Je ne sais pour quelle raison, mais l’énorme pierre tombale m’a immédiatement fait penser au mystérieux monolithe du film 2001, l'odyssée de l'espace, probablement à cause de ses proportions. Je ne m’attendais certes pas à trouver cette forme épurée au milieu du vieux cimetière de Saint-Germain-en-Laye. Lorsque j’avais téléphoné au gardien quelques jours plus tôt pour connaître l’emplacement exact de la tombe, il m’avait parlé d’un tombeau et j’avais alors imaginé un monument funéraire en forme de chapelle avec une lourde porte en fonte flanquée des armoiries de la famille de Bourboulon, et un griffon au sommet du monument pour éloigner les démons. Rien de tel… et c’était beaucoup mieux ainsi. Une stèle toute simple pour recouvrir une femme hors du commun, ça changeait des sépultures tout en flaflas renfermant des personnages tout en chichis. J’ai cherché d’autres ressemblances entre la stèle et le monolithe, ce ne pouvait être leurs couleurs : noir sidéral pour l’un et granit ivoire pour l’autre, mais le ton des deux s’intégraient parfaitement bien à leur cadre. Un marbre ébène aurait été tout aussi déplacé au milieu de ces anciennes pierres tombales que l’éclatante blancheur d’un frigo se promenant à travers l’espace.
J’avais tellement retardé l’achèvement de cette ultime étape de mon voyage que je pensais bien ne jamais y parvenir. Pas une seule journée ne s’était écoulée depuis mon arrivée en France sans que j’y pense, mais j’avais remis de jour en jour cette dernière rencontre craignant d’être submergé par l’émotion. Pourtant, aucune émotion ne se manifestait, enfin aucune des émotions anticipées et couramment rêvées par les adolescentes, et si fortes qu’elles peuvent vous faire vaciller et vous forcer à mettre un genou à terre, peut-être même les deux. Et cependant, Madame de Bourboulon était bien là. Son nom était inscrit en toutes lettres. À six pieds sous terre, elle n’avait jamais été physiquement aussi proche de moi ; proche nous l’avions souvent été, et beaucoup plus qu’aujourd’hui, mais malgré tout je sentais que nous ne le serions plus jamais et que, peu à peu, elle commencerait à s’éloigner. Pendant des mois elle m’avait guidé et je l’avais suivie. Le temps était maintenant venu de nous quitter. J’étais arrivé au terme de notre voyage.
Le cimetière n’était pas en deuil malgré toutes ces tombes, mais l’été tout juste arrivé le rendait presque gai : il n’inspirait pas la mort, mais la vie. Ce solstice d’été, journée de la Saint-Jean, où pointait le soleil, venait donc achever, jour pour jour, l’année que je venais de passer à suivre les traces de Madame de Bourboulon à travers deux continents, depuis cette après-midi écrasée d’humidité où, du portique d’une petite église catholique de Pékin, toute proche de la Cité interdite, j’avais suivi une autre jeune femme pour débuter la première étape d’une longue série qui allait me faire cheminer longtemps. Que de kilomètres parcourus ! que d’aventures vécues ! Ce que cette femme m’avait fait découvrir pendant ces quelques mois allait bien au-delà de ce que j’avais pu rêver de meilleur et surtout de pire et resterait pour moi inoubliable : un cadeau de l’au-delà, un envoi du ciel.
Le soleil avait commencé sa descente vers le couchant et se trouvait face à moi, dans l’axe de la stèle. Depuis mon arrivée, l’ombre projetée avait avancé lentement parmi les tombes et commençait à lécher le mur d’enceinte. Autre coïncidence, dans le film de Kubrick aussi le soleil joue parfois à cache-cache avec le monolithe, et plusieurs alignements parsèment l’histoire du début à la fin, alignements d’êtres vivants (singes ou hommes) ou de corps en mouvement dans l’espace (planètes ou engins spatiaux). À la fin du film, face au monolithe dressé dans l’axe de sa chambre et du lit où il repose, un astronaute se voit rapidement dépérir et renaître sous la forme d’un fœtus astral, complétant ainsi une boucle éternelle. Il se voit disparaitre et ressusciter, périr pour mieux revivre. Ce n’est pas seulement une résurrection, c’est une évolution. Ce cimetière était un parfait exemple de ce cycle : il n’inspirait pas l’idée de la mort, mais faisait penser que des vies s’étaient achevées pour que d’autres puissent mieux cheminer… encore plus loin… encore plus belles. La stèle, en dessous de laquelle Madame de Bourboulon reposait, ne me renvoyait pas au passé, elle me projetait vers le futur. Oui, cette stèle ne me ramenait brièvement en arrière que pour me faire entrevoir, juste un court instant, ce jour du mois de mai déjà lointain où j’avais, suite à la nouvelle que je venais juste de recevoir, entrevu avec une immense joie, mais aussi avec une appréhension certaine, le voyage que je m’apprêtais à effectuer et qui allait me permettre d’arriver jusqu’ici afin, moi aussi, de faire un deuil, celui d’un voyage achevé, et de reprendre la route pour aller plus loin… toujours plus loin…

Monsieur,
Des tombes chinoises où sont inscrit le lieu de la provenance de défunts nés en Asie côtoient des tombes juives et chrétiennes de gens originaires d’Afrique du nord ou d’ailleurs. « Va où tu veux et meurs où tu dois » me disait parfois ma mère.
Trois semaines après mon arrivée à Sedan, me voilà donc reparti pour une avant-dernière étape qui devrait me mener jusqu’à l’endroit où Madame de Bourboulon est décédée. Je ne sais toujours pas où elle repose, mais dès que j’en serai informé, cet endroit fera l’objet de l’ultime étape de ce voyage au cours duquel j’aurai parcouru, en cinq mois et à travers deux continents, 20 000 kilomètres, dont 12 000 en moto.
À Soissons une pancarte indique la direction du Chemin des Dames. Ce doux nom évocateur de promenades poétiques cache mal la boucherie qui se déroula sur ce plateau surplombant les vallées de l'Aisne et de l'Ailette. Pendant quatre ans, alliés et Allemands s’échangèrent à tour de rôle la maitrise de ce point stratégique au prix de lourdes pertes. Le nombre de morts tombés ici ne sera jamais connu avec exactitude, mais on avance le chiffre de près d’un demi-million.
Quoi qu’il en soit, c’est ce trajet que j’ai personnellement décidé de suivre en quittant Namur ce matin. C’est une belle journée d’automne. Je longe tranquillement la Meuse jusqu’à Dinant (de deo nantes, vallée des dieux) avec son église collégiale que surplombe l’imposante forteresse. Je m’arrête pour prendre un café et rencontre une touriste russe qui refuse de croire que j’arrive de Russie. Elle me demande néanmoins de la prendre en photo en posant assise sur le siège de la moto.
Dans les Ardennes, ces eaux de la Meuse et de la Semoy, chargées d’histoires et de légendes, vont de pair avec les forêts et les montagnes. Elles font corps avec le pays. Au creux des nombreux méandres, des villages se lovent, tandis que sur les hauteurs d’autres se perchent.
J’ai repris l’autoroute pour me diriger vers Aachen, ou Aix-la-Chapelle en français, l’ancienne capitale de Charlemagne et lieu de couronnement des empereurs du Saint Empire romain pendant 600 ans. Mais quelques kilomètres avant d’y arriver, j’ai fait un petit détour pour aller visiter le confluent 
J’étais arrivé devant le Reichstag à midi. Je n’y serais jamais arrivé aussi rapidement et aussi facilement sans le GPS. J’avais tracé la route hier à l’aide de l’ordinateur que j’ai téléchargée dans l’appareil. Je n’avais plus qu’à suivre les indications pour me retrouver au centre de Berlin.
Tout a bien été aujourd’hui : un temps magnifique, des routes sans trop de circulation, une température un peu fraiche mais agréable, un très bon café dans un petit bistrot de campagne et de très beaux paysages. J’ai roulé sans trop me presser à une moyenne (sans compter les arrêts) de 44 km/h alors qu’elle était encore il y a une dizaine de jours de 60 km/h. Ça signifie en gros que ma vitesse maximale ne dépasse pas le double de cette moyenne. C’est le GPS qui m’indique tous ces chiffres.
Je traverse cet immense jardin pour me retrouver dans une forêt à travers laquelle je m’enfonce. Plusieurs sentiers la sillonnent et je passe de l’un à l’autre. Tiens ! une tombe. Avec une croix de plus d’un mètre de haut. Je n’arrive pas à déchiffrer l’inscription.
Juste avant de passer le fleuve Nogat à Malbork, j’ai piqué vers le sud pour faire un petit détour par le confluent
J’ai donc tranquillement pris la direction de l’ouest pour retourner en Russie. Eh oui ! L’enclave de Kaliningrad, autrefois territoire allemand, est en effet devenue soviétique après la Seconde guerre Mondiale. Comme on peut le voir sur une carte politique de l’époque, après avoir quitté Vilnius (alors dans l’Empire russe), Madame de Bourboulon passa en Prusse en empruntant la voie ferrée ouverte quatre mois plus tôt et qui menait jusqu’à Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad). La Pologne en tant qu’État indépendant n’existait pas.
Je suis donc descendu vers le sud et j’ai coupé à travers le parc régional de Vištyčio par une piste pour arriver au bord du lac Vištytis. Le paysage est magnifique et la piste serpente à travers le parc au milieu des cultures maraichères. Les labours étaient encore en cours et je me suis rappelé avec plaisir l’odeur de la terre fraichement labourée.
J’ai traversé un petit village une dizaine de kilomètres plus loin et j’ai voulu prendre en photo une église en pierre au milieu des arbres; sauf que je n’avais plus mon appareil photo : le Nikon D70 équipé d’un zoom que j’avais acheté juste avant de partir du Japon. J’ai fait demi-tour pour retourner à la station service sans trop me faire d’illusions sur ce qu’il avait pu advenir de l’appareil. Et bien non, il m’attendait bien sagement près de la pompe à essence à l’endroit même où je l’avais déposé.
Le gouvernement lituanien a institué ce centre qui comprend le lac de Griijos, les vestiges d’un château et un ancien tertre funéraire; et un célèbre sculpteur lituanien, Geodiminas Jokūbonis y a créé une colonne de granit blanc chapeauté par une couronne d’étoiles. C’est là qu’un groupe d’enfants s’était réunis pour y former une ronde quand je suis arrivé.
Rien à voir avec les villes russes ou à part les kremlins et (parfois) les églises orthodoxes, il ne reste plus rien des anciens quartiers résidentiels ou commerçants en bois. À partir d’ici, le bois fait place à la pierre.