Eugueniya est passé me chercher à l’hôtel un peu avant neuf heures pour aller à la gare acheter un billet pour Oulan-Oude.
- No ticket.
C’est devenu une habitude et je m’y attendais un peu. C’est un des ordinateurs à l’intérieur de la gare qui nous l’a indiqué et Eugueniya qui a traduit. Heureusement, il en restait pour le lendemain. On a acheté un billet pour le Transsibérien de 9:15 et on est allé ensuite se renseigner dans un autre bureau pour la moto. On devait repasser à quatre heures pour la faire emballer dans un petit atelier de menuiserie situé juste à côté. Eugueniya m’a ramené à l’hôtel où il a insisté pour payer pour une seconde nuit.
Je suis allé faire un petit tour dans la ville. Le centre de Khabarovsk est nettement plus joli que celui de Vladivostok. Avec ces nombreux parcs, places fleuries, fontaines, rues bordés d’arbres et promenades le long de l’Amour, cette ville dégage un air méditerranéen très relaxant. Les immeubles le long de l’Avenue Muravyova- Amurskogo, qui datent de la fin du 19ème siècle, ont survécu à la guerre civile et la plupart ont été rénovés. Juste avant d’arriver au fleuve, une réplique de l’église Khram Usprnya Bozhey Materi, détruite pendant l’époque socialiste, à même été reconstruite.
Eugueniya est passé me chercher à 15:30. Je l’ai suivi avec ma moto jusqu’à l’atelier de menuiserie. J’ai vidé le réservoir d’essence pendant que les ouvriers prenaient les mesures de la Virago. La cage en bois a été montée et fixée autour de la moto en moins d’une heure. Et deux employés des chemins de fer sont venus la chercher pour la transporter jusqu’à l’entrepôt de marchandises.
Slava, un autre ami de Shustrik, est arrivé dans l’entrefaite pour remplir les papiers et à 17:30 tout était terminé: la moto était prête à partir dans un convoi de marchandises le lendemain matin. Je n’ose imaginer comment j’aurais pu, sans parler un mot de russe (et même si je l’avais parlé), faire ça tout seul.
J’ai ensuite été entrainé par Slava qui voulait me faire visiter la ville que j’avais déjà parcourue en matinée. On est redescendu une bonne partie de la longue avenue principale mais, avant d’arriver à l’Amour, on a tourné vers le sud pour s’arrêter après plusieurs centaines de mètres devant le monument au mort de la Seconde Guerre mondiale. Des milliers de noms de personnes originaires de Khabarovsk sont gravés sur de hautes stèles de marbre noir. Au centre brule une flamme dédiée au soldat inconnu.
On ne peut pas comprendre la paranoïa individuelle et collective qui continue à régner dans ce pays si on ne réalise pas le prix qu’il a dû payer durant cette guerre : environ vingt cinq millions de morts; c’est plus de la moitié de toutes les victimes de ce conflit mondial, presque la totalité de la population canadienne actuelle. Rien que pour le siège de Leningrad : un million; et tout autant pour Stalingrad. Le nombre de victimes pour les Britanniques et Américains pendant toute la durée de cette guerre : 700 000. Staline pouvait dire sans trop se tromper : « Un mort c’est une tragédie; un million une statistique. »
On s’est ensuite dirigé vers la nouvelle et imposante Église de la Transfiguration. La veille au soir, j’avais demandé à Anna où l’Église orthodoxe russe trouvait autant d’argent pour construire toutes ces nouvelles églises et rénover les anciennes à travers tout le pays. Elle ne savait pas trop mais elle m’avait répondu que dans la nouvelle Russie, tout était possible, incluant l’extrême richesse des uns et l’extrême pauvreté des autres.
Juste à côté de l’église, d’anciens symboles communistes sont demeurés apposés sur la façade d’un ancien bâtiment soviétique, incluant quelques étoiles rouges et un profil de Lénine. Paradoxe étrange, ce dernier est dans l’ombre et son regard est dirigé vers la nouvelle église dont les dômes resplendissent en pleine lumière. Son attitude sévère indique qu’il n’apprécie pas du tout cette cohabitation forcée.
Il était maintenant passé vingt heures. Il fait jour jusque vingt deux heures dans cette région pendant l’été. Cette autre superbe journée ensoleillée était le prélude à la tempête d’événements qui allait suivre. Pour commencer, de gros nuages sombres se sont brusquement amassés à l’ouest au-delà de l’Amour. On s’est alors empressé de prendre un bus pour se rediriger vers le haut de la ville. À peine descendu, le téléphone de Slava s’est mis à sonné et il est resté en communication un long moment.
Il a ensuite tenté de m’expliquer ce qui se passait. Comme il ne parle que le russe, j’avais du mal à comprendre mais j’ai quand même réussi à saisir que ma moto risquait de ne quitter Khabarovsk que dans dix jours. Il m’a demandé de lui donné l’équivalent d’une quinzaine de dollars afin de prendre un taxi. Ça devait être urgent. Le taxi à traversé presque toute la ville comme un bolide et nous avons failli emboutir un camion à un carrefour sans feu de signalisation.
Au cours de ce voyage, j’avais emmené avec moi un téléphone portable acheté il y a plusieurs années. En arrivant en Russie pour la première fois au mois de juin, je m’étais renseigné pour savoir si je pouvais l’utiliser dans ce pays. Aucun problème. J’avais juste eu à acheter une carte Sim pour le faire fonctionner. Depuis mon retour en Russie la semaine dernière, je le conservais sur moi en permanence. J’ai composé le numéro d’Eugueniya pour l’avertir qu’il s’emblait y avoir un problème. Aucune réponse.
Le ciel était de plus en plus sombre et zébré d’éclairs à l’ouest. Quelques gouttes ont commencé à tomber. Le taxi s’est arrêté au milieu de vieux immeubles d’habitation à cinq étages en partie délabrée et auxquels il manquait des fenêtres. Ce n’était pas le genre d’endroit où il fait bon se promener seul le soir. Nous avons pénétré dans un des bâtiments pour monter au troisième étage. La cage d’escalier dégageait une odeur très désagréable. Je n’avais aucune idée où j’allais. Une des portes sur le palier était ouverte et Slava est entré à l’intérieur de l’appartement en me faisant signe de le suivre.
Un homme vêtu d’une tunique indienne en coton blanc est sorti d’une des pièces en tenant une bouteille de bière à la main. Il m’a tendu la main en se présentant comme étant Andreï. Il m’a invité à entrer dans une pièce ou un sofa-lit aux draps défaits occupait presque tout l’espace au milieu d’un bric-à-brac de mobiliers et de vieux ordinateurs. Il m’a prié de m’asseoir sur le sofa-lit et m’a mis une bouteille de bière entre les mains.
La pièce était assez sombre et juste éclairée par la lumière crue d’une petite lampe sans abat-jour. Les éclairs de l’orage qui s’approchait ajoutaient un éclairage dramatique supplémentaire. Lorsque j’étais enfant et seul dans ma chambre et que des orages éclataient au milieu de la nuit, je comptais le nombre de seconde entre les éclairs et le tonnerre. J’avais moins peur. J’ai fait la même chose: neuf secondes, environ trois kilomètres. L’orage n’était plus très loin.
Pendant tout ce temps Andreï était en discussion très animé avec Slava. Ce dernier n’était apparemment pas très content. Quant à Andreï, il ne cessait de sortir toutes les deux minutes sur le balcon pour téléphoner depuis son portable. Le ton entre les deux commençait à grimper. Je ne me sentais pas très à l’aise et j’avais envie de quitter cet endroit le plus rapidement possible. L’orage a éclaté.
Le vent s’est subitement engouffré dans l’appartement par la fenêtre du balcon et a renversé quelques objets sur son passage. Andreï a rapidement fermé la fenêtre et Slava m’a fait signe que nous devions partir. Nous sommes tous les trois sortis à l’extérieur. Il était environ vingt et une heures trente, il faisait nuit noire et le vent et les éclairs donnaient à cet endroit une apparence lugubre de film d’horreur. Et il pleuvait des cordes.
En baissant la tête pour me protéger de la pluie, j’ai manqué de me cogner à une fourgonnette qui nous attendait devant l’immeuble. Andreï a ouvert la porte sur le côté et Slava, avec une nouvelle bouteille de bière à la main, m’a fait signe de m’installer sur un des sièges à l’arrière. En plus du chauffeur, un autre homme était assis à l’avant. Je ne parvenais pas à distinguer leurs visages mais je pouvais voir les tatouages qu’ils portaient sur leurs bras.
La fourgonnette s’est faufilée au milieu des immeubles avant d’emprunter un chemin défoncé au milieu de terrains vagues. Mon téléphone a sonné. C’était Eugueniya.
- Où es-tu?
Il utilisait le peu de mots d’anglais qu’il connaissait pour s’informer. J’ai baragouiné en anglais et en russe que je ne savais pas, que j’étais à l’intérieur d’un véhicule et qu’il semblait y avoir un problème, puis j’ai tendu le portable à Slava.
Au ton de sa voix, j’ai senti que dans un premier temps il tentait de se faire rassurant, mais plus la conversation durait, et plus il devenait apparent qu’il y avait un problème. Il m’a rendu l’appareil. Eugueniya avait déjà raccroché. Néanmoins, j’étais un tant soit peu rassuré que quelqu’un d’autre soit informé de ce qui se passait. J’ai également réalisé qu’on se dirigeait vers le nord en direction de la gare. La pluie commençait à ralentir et l’orage à s’éloigner. On a fini par s’arrêter près du petit atelier de menuiserie où j’étais déjà venu deux fois aujourd’hui. Eugueniya nous attendait avec sa femme.
Je suis descendu et je suis allé le voir en lui faisant comprendre que je ne saisissais absolument rien de ce qui se passait. Il avait déjà traduit quelques phrases sur son Pocket-PC. La première disait que, tel que je l’avais compris, ma moto était prévue pour ne quitter Khabarovsk que dans une dizaine de jours. La seconde qu’Andreï, un ami de Slava membre du club de motards de Khabarovsk Les lynx de l’Amour en avait été informé (j’ignore encore comment et pourquoi). La troisième que ma moto, avec l’aide de quelques « amis » allait être redirigée vers un autre train en partance dès ce soir. Et il m’a dit en anglais mélangé à du russe qu’il n’y avait plus de problème, que tout était normalno, et qu’on était en Russie.
Je me suis senti nettement mieux. Le nombre de personnes mobilisées pour l’opération qui allait suivre était impressionnant. En plus des quatre occupants de la fourgonnette, d’Eugueniya et de sa femme, deux hommes nous attendaient. Au même moment, un petit pick-up est arrivé avec deux autres hommes à bord. Tout le monde s’est dirigé vers l’entrepôt où ma moto avait été laissée quelques heures plus tôt. Pendant que les uns la sortaient de là, Andreï (toujours la bouteille à la main) passait d’un bureau à l’autre pour s’occuper de la paperasserie tandis que les autres s’employaient à placer le pick-up en contrebas de l’entrepôt pour accueillir la moto.
Une vingtaine de minutes plus tard, un convoi de quatre véhicules s’est dirigé le long de la voie ferré pendant environ un kilomètre jusqu’à un autre entrepôt où un train de marchandises, éclairé par un gros projecteur, était garé. Andreï s’est dirigé vers un des wagons et après avoir frappé sur la paroi, la porte latérale s’est ouverte sur deux hommes. Une conversation s’en est suivie, de l’argent a été donné, le pick-up s’est placé en marche arrière face à la porte, et ma moto a été hissée à l’intérieur du wagon.
Pendant que trois des véhicules repartaient aussitôt dans des directions différentes, moi et Andreï sommes montés dans la voiture d’Eugueniya pour retourner à la gare. Andreï, toujours la bouteille à la main, s’est de nouveau engouffré dans des bureaux administratifs pour en ressortir quinze minutes plus tard avec une liasse de papiers à la main qu’il m’a remis. D’après ce que j’ai compris, c’était les papiers que je devais présenter à la gare d’Oulan-Oude pour reprendre possession de ma moto. Il était passé vingt trois heures.
Un petit problème subsistait. Ma moto avec son emballage en bois pesait 180 kg, 20 kg de plus que le poids maximum réglementaire. Les employés de la gare de Khabarovsk avaient accepté, et je ne sais pour quelle raison, de fermer les yeux sur cet excédent de poids. Il fallait maintenant que je devance ma moto à l’arrivée et que je la récupère rapidement avant que ceux d’Oulan-Oude ne les ouvrent un peu trop. À part ce léger détail, tout était normalno.