éclairée par la lumière crue d’une petite lampe sans abat-jour. Les éclairs de l’orage qui s’approchait ajoutaient un éclairage dramatique supplémentaire. Lorsque j’étais enfant et seul dans ma chambre et que des orages éclataient au milieu de la nuit, je comptais le nombre de seconde entre les éclairs et le tonnerre. J’avais moins peur. J’ai fait la même chose: neuf secondes, environ trois kilomètres. L’orage n’était plus très loin.

Pendant tout ce temps Andreï était en discussion très animé avec Slava. Ce dernier n’était apparemment pas très content. Quant à Andreï, il ne cessait de sortir toutes les deux minutes sur le balcon pour téléphoner depuis son portable. Le ton entre les deux commençait à grimper. Je ne me sentais pas très à l’aise et j’avais envie de quitter cet endroit le plus rapidement possible. L’orage a éclaté.

Le vent s’est subitement engouffré dans l’appartement par la fenêtre du balcon et a renversé quelques objets sur son passage. Andreï a rapidement fermé la fenêtre et Slava m’a fait signe que nous devions partir. Nous sommes tous les trois sortis à l’extérieur. Il était environ vingt et une heures trente, il faisait nuit noire et le vent et les éclairs donnaient à cet endroit une apparence lugubre de film d’horreur. Et il pleuvait des cordes.

En baissant la tête pour me protéger de la pluie, j’ai manqué de me cogner à une fourgonnette qui nous attendait devant l’immeuble. Andreï a ouvert la porte sur le côté et Slava, avec une nouvelle bouteille de bière à la main, m’a fait signe de m’installer sur un des sièges à l’arrière. En plus du chauffeur, un autre homme était assis à l’avant. Je ne parvenais pas à distinguer leurs visages mais je pouvais voir les tatouages qu’ils portaient sur leurs bras.

La fourgonnette s’est faufilée au milieu des immeubles avant d’emprunter un chemin défoncé au milieu de terrains vagues. Mon téléphone a sonné. C’était Eugueniya.

- Où es-tu?

Il utilisait le peu de mots d’anglais qu’il connaissait pour s’informer. J’ai baragouiné en anglais et en russe que je ne savais pas, que j’étais à l’intérieur d’un véhicule et qu’il semblait y avoir un problème, puis j’ai tendu le portable à Slava.

Au ton de sa voix, j’ai senti que dans un premier temps il tentait de se faire rassurant, mais plus la conversation durait, et plus il devenait apparent qu’il y avait un problème. Il m’a rendu l’appareil. Eugueniya avait déjà raccroché. Néanmoins, j’étais un tant soit peu rassuré que quelqu’un d’autre soit informé de ce qui se passait. J’ai également réalisé qu’on se dirigeait vers le nord en direction de la gare. La pluie commençait à ralentir et l’orage à s’éloigner. On a fini par s’arrêter près du petit atelier de menuiserie où j’étais déjà venu deux fois aujourd’hui. Eugueniya nous attendait avec sa femme.

Je suis descendu et je suis allé le voir en lui faisant comprendre que je ne saisissais absolument rien de ce qui se passait. Il avait déjà traduit quelques phrases sur son Pocket-PC. La première disait que, tel que je l’avais compris, ma moto était prévue pour ne quitter Khabarovsk que dans une dizaine de jours. La seconde qu’Andreï, un ami de Slava membre du club de motards de Khabarovsk Les lynx de l’Amour en avait été informé (j’ignore encore comment et pourquoi). La troisième que ma moto, avec l’aide de quelques « amis » allait être redirigée vers un autre train en partance dès ce soir. Et il m’a dit en anglais mélangé à du russe qu’il n’y avait plus de problème, que tout était normalno, et qu’on était en Russie.

Je me suis senti nettement mieux. Le nombre de personnes mobilisées pour l’opération qui allait suivre était impressionnant. En plus des quatre occupants de la fourgonnette, d’Eugueniya et de sa femme, deux hommes nous attendaient. Au même moment, un petit pick-up est arrivé avec deux autres hommes à bord. Tout le monde s’est dirigé vers l’entrepôt où ma moto avait été laissée quelques heures plus tôt. Pendant que les uns la sortaient de là, Andreï (toujours la bouteille à la main) passait d’un bureau à l’autre pour s’occuper de la paperasserie tandis que les autres s’employaient à placer le pick-up en contrebas de l’entrepôt pour accueillir la moto.

Une vingtaine de minutes plus tard, un convoi de quatre véhicules s’est dirigé le long de la voie ferré pendant environ un kilomètre jusqu’à un autre entrepôt où un train de marchandises, éclairé par un gros projecteur, était garé. Andreï s’est dirigé vers un des wagons et après avoir frappé sur la paroi, la porte latérale s’est ouverte sur deux hommes. Une conversation s’en est suivie, de l’argent a été donné, le pick-up s’est placé en marche arrière face à la porte, et ma moto a été hissée à l’intérieur du wagon.

Pendant que trois des véhicules repartaient aussitôt dans des directions différentes, moi et Andreï sommes montés dans la voiture d’Eugueniya pour retourner à la gare. Andreï, toujours la bouteille à la main, s’est de nouveau engouffré dans des bureaux administratifs pour en ressortir quinze minutes plus tard avec une liasse de papiers à la main qu’il m’a remis. D’après ce que j’ai compris, c’était les papiers que je devais présenter à la gare d’Oulan-Oude pour reprendre possession de ma moto. Il était passé vingt trois heures.

Un petit problème subsistait. Ma moto avec son emballage en bois pesait 180 kg, 20 kg de plus que le poids maximum réglementaire. Les employés de la gare de Khabarovsk avaient accepté, et je ne sais pour quelle raison, de fermer les yeux sur cet excédent de poids. Il fallait maintenant que je devance ma moto à l’arrivée et que je la récupère rapidement avant que ceux d’Oulan-Oude ne les ouvrent un peu trop. À part ce léger détail, tout était normalno.

Mercredi, août 23 2006

Autre superbe journée (J + 83)

Avec les mêmes conditions météo qu’hier, j’ai repris la route vers dix heures. Peu de temps après j’ai traversé la Bikin, un affluent de l’Oussouri, qui donne son nom à la ville industrielle située quelques kilomètres plus loin. Les villages ont un certain charme avec leurs maisons traditionnelles en bois entourées d’une palissade, mais les petites villes sont très déprimantes avec leurs alignements de bâtiments datant de l’aire soviétique.

Le paysage ressemblait à ce que j’avais connu hier avec de nombreuses forêts de conifères et de bouleaux, et des petites montagnes dont les plus hautes atteignent à peine mille mètres. Pas beaucoup de circulation. De très longs rubans d’asphalte qui s’étalent tous droits sur plusieurs kilomètres. Quelques postes de contrôles de police où je n’ai été arrêté qu’une fois pour vérifier mon permis international.

J’ai tenté de refaire un plein d’essence. Cette fois j’en ai acheté un peu trop et comme cette pompe, une fois le pistolet actionné, déverse la quantité voulue sans qu’on puisse l’arrêter, le surplus s’est répandu sur le sac du réservoir.

Quelques minutes plus tard, je me suis arrêté à une épicerie de village pour acheter quelque chose à manger. Le patron, presque centenaire et occupé à fendre du bois de chauffage dans la cour arrière, comprenait difficilement ce que je voulais. J’ai fini par avoir son fils qui parlait un peu anglais et qui m’a invité à prendre un café. C’était une famille d’Arméniens.

Né à Erevan, le fils a été surpris et heureux d’apprendre que j’avais vu le Mont Ararat. Je lui ai demandé s’il avait vu le film du même nom de… de… (je ne me souvenais plus du nom d’Etom Egoyan, le réalisateur d’origine arménienne). Un réalisateur canadien d’origine arménienne? Non, ça ne lui disait rien. Mais il connaissait le nom de l’acteur américain qui avait interprété le rôle du détective Manix dans les années soixante. Et quand je lui ai parlé de Charles Aznavour, il m’a resservi un café.

La condition de la route était semblable à ce que j’avais connu hier avec de nombreux travaux de réfections et des portions en bon état suivi de portions en montagnes russes. Ma moto est très basse et il est difficile d’avoir une vue surélevée de la chaussée et des obstacles qui apparaissent subitement à la dernière minute.

Une heure avant d’arriver à Khabarovsk j’ai franchi a deux reprises une boucle de la Hor, un autre affluent de l’Oussouri. J’ai été tenté de faire un petit détour par l’ouest le long de l’Oussouri jusqu’à l’endroit où elle se jette dans l’Amour. En 1969, les Russes et les Chinois se sont affrontés brièvement à cet endroit dans des combats sanglants au corps à corps à propos d’une île que la Russie à fini par rétrocéder à la Chine en 1991.

Je me suis finalement dirigé vers le centre-ville et me suis arrêté devant l’aréna municipale pour passer un coup de fil à Eugueniya, un ami de Shustrik. Quinze minutes plus tard il est arrivé à bord d’un 4x4 japonais en compagnie de sa femme Léna.

Il était désolé de ne pas m’accueillir chez lui mais m’a assuré qu’il se chargerait de mon hébergement durant toute la durée de mon séjour à Khabarovsk. Et pour joindre le geste à la parole, il m’a amené à un hôtel et payé la chambre pour la nuit. Il m’a ensuite invité à nous retrouver en soirée pour dîner.

Les Russes que j’ai rencontrés jusqu’ici sont d’une générosité comme j’ai rarement vue jusqu’ici. Dès qu’on fait leur connaissance et qu’on commence un tant soit peu à sympathiser, ils sont prêts à se fendre en quatre pour nous aider et nous donner le peu qu’ils ont pour les plus pauvre, et de partager toutes leurs richesses pour les plus riches.

Eugueniya ne faisait pas exception à la règle. Propriétaire d’une petite entreprise de construction, il fait partie de cette nouvelle classe moyenne en pleine expansion depuis l’écroulement de l’Union soviétique et relativement à l’aise financièrement. Père d’une fille d’une douzaine d’années, il possède, d’après Shustrik une superbe maison en banlieue de Khabarovsk. Le couple a déjà effectué plusieurs voyages à l’étranger, notamment en France et au Japon. Dans le début de la trentaine, ils sont tous deux de bons vivants, tant moralement que physiquement si on en juge par le léger embonpoint qui les enveloppe.

On s’est retrouvé vers neuf heures. En plus de sa femme, Eugueniya était accompagné d’Anna, une de leurs amies mariée à un Français et qui était venue passée un mois de vacances chez ses parents à Khabarovsk. Après avoir vécu moins de deux ans en France, et la dernière année à en étudier la langue, elle parlait un excellent français. Eugueniya ne parle que deux ou trois mots d’anglais et sa femme pas du tout. Anna traduisait les nombreuses questions que le couple souhaitait me poser à propos de mon voyage.

Nous avons terminé la soirée au bord du fleuve Amour d’où nous avons rapidement dû battre en retraite après avoir été attaqué par des hordes de moustiques dont la férocité à nous sucer le sang les font d’avantage comparer à des vampires.

Mardi, août 22 2006

Superbe journée (J + 82)

J’ai pris le bus à dix heures pour Oussourisk où j’ai récupéré ma moto trois heures plus tard au parking près de la gare routière. J’ai immédiatement pris la route en direction de Khabarovsk sous un ciel magnifique avec une température de 27°.

La circulation était dense au centre-ville. Et ici, tout comme à Vladivostok, la route est ampoulée de bosses et creusée de renfoncements dans la chaussée rendant relativement périlleux la conduite de tous véhicules à deux roues. Je n’ai pas eu de problème à me diriger dans la bonne direction grâce au GPS. Juste à la sortie de la ville je me suis arrêté à une station service pour faire le plein, ce qui est pratiquement impossible à réaliser en Russie.

Pour remplir le réservoir il faut d’abord s’adresser à une préposée barricadée derrière une petite fenêtre (parfois une grille), située dans un bâtiment à l’écart, et lui annoncer le nombre de litres et le type d’essence voulu. Puis on paye en mettant l’argent dans un petit tiroir située sous la fenêtre. Ensuite on retourne au véhicule pour se servir soi-même à la pompe qui s’arrête automatiquement une fois que la quantité achetée est atteinte. Pour faire le plein il faut donc essayer de faire une évaluation. Pas simple.

La route pendant les premiers cent kilomètres n’est pas en excellente conditions et des travaux de rénovations ont été entrepris sur des larges tronçons. J’ai eu un avant-goût de ce qui m’attendais si je dois prendre la route jusqu’à Tchita. En dépassant le Lac Hanka, situé à l’ouest, on commence à longer la frontière chinoise. Et aussitôt la rivière Oussouri franchi, un affluent de l’Amour qui sépare les deux pays jusqu’à Khabarovsk, la route devient en bien meilleure état. Ma vitesse qui n’avait pas dépassé les soixante-dix jusque là, est rapidement grimpée à plus de quatre-vingt-dix.

J’étais content d’être de retour sur la moto. J’avais eu un avant gout vendredi dernier en allant de la frontière à Oussourisk. Mais je n’avais roulé qu’un peu plus d’une heure. Après un peu plus de deux mois sans faire de longs parcours, je me sentais léger de sentir les kilomètres défiler sous les roues. Le temps était tellement beau et la moto fonctionnait si bien, que j’avais presque envie de parcourir d’une traite les presque 700 km jusqu’à Khabarovsk.

Je n’ai rencontré que peu de véhicules après avoir passé la rivière Oussouri à l’exception des voitures d’occasions japonaises débarquées du ferry Rus en fin de semaine et reconnaissables par une simple immatriculation en papier apposée sur la vitre. Cette particularité les rend facilement identifiables par la police et la pègre qui peuvent ainsi sans effort prélever des « droits de passage ». Presque toutes ces voitures sont acheminées jusque dans la partie européenne de la Russie.

Très peu de culture, contrairement à la partie chinoise de cette région; beaucoup de forêts; deux ou trois vaches aux abords de petits villages; du grain qu’on récolte en quantité négligeable; des petites usines qui crachent des fumées noires. Tout comme dans la partie sibérienne plus à l’ouest, le développement de cette région semble avoir été axé presque exclusivement sur les ressources minières et forestières au dépend des autres industries.

J’avais mal évalué mon réservoir d’essence qui n’est pas très gros et j’ai failli tomber en panne sèche. Contrairement au Japon, les stations d’essences sont rares et espacées de plusieurs dizaines de kilomètres. Heureusement, la réserve m’a permis d’effectuer les quarante supplémentaires qui me séparaient de la station suivante.

J’hésitais encore sur l’endroit où dormir quand j’ai aperçu un faux bateau aussi grand que nature sur le côté de la route en guise d’enseigne pour l’Arche de Noé. Je me suis souvenu que Peter Forwood, un Australien qui a jusqu’ici voyagé dans plus de 200 pays en Harley, avait mentionné cet endroit sur son site Internet l’an dernier. C’est là qu’il s’était arrêté pour passer la nuit. J’ai donc fait la même chose après avoir parcouru 345 km.

Après avoir déposé mes bagages, le gendre du propriétaire m’a invité à profiter du banya au bord de l’étang situé à l’arrière de l’établissement. Un banya est un sauna russe aménagé dans une cabane en bois. Sa fréquentation est profondément ancrée dans la culture de ce pays et beaucoup de Russes s’y rendent régulièrement.

Après avoir sué abondamment (et traditionnellement s’être flagellé les uns les autres à l’aide de branches de bouleau), il est d’usage de se précipiter dans l’eau glacée du lac ou de la rivière. Il faut répéter l’exercice à plusieurs reprises pendant une heure ou deux. L’eau stagnante de l’étang n’était pas très attirante et j’ai préféré m’asperger d’eau fraiche.

Lundi, août 21 2006

Prochaines étapes (J + 81)

J’ai fini par voir Shustrik hier en milieu d’après-midi. Malheureusement il devait repartir aussitôt. Il devrait être de retour aujourd’hui en soirée. Il va m’aider à mettre le plan des prochains jours sur pied.

Le détour que j’ai dû effectuer à travers une partie de la Sibérie et de la Mandchourie pour retourner chercher ma moto en Chine, et le fait de ne pas avoir pu profiter de celle-ci pour le trajet Pékin Oulan-Oude, m’a fait perdre au moins trois semaines. Il faut pourtant que je passe l’Oural avant le début de l’automne. À partir de la seconde semaine de septembre, il commence à faire froid en Sibérie, ce qui n’est pas l’idéal pour voyager en moto.

La distance entre Vladivostok et Oulan-Oude est de près de 3 500 km, dont plus de 2 000 km qui doivent être effectués sur une route non asphaltée et en très mauvais état jusqu’à Tchita. Il faut compter entre une et deux semaines pour couvrir ce trajet si tout se passe bien. Ma moto n’est pas du tout conçue ni équipée pour ce type de terrain. C’est une bonne routière qui peut de temps à autre s’écarter des sentiers battus, mais pas pour de longues distances. Je pourrais lui faire traverser le Canada sans problème; pas la Sibérie.

Je prévois donc l’amener jusqu’à Khabarovsk, à un peu moins de 800 km, et de là essayer de la mettre sur un train jusqu’à Oulan-Oude. C’est là que Shustrik intervient.

Il arrondit ses fins de mois en achetant des motos d’occasion au Japon qu’il revend un peu partout en Russie. Et il utilise le train comme mode de transport pour les envoyer aux acheteurs. Il sait donc comment procéder pour l’envoi et la réception. De plus, il connaît pas mal de monde dans le milieu de la moto en mesure de m’assister à Khabarovsk, Oulan-Oude et Irkoutsk.

Si tout se passe comme prévu, je compte donc prendre le bus demain matin jusqu’à Oussourisk où j’ai laissé la moto vendredi dernier. De là je prendrai immédiatement la route en direction de Khabarovsk 660 km plus au nord où je prévois arriver après-demain. Ensuite le train jusqu’à Oulan-Oude pendant au moins deux ou trois jours. C’est le plan.

Dimanche, août 20 2006

Réflexion (J + 80)

Je n’arrive pas à savoir pourquoi je n’aime pas Vladivostok : peut-être ma première impression quand je suis arrivé en cette matinée brumeuse et froide du mois de juin dernier; les problèmes qui ont suivi pour pouvoir récupérer ma moto; le temps déprimant pendant les presque dix jours que j’y suis resté. Sais pas.

En fait, je crois que je suis comme quelqu’un qui serait tombé amoureux par correspondance et qui s’apercevrait, en la rencontrant, que la personne de ses rêves ne correspond pas du tout à ses attentes. J’en rêvais avant d’y arriver à cette ville. Je l’imaginais plus Shanghai et moins Saint-Tointoin. Plus canaille et moins policée. Plus tournée sur l’extérieur et la mer que sur le passé et Moscou. Moins Vlad (le nom que lui donne ses habitants et qui me fait penser à Dracula) et plus Vladivostok (Seigneur de l’Est).

Je suis également déçu par son potentiel gâché. J’avais un ami. Ces capacités intellectuelles étaient cent fois supérieures aux miennes. Il avait du charme et s’exprimait avec aisance. Il réussissait sans effort et aurait pu finir ce qu’il rêvait de devenir : ministre ou président d’une grosse entreprise. Il a perdu sa femme, sa famille, son travail et ses amis. La dernière fois que je l’ai vu… La dernière fois que je l’ai vu, il ne m’a même pas reconnu. Il a gâché sa vie et celle de son entourage, et a tout raté malgré ses capacités.

Une ville pauvre qui n’a pas les moyens d’être riche peut avoir un certain charme. Mais une ville riche de potentiel qui est pauvre par manque de volonté c’est décevant. Vladivostok est stratégiquement bien située. Elle est en bout de ligne du Transsibérien. Elle est reliée au Transmandchourien. Elle fait face au Japon et, par delà l’océan, aux Amériques. Elle abrite la flotte russe du Pacifique. Elle dispose d’instituts, de centres de recherche et d’universités. Elle attire de nombreux jeunes. Elle côtoie les plus grandes villes de la côte est chinoise. Elle jouit d’une baie semblable à celle d’Istanbul. Elle a une histoire.

Cependant, elle donne l’impression de ne pas arriver à se relever de son intermède soviétique. Elle a été mise KO par l’économie socialiste et hésite à transiter vers une économie de marché. Elle a été traumatisée. Elle a peur de se tourner vers l’avenir. Sa consœur du nord, Khabarovsk, est en train de devenir ce que Vladivostok devrait être : une ville qui renait de ses cendres, dynamique et en plein développement où les investisseurs étrangers se précipitent : 80% sont des Japonais. Les Chinois ne devraient pas tarder, leur frontière est à 25 kilomètres.

Mais malgré le ciel qui l’est souvent, l’avenir de Vladivostok n’est pas nécessairement gris. Cet après-midi j’ai vu de nombreux travaux de rénovations qu’on venait de débuter sur des bâtiments anciens. Depuis mon dernier passage tout récent, des avenues et des rues ont été refaites et des trottoirs ont été construits. Le bord de mer a été aménagé. On parle de construire un pont à travers la baie.

Bien sur il ne s’agit là que d’apparences, et les apparences sont parfois trompeuses. Néanmoins je continue à entretenir des espoirs sur cette ville. Et je me plais à croire que lors de mon prochain passage d’ici quelques années, elle sera parvenue à être fidèle à son nom et redevenue ce qu’elle n’aurait jamais cessé d’être : Le Seigneur de l’Est.

Samedi, août 19 2006

À la plage (J + 79)

J’ai finalement réussi à contacter Shustrik. Enfin, pas exactement. Ce matin, après avoir essayé une nouvelle fois de le joindre par téléphone, je suis allé directement à son appartement. C’est sa copine qui m’a reçu. Shustrik est absent pour deux ou trois jours. J’ai aussi eu l’explication de la raison pour laquelle je ne réussissais pas à le joindre par téléphone. La ligne de l’appartement était branchée sur l’Internet et j’avais oublié de composer un chiffre supplémentaire pour son cellulaire.

Léna, la copine de Shustrik, m’a donc invité à revenir m’installer dans leur appartement. Je comptais y rester une seule journée mais je dois attendre le retour de Shustrik pour qu’il me fournisse quelques informations pour la suite du voyage en Russie. La dernière fois nous étions six à nous entasser dans ce petit appartement. Cette fois-ci nous sommes huit.

En début d’après-midi je suis allé faire un tour dans Vladivostok. Depuis mon passage, les travaux de la promenade du bord de mer avaient été terminés. La température qui dépassait le 30° aidant, des centaines de personnes s’étaient données rendez-vous à cet endroit. La plage de Vladivostok n’est pas bien grande, environ une centaine de mètres, et les gens y sont agglutinés les uns sur les autres.

Je me suis dirigé un peu à l’écart en direction de la jetée en béton. J’ai trempé mes mains dans l’Océan Pacifique. Je compte refaire la même chose d’ici quelques semaines dans l’Océan Atlantique. Pas loin de 15 000 kilomètres séparent les deux. J’avais fait la même chose il y a une dizaine d’années mais en sens inverse : Mont Saint-michel d’un côté et Shanghai de l’autre en passant par l’Océan Indien.

Les Russes ne semblent avoir aucun complexe quand à leur excès de poids qui est exhibé dans des maillots ultra moulants pour les hommes et ultra minces pour les femmes. Il y avait là un tel étalage de débordement de graisse qu’on aurait pu sans aucun mal huiler tous les rouages et engrenages de la flotte russe du Pacifique ancrée dans le port.

Il existait autrefois (et peut-être encore aujourd’hui) une expression qui disait: « Etre soûl comme un Polonais ». On s’était trompé, il aurait fallu remplacer Polonais par Russe. J’ai rarement vu des gens consommé autant d’alcool dans la rue, les hommes autant que les femmes (bien que ces dernière soient un peu moins nombreuses). Et aujourd’hui n’était pas jour de fête.

Au moins une personne sur dix déambulait sur la promenade en tenant une bouteille de bière ou parfois même de vodka à la main parmi les groupes de jeunes ou de moins jeunes, des hommes seuls ou des couples; sans compter tous ceux et celles attablés aux buvettes du bord de plage.

Ce matin de bonne heure, quand je suis allé à l’appartement de Shustrik, je ne savais pas trop si ceux que je croisais ainsi terminaient la nuit ou commençaient la journée. Probablement les deux à la fois. J’ai vu un homme assis devant une épicerie avec une bouteille de bière d’un litre à la main et deux pleines à ses côtés. Quand je suis revenu de la plage en fin d’après-midi, il était toujours là, avec encore une bouteille à la main mais plus d’une douzaine de bouteilles vides ou pleines à ses côtés.

L’alcoolisme est un fléau social que les Russes sont parvenus à exporter en Mongolie avec plus de succès que l’idéologie marxiste-léniniste. Mais les Mongols n’ont pas la longue expérience des Russes. Autrefois ils se contentaient uniquement d’airag, le lait de jument fermenté et légèrement alcoolisé dont la consommation était limitée par une production familiale négligeable.

L’arrivée de la vodka a eu sur eux le même effet dévastateur que l’introduction de l’alcool par les Européens au sein des populations autochtones des Amériques et des terres australes. Lors de mon passage en Mongolie, et surtout à Oulan-Bator, je croisais souvent des ivrognes qui s’étaient écroulé ivre mort un peu n’importe où. Impossible de les réveiller.

En été ils peuvent dormir sans crainte pendant plusieurs heures, voir même un jour ou deux. Mais l’hiver on en retrouve souvent qui sont morts gelés. Les Russes titubent de tous bords mais maintiennent le cap et ne chavirent pas. Je n’en ai pas encore rencontré un seul qui s’était affalé inconscient et qui dormait de tout son saoul dans la rue.

Vendredi, août 18 2006

Le Seigneur de l’Est (J + 78)

Je suis de retour à Vladivostok, le Seigneur de l’Est en russe. J’ai quitté Prograničnyi, l’endroit où j’avais passé la nuit, vers neuf heures et pris le chemin inverse de celui que j’avais emprunté au mois de juin dernier pour passer en Chine. Mais, contrairement à la dernière fois, le temps était magnifique et idéal pour faire de la moto.

J’étais content d’être de retour sur la route: on the road again. La moto ne semblait pas avoir souffert de son immobilisation. La circulation n’était pas très dense sur cette route à l’exception de quelques bus et de camions se dirigeant vers la frontière. Je me suis arrêté après quelques kilomètres pour faire l’achat de lait et de brioches pour prendre mon petit déjeuner. Et, quelques kilomètres plus loin, je me suis fait contrôler de nouveau par la police à l’endroit même où j’avais été retenu pendant plus d’une heure la dernière fois. Cette fois-ci la vérification des papiers fut expédiée en moins de deux minutes.

Je ne comptais pas aller jusqu’à Vladivostok en moto, mais seulement jusqu’à Oussourisk distant d’une centaine de kilomètres. J’étais obligé de repasser par cette ville quelques jours plus tard et il était donc inutile d’emmener la moto plus loin. Je préférais faire l’aller-retour en bus. J’ai passé pas mal de temps au centre-ville à essayer d’y trouver la gare routière et ensuite un endroit où laisser ma moto pour deux ou trois jours. J’ai finalement pris le bus un peu après treize heures.

Tout le long de la route jusqu’à Vladivostok, des petits étales couverts de quelques légumes ou fruits avaient été installés, bien souvent tenus par des babouchkas, des grand-mères russes avec leur foulard sur la tête. Il ne s’agit là que de la vente d’un petit surplus de jardinage servant à arrondir les fins de mois ; une économie de subsistance à la Russe.

Le bus m’a déposé à la gare routière de Vladivostok à seize heures et j’ai pris un tramway jusqu’à la gare pour essayer d’y trouver un hôtel. Celui d’hier avait refusé d’enregistrer mon visa et il ne me restait plus que deux jours pour le faire. Je me suis d’abord rendu là où j’étais descendu la dernière fois. Complet. L’hôtel m’a indiqué un autre établissement pas très loin. Également complet. Cette ville manquait décidément de tout, même d’endroit où dormir. Le troisième avait une chambre de libre mais juste pour une nuit. La réceptionniste a immédiatement enregistré mon visa.

J’ai passé presque tout le restant de la soirée à essayer de contacter Shustrik, le Russe chez qui j’étais resté au mois de juin. J’essayais depuis hier soir mais aucun des deux numéros qu’il m’avait laissés ne répondait : l’un sonnait continuellement occupé et l’autre semblait déconnecté.

Jeudi, août 17 2006

Une longue journée (J + 77)

Vingt quatre heures plus tard je suis toujours au poste frontalier chinois et une fois de plus depuis six heures du matin. J’en suis à ma troisième journée d’attente. Et tout comme les jours précédents il fait un temps superbe avec une température qui avoisine les 30°. J’ai passé un coup de fil à Ding hier en soirée. Il était malade avec une forte fièvre. On s’est donné rendez-vous à mon hôtel ce matin à cinq heures trente pour essayer de trouver ensemble un camion vide qui puisse me faire franchir la frontière.

Un peu avant huit heures un camion transportant un bulldozer s’est présenté. La plateforme était assez large pour y placer ma moto, mais le chauffeur à refusé de prendre le risque tout comme le chauffeur d’hier. Ding devait partir travailler mais il a demandé à ses collègues des douanes d’arrêter tous camions partiellement vide avant qu’ils ne franchissent le poste de contrôle. Plusieurs camions se sont succédés depuis mais tous plein à ras bord.

Il est maintenant passé vingt trois heures. Quelques minutes après avoir écrit ce qui précède, un camion vide s’est présenté et il a été immédiatement intercepté par deux agents des douanes. Il était muni d’une plateforme muni de côtés fixes pour le transport de ferraille. C’était loin d’être l’idéal : pour y placer la moto il fallait la soulever à environ deux mètres cinquante du sol. Que cela ne tienne, les agents des douanes ont sorti une petite plateforme mobile haute de deux mètres de l’entrepôt.

Le chauffeur n’était absolument pas d’accord de coopérer sous prétexte qu’il était déjà en retard, mais les agents des douanes ne lui ont guère laissé le choix. Une demi-douzaine de personnes se sont alors mises ensemble pour monter la moto sur la petite plateforme mobile pour pouvoir la transborder sur le camion. L’opération se révélait plus compliquée que prévue.

Après cinq minutes d’effort il s’est mis à pleuvoir. Le seul nuage de pluie dans ce ciel presque sans nuage avait décidé de déverser sa colère sur nos têtes. Un mini déluge. La moto qui était presque passée sur le camion a été rapidement ramenée sur la plateforme et on s’est tous mis à l’abri. Le chauffeur nous a fait comprendre qu’il ne pouvait pas attendre d’avantage et les agents des douanes n’ont une d’autre alternative que de le laisser partir. Retour à la case départ.

Quelques minutes plus tard on est venu m’avertir qu’un autre camion vide était prévu pour passer vers quatorze heures. Le soleil était réapparu au propre comme au figuré. J’ai fait les cents pas sur la route menant au poste frontière en pensant qu’il n’était pas impossible que je doive passer une nuit supplémentaire ici si jamais il ne se présentait pas. Mais, tel que prévu, le camion est arrivé à l’heure. Par chance, il était plus bas que le précédent et c’est sans trop de difficultés qu’on est parvenu à mettre la moto dessus. Toute l’opération fut si rapide que j’avais de la peine à réaliser qu’après trois jours d’attente j’étais enfin en direction de la Russie.

Après avoir remercié tous les agents des douanes pour leur aide, j’ai pris place dans la cabine du camion et nous sommes arrivés au premier poste de contrôle chinois qui nous a laissé passer sans même nous arrêter. Le contrôle des passeports quelques mètres plus loin a été réglé presqu’aussi rapidement sauf que là on a dû descendre du camion. Les agents étaient surtout curieux de savoir quel genre de devise était utilisé au Canada et qu’elle langue on y parlait. La sentinelle du dernier poste a vérifié que nos passeports avaient été contrôlés et la dernière barrière chinoise s’est ouverte sur notre passage. J’étais finalement sorti de Chine.

Un peu plus loin nous sommes arrivés au premier poste russe tenu par un militaire juste en haut d’une colline qui marquait la frontière entre les deux pays. Il a jeté un bref coup d’œil à nos passeports et une nouvelle fois la barrière s’est levée pour nous laissé passer. On a alors entrepris la descente de la route longue d’une demi douzaine de kilomètres qui serpente entre les collines boisées jusqu’au poste des douanes russes. Ce versant de la montagne, contrairement au côté chinois, est complètement inhabité.

Une autre barrière tenue par un militaire fut rapidement franchie et le camion s’est arrêté pour le contrôle des passeports devant un groupe de bâtiments. De nombreux soldats en tenue de combat patrouillaient les alentours. Je suis descendu du camion pour remplir les formulaires et un militaire m’a demandé de remonter attendre dans la cabine. Une quinzaine de minutes plus tard le chauffeur est remonté dans la cabine, m’a tendu mon passeport, a démarré et, sans un mot, a repris le chemin inverse en direction de la Chine. Je ne comprenais pas ce qui se passait.

J’ai ouvert mon passeport pour vérifier et j’ai alors réalisé qu’à travers le tampon d’entrée sur le territoire russe, un autre y avait été apposé en travers, signifiant que mon entrée était refusée. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait et je comprenais de moins en mois. Quand je m’étais fait refuser l’accès de ma moto en Chine deux mois plus tôt, j’avais eu droit à l’explication de ce refus. Ici, aucune explication ne m’avait été fournie.

Le camion avait déjà parcouru une bonne centaine de mètres. J’ai alors fait comprendre au chauffeur que je n’avais pas de visa pour retourner en Chine et je lui ai dit de stopper immédiatement et de faire demi-tour. Il ne s’avait pas trop quoi faire mais l’idée de retourner là d’où il venait ne l’enchantait pas plus que moi. Il s’est décidé à faire ce que je lui demandais.

Nous nous sommes présentés une nouvelle fois devant le poste qui précède les bâtiments militaires et administratifs. Je ne sais pas ce que le chauffeur a donné comme explication mais la barrière s’est ouverte. Nous l’avions à peine franchie qu’un officier est sorti d’un des bâtiments en intimant au chauffeur l’ordre de retourner en Chine. Je suis descendu de la cabine avec en main mon passeport, l’assurance russe pour la moto que j’avais prise à Vladivostok et le bordereau de son débarquement. J’ai pensé que plus une administration était lourde et compliquée et plus le nombre de papiers lui étaient nécessaires.

J’ai tendu tous les documents à l’officier et je lui ai dit que je ne possédais pas de visa pour retourner en Chine, que j’avais été admis sur le territoire russe avec ma moto déjà une fois, et que j’avais franchi le même poste deux mois plus tôt dans le sens inverse sans problème. Il a regardé les documents les uns après les autres pendant deux bonnes minutes avant de me les rendre et de se rediriger vers les bâtiments. Mon cas était en sursis.

Après avoir passé trois jours à attendre ma sortie de Chine, je me voyais mal passer des semaines entre deux frontières dans l’attente qu’un pays se décide à m’accepter moi et ma moto.

Au bout d’une quinzaine de minutes l’officier est ressorti et a demandé au chauffeur de débarquer ma moto de son camion avec l’aide de quelques militaires. Il m’a alors demandé de la diriger vers un autre camion qui transportait un bulldozer, celui-là même dont le chauffeur avait refusé de me prendre en matinée.

L’officier m’a expliqué que ma moto était obligé d’être transporté par véhicule pour franchir le dernier poste distant d’à peine une cinquantaine de mètres. Je n’ai pas compris pourquoi le camion qui m’avait amené jusqu’ici ne pouvait pas me faire parcourir ces quelques mètres. Mais, quoi qu’il en soit, j’en ai déduit que j’étais une nouvelle fois autorisé à entrer en Russie. La décision avait été renversée.

Les mêmes militaires qui m’avaient aidé à descendre ma moto du premier camion m’ont ensuite aidé à la remettre sur le second. L’atmosphère a commencé à se détendre peu à peu, et ils ont commencé à me poser des tas de questions. L’un deux qui parlait un peu anglais traduisait et, en plaisantant, il m’a souhaité la bienvenue en Russie. Tout le monde a éclaté de rire.

Au bout d’une trentaine de minutes, j’ai été pris en charge par un sous-officier qui m’a emmené vers le terminal des passagers où tous les touristes russes de retour de Chine transitaient. C’est là que toute la paperasserie pour la moto devait être remplie. Deux bus venaient juste d’arriver.

J’ai rarement vu un tel bric-à-brac de marchandises accompagner des touristes. Chacun d’entre eux transportait au minimum trois ou quatre ballots ficelés et entourés de ruban adhésif en plus de tout un attirail hétéroclite de matériel électronique, d’électroménager et de petits mobiliers. Les uns poussaient pendant que les autres tiraient en trainant sur le sol tout ce harnachement trop lourd pour être porté.

Les grand-mères tout comme les enfants étaient mis à contribution. Parfois un douanier interpelait un touriste au hasard et lui demandait de déballer un de ses ballots. Ce dernier, résigné et en sueur, obtempérait et découpait ruban adhésif et ficelle avant de tout remballer à la hâte la vérification terminée.

La totalité des touristes des deux bus a fini par passer et moi de continuer à attendre. À quelques reprises j’ai signé quelques papiers et répondu à quelques questions. Jusqu’ici toutes les personnes à qui j’avais affaire étaient courtoises bien que, de prime abord, très rigide dans leur attitude. J’étais également laissé dans l’ignorance la plus totale quant à ce qui se passait.

Tous les agents des douanes avaient en partie remballé leur matériel et fermé leurs bureaux quand le sous-officier m’a remis tous mes documents plus ceux qui venaient d’être rempli à la main. De ce côté de la frontière, contrairement au côté chinois, les ordinateurs étaient peu nombreux et le seul que j’ai vu opérait avec une version de Windows 98.

J’ai été reconduit vers le bâtiment devant lequel le camion et son chauffeur m’attendait. Je suis monté dans la cabine pour franchir les derniers cinquante mètres jusqu’à la dernière barrière où une sentinelle a, pour la dernière fois, vérifié les deux passeports. Il était quinze heures heure chinoise quand j’étais arrivé devant la première barrière russe. À l’heure où j’ai franchi la dernière, il était exactement dix huit heures; trois heures de plus en Russie.

Le chauffeur s’est arrêté sur un terrain de stationnement un peu plus loin pour m’aider, avec l’aide de deux collègues qui l’attendaient, à descendre ma moto de son camion. J’ai placé mes bagages dessus et pris la direction de l’est vers la ville la plus proche distante d’une dizaine de kilomètres. Dans le rétroviseur je pouvais voir le soleil disparaître derrière les collines du côté chinois.