Sur les traces de Mme de Bourboulon

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Vendredi, juillet 7 2006

Étape 11 – Erlian (J + 36)

Je n’ai pas été dérangé pendant la nuit mais je me suis levé un peu après cinq heures et j’ai retiré le lit vacant que j’avais placé devant la porte au cas où. À six heures le patron de l’hôtel est entré dans la chambre sans s’être annoncé. Ça arrive régulièrement en Chine, surtout dans les petits établissements hôteliers, que les propriétaires ou le personnel entre dans la chambre des clients sans s’annoncer.

On s’est dit bonjour et il m’a demandé à qu’elle heure je partais pour la frontière. J’ai répondu que je comptais prendre le train vers dix heures. J’avais été abordé par une étudiante chinoise hier en fin d’après-midi et elle avait insisté pour passer me chercher et me conduire à la gare en matinée. Mais le patron m’a dit qu’il n’y avait pas de train à dix heures et m’a suggéré de prendre un taxi collectif qui ne me coûterait guère plus cher que le train.

Une dizaine de minutes plus tard le taxi est arrivé et, après avoir embarqué trois autres passagers, nous avons pris la route vers sept heures trente en direction de la frontière. Cette route est en fait sur le point de devenir une autoroute. Une nouvelle voie adjacente est en construction et sur le point d’être complétée. Des postes de péage ont déjà été installés mais pas encore aménagés. Pendant les quatre-vingt dix minutes qu’a duré le trajet d’un peu plus de cent kilomètres au milieu du désert nous n’avons traversé aucun village.

Il était encore tôt et la chaleur était supportable. La voie ferrée était visible sur notre droite, parfois à moins d’une centaine de mètres et des portions d’une ancienne route sur notre gauche. Tout comme hier, la majorité des véhicules circulant dans les deux sens étaient principalement des camions. La route et la voie ferrée sont comme deux cordons ombilicaux qui relient la Mongolie à la Chine et par où la majorité du trafic passager et de marchandises transitent.

Parlons un peu de Madame de Bourboulon. Depuis l’étape d’hier, elle était souffrante et ne pris aucune note pendant deux jours. Ce n’est d’ailleurs pas très précis quant à l’endroit où ils passèrent la nuit de leur 11ème étape. J’en ai déduit, que c’était à mi-chemin entre l’étape où je me suis arrêté hier et celle d’aujourd’hui. Et leur 12ème étape semble se situer à une trentaine de kilomètres au sud. Ils ne firent donc pas beaucoup de chemin pendant ces deux jours, ce qui est compréhensible compte tenu de son état de santé et la chaleur qui règne dans cette région pendant l’été.

Elle était déjà souffrante au moment de son départ et je trouve de plus en plus admirable le périple qu’elle a réalisé à une époque où les conditions de voyage étaient loin d’égaler celles que nous connaissons aujourd’hui. Depuis Kalgan, le voyage pour elle était devenu plus rapide et moins commode. Ils firent usage de charrettes « se suivant à fond de train ». Au cours de l’étape d’avant-hier, un cheval s’était abattu et ils firent une chute, « mais sans ressentir aucun mal » précise-t-elle. Pour se reposer de la charrette (sans suspension et sur des pistes comme celui que j’ai pris hier), elle monte à cheval et suit le convoi « au galop » pendant plusieurs dizaines de kilomètres. Quand je pense que ma petite séance de cheval de la semaine dernière au petit trop pendant à peine vingt minutes m’a presque cloué au lit le lendemain matin. Plus j’avance et plus je l’admire.

La ville frontière d’Erlian où je suis arrivée vers neuf heures est en pleine modernisation comme beaucoup de ses consœurs un peu partout en Chine. Les bâtiments de plus de dix ans sont démolis pour faire place à des neufs et les enseignes de devantures de magasins semblent être renouvelés à tous les deux ans.

Beaucoup de trafiquants, honnêtes et moins honnêtes, comme dans toutes les villes frontières. Des changeurs d’argent au noir, majoritairement des femmes mongoles. La diversité ethnique est plus grande que dans villes où je me suis arrêté depuis Pékin, surtout parmi les commerçants des bazars, de grands bâtiments modernes avec une architecture semblable à ce qu’on retrouve du côté de Singapour. Parmi ces commerçants, des musulmans de l’ouest de la Chine reconnaissable à leurs moustaches et parfois à la calotte blanche. Des Tibétaines vêtues de costumes traditionnels et de bijoux d'ambre et de turquoise.

Parlant d’enseignes, l’affichage ici est trilingue : le chinois, le mongol et le mongol. Il existe effectivement deux types de langue mongole : le mongol de Chine et le mongol de Mongolie. Rien ne les distingue dans leur forme parlée, un Mongol de nationalité chinoise comprend parfaitement un Mongol de nationalité mongole. C’est dans l’écriture que cette distinction apparaît. En Chine l’écriture mongole est demeurée traditionnel. C’est celle qu’utilisait Gengis Khan au moment de sa conquête de la Chine et qu’on retrouve sur certaines stèles de l’époque. Cette écriture ressemble à l’arabe mais tourné à 45°.

Le mongol de Mongolie, quant à lui, utilise l’alphabet cyrillique, comme le russe. Il fut adopté en 1944 par le régime communiste de l’époque, arrivé au pouvoir en 1924 et fortement influencé par son grand frère du nord pour faire contrepoids à son grand voisin du sud.

Ce n’est pas un cas unique. Il existe d’autres exemples de pays utilisant des alphabets différents et parlant la même langue. On peut penser au serbo-croate parlé en Serbie et Croatie avec le cyrillique pour le premier et le latin pour le second. Les Pakistanais parlent urdu et les Indous l’hindi mais ces deux langues sont également semblables avec un alphabet arabe pour l’un et une écriture basée sur le sanskrit pour l’autre.

J’ai été le participant bien involontaire d’un petit événement assez cocasse ce matin. Après être resté quelques jours sans prendre de douche, les lieux où je suis resté n’en possédant pas, j’ai donc choisi un hôtel avec douche avec la ferme intention de passer dessous aussitôt entré dans la chambre. La douche ne fonctionnait pas. Retour à la réception où j’explique le problème et où on me fait part de la solution que je ne comprends pas.

Au même moment un homme se présente à la réception. Il me dit en anglais que d’après la réceptionniste, ça devrait être réglé d’ici peu. J’en profite pour lui demander un autre renseignement que j’aimerais qu’il demande au patron. Il m’explique alors que son chinois n’est pas très bon. Il est Mongol, est arrivé ce matin de Mongolie, et il va prendre le bus demain pour Pékin avant de s’envoler pour l’Irlande où il étudie l’anglais depuis un an.

Donc il me dit qu’il ne comprend pas très bien le chinois. Qu’à cela ne tienne, le patron sort à l’extérieur et interpelle un Mongol de nationalité chinoise. Nous sommes maintenant à quatre à nous parler. Je pause la question en anglais au Mongol de Mongolie qui la traduit en mongol au Mongol de Chine qui, lui, la traduit en chinois au patron chinois. La réponse revient par le même chemin mais en sens inverse. Dans un cas comme celui-ci ce n’est pas exagéré de dire que toute cette histoire est du chinois.

Jeudi, juillet 6 2006

Étape 10 – Xi Su Qi (J + 35)

Une fois n’est pas coutume et hier soir je me suis couché de bonne heure, soit vers dix heures. Je m’endors généralement très vite. Et je devais déjà dormir depuis quelques temps quand, soudainement, j’ai été réveillé par le vacarme de plusieurs personnes qui essayaient de forcer ma porte. Je m’y attendais un peu et j’avais pris soin, depuis l’épisode de Deng You Fang avant-hier, de barricader ma porte avant de me mettre au lit. Je me suis bien douté de quoi et de qui il s’agissait.

Je déteste me faire réveiller après m’être endormi, comme je déteste me faire réveiller juste avant de me lever le matin. Tout compte fait, je déteste me faire réveiller. Je n’étais donc pas d’une humeur plaisante en entendant les voies derrière la porte qui, probablement, me disait de l’ouvrir. Ils étaient arrivés à l’entrebâiller de deux centimètres mais le fauteuil que j’avais coincé entre le mur et la porte les empêchait de l’ouvrir d’avantage.

Je leur ai d’abord dit en français d’aller se faire… cuire un œuf, avant de leur dire en chinois d’attendre une seconde. J’ai mis un pantalon et un T-shirt et j’ai ouvert la porte. Quatre personnes sont entrées dans la chambre : le patron, sa femme et deux policiers en uniforme: un homme et une femme. J’ai regardé ma montre, il était onze heures.

Je me suis assis sur le lit et avant qu’ils aient pu dire un mot je leur ai tendu mon passeport en l’ouvrant à l’endroit où le visa chinois était apposé. Le policier l’a pris sans encore une fois trop comprendre et après avoir consulté sa collègue ils sont tous sortis pour aller dans l’appartement des patrons au bout du couloir.

J’ai attendu environ dix minutes et je les ai rejoints. Ils avaient entrepris de marquer mon nom et divers renseignements contenus dans le passeport dans un petit registre mais ils semblaient ne toujours pas comprendre pour le visa. Ils étaient sur une page contenant des tampons de Taïwan. J’ai pris le passeport, leur ai montré le visa chinois et ma date d’entrée en Chine. Ils ont pris des notes et m’ont rendu mon passeport. Je suis retourné me coucher. Je pouvais de nouveau dormir tranquille. Je savais que je ne serais plus déranger du reste de la nuit.

Je pensais que le bus partait à sept heures et je me suis levé à six mais il ne partait qu’à neuf. À huit heures j’étais quand même à l’extérieur de l’hôtel pour attendre le bus. Plusieurs personnes étaient déjà là, majoritairement des Mongols. Un homme avec des lunettes de soleil m’a abordé pour me demander où j’allais. Il a commencé à me parler mais je lui ai dit en chinois que je ne comprenais pas. Il m’a demandé si je parlais mongol. Je lui ai répondu que non et il a poursuivi dans un dialecte incompréhensible. J’ai commencé à saisir de quoi il était question quand il m’a dit :

- Franza, et il m’a montré son index.

Puis il a ajouté :

- Porta, et il a fait le signe zéro avec ses doigts.

Je venais de comprendre dans un sabir local que la France venait de remporter pendant la nuit son match de demi-finale contre le Portugal par un à zéro.

Le bus est finalement arrivé à neuf heures trente et à cause d’un petit problème mécanique on est parti à dix. Quand Madame de Bourboulon partit de cette étape ce matin là, la température n’était que de six degrés avec un vent à « tout enlever ». Le vent était assez fort aujourd’hui mais avec une chaleur à faire fondre la glace à l’intérieur des réfrigérateurs.

La route excellente jusqu’ici à fait place à la sortie de la ville à une piste. J’ai réalisé qu’effectivement si l’état des routes avaient été semblable les jours précédents, comme on me l’avait laissé entendre, une semaine n’aurait pas été de trop pour faire le parcours que je m’apprêtais à réaliser en quatre jours.

Le bus se trainait entre vingt et trente kilomètres à l’heure en direction du nord-ouest, en slalomant entre les trous et de profondes ornières creusés par les pluies. Souvent la piste se divisait en deux, trois ou quatre voies courant en parallèle des unes des autres et le bus passait de l’une à l’autre dépendamment de son état.

On a traversé encore deux ou trois villages et puis j’ai réalisé que nous étions entrés dans le désert. Madame de Bourboulon avait fait la même constatation lors de cette étape : « l’herbe est moins touffue; les pierres plus nombreuses; tout annonce l’approche du désert de Gobi. » Seules quelques masures étaient encore visibles parfois en bordure de piste, de simples bicoques en terre cuite avec une éolienne sur le côté pour tirer l’eau du puits et quelques volailles sur le devant. L’électricité ne s’était pas encore rendue jusqu’ici.

Par contre, si les êtres humains se faisaient de plus en plus rare, les troupeaux de chèvres et de moutons eux, se faisaient plus nombreux, gardés par des bergers à cheval ou en moto.

Après quelques kilomètres de route et de cahots, plusieurs personnes à l’intérieur du bus on commencé à se sentir mal et des petits sacs en plastique on fait leur apparition. La dame devant moi a bien essayé de passer la tête par la fenêtre mais les secousses du bus à tout ramené à l’intérieur.

Je suis passé devant pour prendre quelques photos d’un camion que nous apprêtions à doubler, le seul véhicule que nous avons vu dans ce sens pendant toute la duré du trajet sur cette piste, alors que dans le sens inverse on n’a vu passé que deux bus.

La petite fille sur le siège à droite s’est redressé subitement et a vomi son petit déjeuner et diner de la veille dans un jet de plus d’un mètre. J’ai eu le temps d’enjamber le sac de grains derrière moi pour ne pas me trouver sur la trajectoire mais mon sac à dos n’a pu suivre. La maman était désolée. Elle m’a dit en anglais qu’elle était sorry. Je lui ai répondu en souriant et en chinois que ce n’était pas grave. Elle m’a tendu du papier hygiénique pour que je nettoie mon sac. L’odeur aigre-douce à l’intérieur du bus surchauffé a commencé à devenir très forte.

L’herbe rase qu’on voyait encore parfois par endroit à fait place au sable. Aussi loin que le regard pouvait porter on n’apercevait plus qu’une immensité désertique. Les passagers buvaient leurs bouteilles d’eau les unes derrière les autres et jetaient les contenants vides par les fenêtres du bus. Et puis j’ai vu réapparaitre un village et puis deux, et puis une ligne électrique coupant à travers le désert et filant vers l’horizon. Une fille mongole en moto est sortie d’un village pour accompagner le bus pendant une dizaine de minutes enveloppée d’un nuage de poussière jaune avant de faire demi-tour.

Finalement, quelques minutes plus tard, et trois heures après être parti de Xianghuang Qi, nous avons rejoint la grande route de Mongolie arrivant sur notre gauche à une vingtaine de kilomètres au nord du 42ème parallèle. La voie ferrée ne devait pas être à plus de trois ou quatre kilomètres à l’ouest.

Cette route, en très bon état, est surtout fréquentée par des camions, mais on a croisé quelques voitures et plusieurs motos montées par des Mongols. Tout comme la piste, cette route était toute droite avec juste de légers virages à tout les dix kilomètres. On a roulé sur ce ruban d’asphalte bleu pendant encore une heure avant d’arriver à la ville de Xi Su Qi sortie tout droit du désert où, tout comme à l’étape précédente, je suis descendu à l’hôtel de la gare routière.

Mercredi, juillet 5 2006

Avant que j’oublie (J + 34)

J’avais décidé de prendre la journée de repos aujourd’hui et je suis donc resté à Xianghuang Qi. Je m’étais couché tard. Je prévoyais aller visiter un confluent géographique situé pas très loin d’ici. Et j’avais également de la lessive à faire.

L’hôtel où j’étais descendu fait partie de la gare routière et je me suis fait réveiller par le départ des bus à six heures du matin. Je suis quand même parvenu à somnoler une heure supplémentaire avant de me lever.

La visite du confluent 42°N 114°E a été couronnée de succès. C’est à ça que la matinée fut entièrement consacrée. Cette petite expédition fut particulièrement intéressante et quelque peu excitante.

Avant que je n’oublie, ce qui serait très dommage, il faut que je parle un peu d’une autre expédition qu’on fait régulièrement et qui, en Chine, est quelque peu… saisissante. Je veux parler de la fréquentation des toilettes d’hôtels.

Je vais passer sur les toilettes occidentales qu’on commence à trouver un peu partout dans les nouveaux hôtels, et me concentrer sur les autres qu’on nomme en France des toilettes turques. Ce sont celles qui sont le plus couramment utilisées en Chine. Il en existe de deux types : celles des villes, et celles des champs.

Celles des villes consistent donc à ce qu’on peut voir sur la photo. Le recul pour prendre cette photo n’était pas suffisant mais généralement, comme dans ce cas, les bols sont au nombre de quatre ou cinq. Une séparation existe entre chacun mais les portes sont absentes. Le papier est également absent et il faut donc toujours voyager avec sa petite réserve au risque de se retrouver uniquement avec les pages de son carnet d’adresse en cas d’urgence. Il ne faut jamais jeter le papier dans le trou mais le placer dans un panier prévu à cet usage. Il parait que les conduites ne sont pas suffisamment larges pour évacuer le papier. Ne pas faire l’erreur que font parfois des débutants un peu myope d’utiliser le papier du panier. Il a déjà servi.

Les toilettes des champs (campagne) sont d’une conception analogue mais là la canalisation est absente et les séparations le sont presque toujours. Comme on peut le voir sur la photo, ce sont donc de simples trous à même le sol donnant sur une fosse à ciel ouvert ou parfois (comme je l’ai vu une fois) dans l’auge à cochon. Il faut être à jeun et avoir le pied marin pour éviter l’accident. Ici, pas de panier pour le papier. Tout passe par le trou. Et bien souvent à la campagne ces toilettes sont mixtes.

Une autre différence d’avec les toilettes des villes, c’est l’odeur. Elle vous oblige à ne pas vous éternisez trop longtemps dans ces lieus. Un masque à gaz ne serait pas suffisant à vous la faire oublier. D’autant qu’elle est accompagnée par les mouches en nombre imposant, surtout l’été comme c’est le cas actuellement. Et il faut resserrer très rapidement et très fortement les muscles fessiers entre deux poussées sans quoi ces petites bestioles pourraient être tentées de vous visiter plus intimement de l’intérieur.

Inutile de dire, que vous êtes rarement seul. Ce matin, par exemple, un monsieur très âgé est venu m’accompagner. Il a eu la délicatesse de m’offrir une petite composition musicale de son cru (avec un "r" et sans "l") juste après s’être accroupi en débutant par la neuvième de Beethoven : boum, boum, boum, boum; suivi d’un petit concerto à la trompette qui s’est clos par un énorme finale en boum. Le monsieur était loin d’être un virtuose mais l’intention était généreuse.

Détail important, ne jamais regarder dans le trou avant de procéder à ses… besoins, ou ce que vous vous apprêtiez à faire par le bas risque fort de ressortir par le haut.

Mardi, juillet 4 2006

Étape 9 – Xianghuang Qi (J + 33)

En sortant de l’hôtel, deux hommes sur le bord de la route étaient sur le point d’assommer d’un coup de gourdin un chien galeux comme on en rencontre parfois dans les campagnes des pays pauvres. Le coup fut bref et violent, et le chien tomba sans connaissance sur le sol. Ensuite de quoi ils entreprirent de l’égorger dans le caniveau. En passant devant je leur ai demandé si le chien était un mauvais chien.

- Bu hao. Bu hao. (Mauvais. Mauvais.) M’on-t-ils répondu.

J’ai une nouvelle fois traversé la foire qui devait durer encore deux à trois jours. À la sortie du village un homme m’a dit de m’asseoir au pied d’un arbre et qu’un triporteur allait passer un peu plus tard pour aller jusqu’à l’embranchement de la route principale pour prendre le bus de Huade. J’ai attendu plus d’une heure sans qu’aucun triporteur n’apparaisse. Plusieurs sont arrivés chargés de gens qui venaient à la foire mais aucun ne repartait. Une femme est arrivée avec sa petite fille et d’après les explications que j’ai cru comprendre, elle et son mari se proposait de m’emmener à Huade. J’ai suivi la femme jusque chez elle.

Elle habitait une petite maison en brique en bordure du village. On est entré dans la pièce principale meublé d’un grand lit et d’une table basse. Son mari dormait et elle l’a réveillé pour lui dire de se préparer pour aller à la ville. La grand-mère est venue me demander si je voulais manger.

- Non merci grand-mère, je n’ai pas faim.

Dans la pièce à côté, une grande croix rouge était dessinée sur toute la surface du mur blanc. J’ai demandé à la femme qu’est-ce que c’était que cette croix.

- Tianzhujiao.

J’ai vérifié dans mon dictionnaire. C’était une croix catholique. J’avais été surpris quelque jours plus tôt, lors de la petite expédition organisé par Max, de voir un village avec en son centre une église. De loin, j’avais d’abord pensé au minaret d’une mosquée. Madame de Bourboulon mentionne que dans cette région, et principalement dans la ville de Kalkan, les musulmans y étaient très nombreux et qu’ils jouissaient d’une grande liberté religieuse « qu’ils doivent aux sages précautions que leurs mollahs ont prises de ne pas s’attaquer au pouvoir de l’empereur et des mandarins. »

J’avais donc demandé si le village était de religion musulmane. Non, m’avait-on répondu, c’était un village presqu’entièrement catholique, conséquence probable des efforts qu’avait entrepris Monsieur de Bourboulon pendant son séjour à Pékin. Quand aux Musulmans, ils en restaient paraît-il très peu.

On a pris la route en direction de Huade et quelques dizaines de kilomètres plus tard on est entrée dans la province de la Mongolie intérieure. Pas de changement notable de paysage avec celui que je traversais depuis Kalgan avec un ciel qui domine et mange tout l’espace. On a continué à traverser des villages agricoles entourés de plaines immenses. Des troupeaux de moutons et de chèvres. Quelques vaches. Très peu d’arbres, sauf en bordure de route et aux abords des villages. Des pylônes à haute tension récemment dressées auxquels les lignes n’avaient pas encore été fixées bien que chaque village soit déjà alimenté par de petites lignes électriques.

L’eau ne semble pas manquer d’après l’état des cultures. Un petit derrick récemment dressé pas très loin de la route semblait même indiquer un forage à la recherche de nouvelles nappes phréatiques. Et j’ai même aperçu une quarantaine de serres en plastique, chacune de cinquante mètres de long, dont la moitié était alimentées à l’électricité.

L’agriculture, comme partout où j’étais passé depuis mon entrée en Chine, n’est pas encore passée au stade de la mécanisation. La force motrice reste principalement humaine ou animale. Quelques motoculteurs mais je n’ai pas encore vu de tracteurs comme on peut en voir en Occident. Par contre, j’ai vu énormément de gens à genoux dans des champs de légumes. Ça m’a rappelé mon enfance quand je passais des journées entières à genoux avec mon père à démarier des champs de betteraves fourragères.

Juste avant d’entrée dans Huade, où nous sommes arrivés un peu avant midi, on a traversé la voie de chemin de fer qui part de Jining au sud-ouest et se termine à Daquing au nord-est en longeant la frontière mongole à l’est sur plus de mille kilomètres. Cette voie unique qui traversait la plaine déserte semblait tout droit sortie d’un western spaghetti à la Sergio Leone.

Je voulais continuer jusqu’à Xianghuang Qi, à une heure de route plus au nord. Le couple m’a déposé à la gare routière, un grand bâtiment avec un vitrage jusqu’au plafond sur sa partie avant. Au guichet on m’a dit d’attendre et qu’un bus devrait passer un peu plus tard. J’ai attendu deux heures sans qu’aucun bus n’arrive et un taxi à proposé aux trois autres passagers qui attendaient avec moi de nous emmener à Xianghuang Qi où nous sommes arrivés un peu après quinze heures.

La ville est plus petite que Zhangbei où je m’étais arrêté avant-hier et plus récente aussi. Là encore, de nombreux petits commerces et entreprises familiales. Presque toutes les affiches aux devantures des boutiques sont bilingues : chinoises et mongoles.

Les gens là aussi sont très accueillants. Beaucoup de Hellos! Quelques fois un simple OK! avec le pouce levé. Une petite fille d’une douzaine d’années m’a même dit Welcome to China. Les marques de sympathies viennent autant des Chinois que des Mongols, ces derniers n’étant cependant pas très nombreux dans les villes. Ce sont surtout dans les petits villages aux alentours qu’ils se concentrent. Les femmes sont souvent reconnaissables aux foulards en feutre aux couleurs criardes qu’elles portent sur la tête.

Après l’avènement de la dynastie Qing au 17ème siècle, les empereurs successifs prirent peu à peu le contrôle des tribus mongoles et les repoussèrent vers le nord. Majoritaire dans ces régions au moment du passage de Madame de Bourboulon, il ne constitue plus que de 15% de la population de cette province qui porte le nom de Région autonome de Mongolie intérieure. Les 85% restant sont Chinois. L’assimilation des Mongols se poursuit lentement et la progression des immigrants chinois vers le nord s’accélère en s’étendant sur l’ensemble du territoire comme une nappe d’huile.

C’est à quelques kilomètres au nord-est de Xianghuang Qi que Madame de Bourboulon aurait passé la nuit après « avoir bien dîné, mais nos lits de voyage sont complètement démantibulés par les affreux cahots des charrettes, et il va falloir coucher comme des Mongols par terre sur les tapis de feutre, enroulés dans nos couverture. »

Lundi, juillet 3 2006

Étape 8 – Deng You Fang (J + 32)

Le sourire qui semble être la marque de commerce Xia Yue Hong avait complètement disparu de son visage quand elle est venue me chercher vers dix heures à l’hôtel pour me conduire à la gare routière. Il avait fait place à de l’inquiétude. Avant de se quitter hier soir, je lui avais indiqué sur une carte chinoise l’endroit où je comptais m’arrêter pour ce soir. Elle ne m’avait rien dit mais je pense qu’elle avait dû y penser une partie de la nuit.

- Tu ne dois pas t’arrêter à cet endroit aujourd’hui, m’a-t-elle dit dès que j’ai ouvert la porte de ma chambre.

- Pourquoi ?

- C’est un petit village. Il n’y a que des paysans là-bas. Tu ne trouveras pas d’endroit où te loger et tu ne trouveras pas de quoi manger.

Madame de Bourboulon avait également indiqué lors de cette étape où je venais de passer la nuit que : « Nous allons commencer, à partir de ce soir, à camper comme les nomades. (…) De Pékin jusqu’ici c’est une promenade de plaisir que nous avons faite. »

Avec son anglais très rudimentaire mélangé au chinois, Xia Yue Hong avait énormément de mal à m’expliquer et redoublait d’efforts pour se faire comprendre.

- You…must… no go. (Tu… dois… pas aller), répétait-elle sans cesse. You… must… no go.

- Ça va aller. Ne t’inquiète pas. Je trouverai quelque chose.

Rien à faire. Je n’arrivais pas à la convaincre. Elle a quand même fini par me conduire à la gare routière en me répétant tout le long du chemin que je ne devais pas m’arrêter à cet endroit. Il était préférable de continuer jusqu’à une petite ville située plus au nord où je pourrais trouver un hôtel. Elle a absolument tenu à m’acheter le billet, et m’a dit qu’elle était désolée de ne pas pouvoir m’accompagner jusqu’à ce village. Puis elle m’a aidé à m’installer dans le bus et est retourné m’acheter une bouteille d’eau. J’ai bien essayé de la faire sourire une fois ou deux mais en vain. Elle est descendue et de l’extérieur m’a demander plusieurs fois de l’appeler dès que je pourrais. Le bus est parti.

On a repris la même route qu’on avait prise trois jours plus tôt pour aller au campement mongol un peu plus à l’est. Le bus à continué à filé vers le nord. La route était toute droite, bordée d’arbres et de construction récente. J’ai pensé que si l’état des routes restaient dans les même conditions, ce n’est pas en sept jours mais en sept heures que j’allais rejoindre la voie ferrée. Les informations qu’on m’avait données au cours des étapes précédentes ne semblaient pas correspondre avec ce que je voyais. Même ici, la Chine avait modernisé son infrastructure routière. On a traversé plusieurs petits villages de briques et de tuiles en terre rouge, le matériau de construction privilégié dans les campagnes de l’est de la Chine. De toute évidence cette partie de l’ancien empire mongol, que Madame de Bourboulon avait traversée sans y rencontrer âmes qui vivent, étaient maintenant peuplé des enfants et petits enfants des colons chinois venus y cultiver la terre.

Après avoir roulé un peu plus d’une heure, le bus s’est arrêté à l’embranchement d’une petite route partant vers la droite. Le chauffeur du bus m’a indiqué que c’est là que je devais descendre et quatre autres passagers sont descendus avec moi. Un triporteur attendait dans lequel nous sommes tous montés et il nous a conduit jusqu’au village de Deng You Fang, mon étape pour aujourd’hui. La route de terre avant d’arriver au village était fermée à la circulation à cause de ce qui semblait être jour de marché mais qui ne l’était pas, comme j’allais le découvrir un peu plus tard. J’ai continué à pied sur le même chemin et entrepris de passer au milieu des étales de marchandises : tissus, épices, prêt-à-porter, ustensiles de vaisselles, outils, quincailleries, nourritures diverses.

Les gens s’écartaient sur mon passage en me fixant avec étonnement. J’ai finalement demandé à quelqu’un où je pourrais trouver un endroit pour dormir. Il s’est proposé pour m’accompagner. Le premier endroit était complet. Le second, un peu à l’écart, ne l’était pas. Mon guide, plus un ami qu’il avait rencontré en route et le patron de cet établissement m’on conduit à une chambre vétuste équipée de quatre lits. J’ai déposé mes bagages et entrepris d’aller faire un tour pour voir ce qui se passait dans le village.

Je me suis tout d’abord arrêté à la terrasse d’un petit restaurant pour déjeuner. On m’a montré de la viande placé à l’abri des mouches sous une étoffe et comprenant du porc, des poulets et des lapins. J’aurais bien mangé du lapin mais il fallait que j’en achète un entier. Je me suis rabattu sur un demi-poulet et des tomates assaisonnés de sucre, ce qui n’est pas mauvais du tout. Plusieurs personnes sont venues me demander si j’étais meiguo ren (Américains).

- Bu she meiguo ren. Wo she jia nada ren. (Non, je ne suis pas Américain. Je suis Canadien).

Le repas terminé j’ai continué mon chemin. Je me suis fait aborder en anglais par une fille qui m’a dit s’appeler Lize. Elle enseignait cette langue à l’école secondaire juste à côté. J’y suis allé faire un petit tour sans entrer dans les salles de cours et j’ai repris la direction de ce que je pensais toujours être un marché et fait le chemin inverse à travers les étales. J’entendais les gens prononcé lao wai ou meiguo ren sur mon passage. Comme presque partout en Asie, et surtout dans les endroits les plus reculés, les Occidentaux passent tous pour être des Américains.

J’ai bifurqué à un moment en direction de deux grands chapiteaux en forme de yourte dressés dans une petite prairie naturelle en contrebas et me suis arrêté à mi-chemin. À cet endroit une scène en plein-air avait été installée sur laquelle une représentation d’un opéra chinois était donnée. Plusieurs douzaines de personnes assistaient au spectacle.

Je me suis arrêté en espérant profiter moi aussi du spectacle et aussitôt les gens on déserté l’opéra pour venir m’observer. Un attroupement s’est vite formé autour de moi et s’est mis à grossir de minutes en minutes. J’ai pris quelques photos digitales et montré le résultat à l’assistance, provocant sans le vouloir des appels de ceux qui avaient vu vers ceux à l’écart qui n’avaient pas encore vu à venir voir. J’ai pensé mourir étouffé. On me pausait plein de questions et je me faisais gentiment tiré les poils des bras par curiosité, poils presque toujours absent des membres des Asiatiques. J’ai fini non sans peine par me dégager, à dire au revoir et à me diriger vers des endroits moins encombrés.

J’ai traversé le chemin de terre et continué a marché à travers la même prairie en direction de l’ouest. Cette prairie était couverte par endroit de crottes de lapin. J’ai compris la provenance des lapins du restaurant où j’avais déjeuné. Un homme est sorti du village trainant deux ânes derrière lui attachés au bout d’une longue corde. Il s’est arrêté à environ deux cents mètres au milieu d’un espace couvert d’herbe épaisse et a planté un long piquet en terre auquel la corde était attachée. Et je me suis souvenu.

Mon père m’emmenait souvent avec lui quand j’étais enfant. On ne trainait pas deux ânes mais un bourriquot. Mais on avait nous aussi la longue corde et le piquet en fer que mon père plantait en terre à l’aide d’un marteau. On revenait en fin d’après-midi chercher le bourriquot repu et le ventre gros. Parfois on arrivait un peu plus tôt et on s’asseyait en silence pendant une petite heure pour se reposer de la journée passée dans les champs. Mon père sortait son couteau de sa poche et taillait un morceau de bois. Je l’observais sans dire un mot. Quand il avait fini, il rangeait son couteau et on allait déterrer le piquet.

Je me suis assis comme autrefois. De la cime des arbres derrière moi des pies s’étaient mises à jacasser, probablement déranger par ma présence. Je suis resté une petite heure. Le ciel commençait à s’éclaircir et à reprendre le même aspect d’immensité que j’avais connu trois jours plus tôt. J’ai pris le chemin de retour vers le village en passant à travers le cimetière, de simples monticules de terre au milieu des arbres dont certains avec une petite stèle de pierre plantée devant.

Je suis rentré à l’hôtel pour commencer à écrire les trois premiers paragraphes de ce billet quand soudain la porte s’est ouverte et un homme est rentré sans avoir frappé. Il était vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs avec une fine gourmette en or au poignet droit. Il s’est dirigé droit sur moi. Il sentait un peu l’alcool et je ne parvenais pas à savoir si j’avais affaire à un ivrogne ou à des ennuis. Il s’est mis à me poser plein de questions que je ne parvenais pas à comprendre. J’ai tenté d’expliquer d’où je venais et où j’allais mais ça ne semblait pas être ce qu’il souhaitait savoir. Il a essayé de prendre mon livre de phrases anglaises-chinoises mais je l’en ai empêché. J’ai alors commencé à penser que j’avais d’avantage affaire aux ennuis, mais aux ennuis légaux. J’ai commencé à relaxer.

Il a pris son téléphone et composé quelques appels. À un moment il a interrompu sa conversation pour me dire pass à deux reprises. J’ai compris qu’il voulait voir mon passeport et j’ai répondu que je ne comprenais pas. Il a quitté la chambre. J’ai rangé l’ordinateur, mis une partie de mes affaires dans mon sac, pris un livre et attendu que la suite des événements s’enchainent. Ce ne fut pas long. Moins de dix minutes plus tard, le même homme refaisait son apparition, cette fois précédé par Lize, que j’avais rencontré plus tôt, et suivi d’un autre homme avec même chemise et pantalon noirs.

Ils se sont assis sur les lits vacants et Lize m’a demandé en anglais ce que je faisais dans ce village. J’ai répondu à sa question par une autre question.

- Qui est cet homme ? Et je me suis retourné vers l’homme qui était rentré dans ma chambre un peu plus tôt sans s’annoncer.

Elle a traduit. Il lui a sans doute dit de dire la vérité car elle s’est de nouveau tournée vers moi.

- C’est le chef de la police de ce village.

Je l’ai regardé et dit en anglais que j’étais ravi de faire sa connaissance. Lize à de nouveau traduit. Et il m’a salué. J’ai demandé à Lize quel était le problème.

- Le chef de police voudrait savoir si vous avez, si vous avez… Comment appel-t-on ce document qu’on utilise pour voyager à l’étranger ?

- Un passeport.

- Ah oui. Un passeport. Est-ce que vous avez un passeport ?

- Oui.

- Est-ce que vous pouvez le montrer au chef de police.

- Oui bien sur.

Et j’ai sorti mon passeport en l’ouvrant à l’endroit où avait été apposé le visa chinois et l’ai tendu au chef de police. Je pense que c’est la première fois qu’il voyait un visa chinois. Il a ouvert les autres pages couvertes de tampons et de visas de divers pays, dont plusieurs du Japon et quelques uns de Taïwan dont certains caractères sont semblables aux caractères en usage en Chine. Lize y a également jeté un œil en mentionnant que le passeport était canadien. J’ai de nouveau montré le visa et le tampon indiquant la date d’entrée sur le territoire chinois. Nouvelle discussions entre mes hôtes.

- Combien de temps pouvez-vous rester en Chine ? m’a demandé Lize.

- Un mois.

C’était indiqué en chinois sur le visa. Pendant tout ce temps j’espérais seulement que je n’étais pas entré sans le savoir dans une zone interdite aux étrangers. Il en reste quelques unes. J’étais déjà pénétré sans le savoir dans une de ces zones le long de la frontière bordant la Birmanie et le Laos il y a quelques années, le fameux triangle d’or. J’avais été arrêté à un barrage. Les policiers avaient été surpris de me voir dans le bus. Finalement, après m’avoir contrôlé et expliqué que je ne pouvais pas voyager dans cette région, ils m’avaient laissé repartir.

- Vous savez, à repris Lize, on n’est pas habitué à voir des étrangers dans ce village.

- Il n’en est jamais passé ?

- Non, c’est la première fois.

- Peut-être pas. Il est possible qu’une femme soit passée ici avant moi.

Nouvelles discussions en chinois entre mes interlocuteurs.

- Non, a poursuivi Lize. Jamais aucune femme étrangère n’est passée dans ce village.

- Ce n’était pas encore un village. Et il y a bien longtemps.

Et j’ai sorti le livre et expliqué qui était cette femme en leur montrant son portrait et les cartes anciennes avec le même parcours sur des cartes contemporaines chinoises.

Lize a été impressionnée par ce que Madame de Bourboulon avait accompli et le chef de police a semblé satisfait de mes explications. Il est sorti quelques minutes plus tard en laissant Lize et son subalterne poursuivre la discussion.

- Vous savez, m’a dit Lize, c’est un petit village et la police voulait juste savoir qui était cet étranger qui venait d’arriver et dont tout le monde parle.

- Je sais et je comprends. Et je n’ai pas de problème à me faire contrôler. Mais j’ai été surpris la première fois quand cet homme en civil est entré dans ma chambre sans se présenter. Je ne savais pas à qui j’avais affaire.

- Et à propos de village Lize. Est-ce que c’est jour de marché aujourd’hui à Deng You Fang ?

- Oh non ! Ce n’est pas le marché. C’est la foire régionale annuelle. Nous somme le village le plus gros de la région. Et tous les gens des villages aux alentours viennent y acheter plein de choses. C’est l’événement le plus important de l’année pour cette région. Et pour ce qui est ce cette année, personne ne va jamais l’oublier cette foire.

- Pourquoi ?

- À cause de vous.

Dimanche, juillet 2 2006

Étape 7 – Retour à Zhangbei (J + 31)

J’ai choisi le titre à cause d’un album de musique intitulé Return to Jogja qui a été composé par un musicien indonésien du non de Sha'aban Yahya. J’avais acheté cet album en passant à Bali pendant les sept mois que j’avais voyagé à travers toute l’Indonésie il y a quelques années. Depuis je traine cette musique un peu partout et l’écoute régulièrement. C’est le cas actuellement. Ça fait partie des quelques morceaux de musique et de chansons que j’ai stocké dans mon ordinateur.

Donc retour à Zhangbei. Le temps était couvert pour toute la durée du trajet et je n’ai donc pas eu la surprise de ce ciel immense parsemé de gros nuages bourgeonnants que j’avais eu avant-hier. Dans le bus, j’étais au côté de Wan, un jeune de 18 ans originaire de Zhangbei qui étudie à Pékin. Il adore la capitale et n’a qu’une envie, c’est d’y rester après ses études avec la ferme intention de ne pas, lui, retourner à Zhangbei qu’il considère comme un trou perdu.

Il s’est proposé pour m’aider à trouver un hôtel à l’arrivée et, si je le souhaitais, de passer la soirée avec ses amis. En arrivant on est passé à son ancienne école où un de ses amis l’attendait et on est allé à un hôtel juste à côté. J’ai trouvé que le coût était un peu élevé et j’ai suggéré qu’il appelle la patronne du restaurant qui avait servi de guide à la petite expédition campagnarde organisée par Max. Elle m’avait demandé de la rappeler à mon retour à Zhangbei. Elle nous a demandé de passer à son restaurant, s’est proposé pour trouver un autre hôtel et m’a invité à diner avec elle. Wan préférait retrouver ses amis que de passer la soirée avec nous.

L’hôtel s’est finalement révélé plus cher que le précédent, mais une fois n’est pas coutume et je me suis retrouvé dans une superbe chambre avec connexion Internet que je ne suis malheureusement pas parvenu à faire fonctionner. Il était 16 heures et le diner n’étant prévu qu’à 19 heures, je suis allé faire un tour dans la ville. Si à Kalgan je faisais effet de bête curieuse, à Zhangbei je suis devenu un spécimen rare. Je passe mon temps à répondre aux hellos! des enfant les plus petits aux personnes les plus âgées. Les gens sont extrêmement accueillants et m’interpellent parfois pour que je vienne faire un tour à l’intérieur de leur maison ou de leur boutique.

La ville est plus grande que l’impression qu’elle m’avait laissée avant-hier : environ 300 000 habitants parait-il, bien qu’elle me semble contenir moins que la moitié des 600 000 que compte Kalgan. Cette dernière est riche de grands magasins, de bureaux gouvernementaux, de services publics et privés, de banques, d’hôpitaux et d’hôtels modernes. Zhangbei est surtout composé de petits commerces et d’entreprises familiales. Les petits ateliers de réparation sont étonnement nombreux et ne sont séparés les uns des autres que par des petits restaurants ou des épiceries. Zhangbei est une ville frontière et ne sert que comme point relais et de transit entre Kalgan au sud et la Mongolie au nord.

Comme prévu, Xia Yue Hong, la patronne du restaurant est venue me chercher pour diner dans son restaurant à 19 heures. On a mangé ce que les Japonais nomment un shabu-shabu. Ça consiste à placer un chaudron d’eau sur un réchaud à gaz au centre de la table et, dès que l’eau boue, d’y ajouter les légumes et les épices. Ensuite il faut prendre la viande finement tranchée avec ses baguettes, dans le cas qui me concernait ce soir de l’agneau, et la saisir rapidement en la trempant dans le bouillon puis dans une sauce épicée. C’est un genre de Fondue bourguignonne à l’orientale. Excellent. Xia Yue Hong prenait grand soin à ce que mon bol soit toujours plein et j’ai fini par crier grâce avant que mon estomac n’explose.

Xia Yue Hong est le genre de fille à savoir d’où elle vient et où elle va. Mariée à un chauffeur de taxi et mère d'un enfant, elle a ouvert son restaurant à 25 ans il y a maintenant cinq ans. Depuis son affaire n’a cessé de prospérer et elle dirige maintenant une quinzaine d’employés. Elle travaille sept jours sur sept et ne prend jamais de vacances. La seule distraction qu’elle se permet c’est d’aller une fois par mois à Kalgan faire une razzia dans les grands magasins. Elle est allée deux fois à Pékin et nulle part ailleurs en Chine, et elle n’a pas l’intention de ralentir son rythme de travail qui, m’a-t-elle dit, la rend plus heureuse que ce qu’elle a jamais pu imaginer dans ces rêves les plus aventureux d’adolescente.

Ne serait-ce que pour ça, la prise du pouvoir en 1949 par les communistes à été plus que bénéfique au rôle que tiennent aujourd’hui les femmes dans la société chinoise. Pendant son séjour en Chine, Madame Bourboulon avait été choquée par la condition servile des femmes. Elle site cet ancien proverbe chinois célèbre qui dit : « La jeune fille est soumise à ses parents, l’épouse à son mari, la mère à son fils. » La femme était considérée comme inférieure à l’homme et sa naissance comme une catastrophe. Elle mentionne aussi la mutilation qu’on faisait subir aux femmes pour répondre à la mode des petits pieds. Cette coutume remontait semble t-il à une impératrice née avec un pied bot et qui imposa cet usage aux dames de sa cour. De là il se répandit dans tout l’empire.

L’avènement de la république en 1911 améliora sensiblement la condition des femmes, mais ce n’est qu’après la prise de pouvoir par Mao en 1949 que celle-ci changea de façon radicale. Les femmes eurent alors accès à l’éducation et à l’emploi. Aujourd’hui elles sont présentes un peu partout même si cette présence est encore loin de rivaliser avec ce qu’on retrouve en Occident. Arrivant du Japon, même si je l’avais également constaté à Vladivostok, j’avais été surpris du nombre de chauffeuses de taxi et d’autobus chinoises. De ce côté la Chine est en avance sur le Japon où les femmes restent cantonnées à des rôles subalternes au sein des entreprises et sont souvent absente de la gestion de petits commerces comme le restaurant de Xia Yue Hong.

Tout n’est pas rose pour autant. La politique de l’enfant unique implique que dans les campagnes et même parfois dans les villes, la naissance d’un bébé de sexe féminin le condamne parfois à la mort. La naissance d’un garçon demeure la préférence. Et depuis quelques années on assiste au retour du trafic de jeunes filles. Interdit par la loi et disparu totalement après 1949, ce trafic est réapparu avec la libéralisation de l’économie au début des années quatre-vingts.

En arrivant à Bourg-altaï qui, si j’en crois mon GPS, semble être l’endroit où être tout proche de l’endroit où Madame de Bourboulon passa la nuit et où je vais passer la mienne, les voyageurs ouvrirent deux bouteilles de Champagne et burent à la santé de la reine Victoria dont c’était la fête la veille. Quant à moi et Xia Yue Hong, nous trinquèrent pour célébrer un autre événement qui était, lui, relatif à la Chine. Après l’ouverture de l’énorme barrage hydro-électrique des Trois gorges et l’envoi d’un homme dans l’espace l’an dernier, la Chine venait d’inaugurer l’ouverture de la voie de chemin de fer jusqu’à Lahsa au Tibet, exploit technologique que des expert occidentaux considéraient comme impossible à réaliser. C’est donc à cet exploit que nous avons trinqué.

Ah ! J’allais oublier. Un autre événement fait la manchette des journaux et la une des bulletins de télévision aujourd’hui en Chine : l’élimination du Brésil du Mondial par la France. Je me suis réveillé vers quatre heures du matin. Je m’étais endormi avec la télévision allumé. Le match était retransmis en direct. J’ai jeté un œil et moins d’une minute plus tard la France marquait le but gagnant. Je n’y suis pour rien.

Samedi, juillet 1 2006

Kalgan (J + 30)

Je ne pensais pas qu’une heure de cheval allait me donner autant mal aux cuisses et au postérieur. J’avais du mal à marcher au levé du lit. J’avais bien dormi et récupérer en partie sur la fatigue des jours précédents. J’ai été réveillé un peu après six heures par une musique un peu disco. Sur l’esplanade située de l’autre côté de la rivière et qui fait face à l’hôtel, un groupe de vieux et de moins vieux faisaient leurs exercices matinaux sous l’œil attentif d’une grande statue de Mao.

Villes de plusieurs centaines de milliers d’habitants, Zhangjiakou, ou Kalgan ainsi nommé autrefois par les négociants russes venus de Sibérie y convoyer leurs marchandises, est décrite par Madame de Bourboulon comme « un vrai centre de commerce où abondent les bazars et les étalages en plein vent; les rues y sont étroites, sales, boueuses et très puantes; l’encombrement causé par la foule y est extrême. Pendant que les piétons marchent le long des maisons et à la file les uns des autres sur quelques dalles de pierres exhaussées, les chaussées sont encombrées de chariots, de chameaux, de mulets et de chevaux. »

Les trottoirs le long des rues sont toujours aussi encombrés, mais d’avantage par des vélos, mobylettes, scooters et motos qui y sont garés que par les piétons qui, eux, doivent en descendre pour partager la route avec les véhicules. D’autres rues sont devenues piétonnes et interdites à la circulation. Et d’autres, comme celle sur laquelle est situé mon hôtel, sont larges et bordées de grands arbres qui ajoutent un peu de fraicheur à cette journée encore chaude et humide. Je suis également allé me perdre dans des petites ruelles à l’écart du centre où de vieux quartiers résidentiels subsistent avec de larges portes de bois ou de fer à l’entrée de petites cours, et de l’herbe sauvage qui coure sur les vieux toits en tuiles.

La rivière qui coupe la ville en deux est traversée par plusieurs ponts et deux autres sont en construction. Apparemment, Kalgan est restée une ville de commerce riche.

Madame de Bourboulon avait été frappée dans cette ville (vers 1862 sur la photo) par « l’extrême variété de costumes et de types qui résulte de la présence des nombreux marchands étrangers qui s’y donnent rendez-vous. (…) Des Tartares aux jambes nues, aux costumes déguenillées, poussent devant eux sans s’occuper des passants des troupeaux de bœufs, de chevaux et de moutons tandis que des Tibétains se font reconnaître à leurs habits somptueux à leur toque bleue, à rebords en velours noir et à pompon rouge, à leurs longs cheveux flottants sur leurs épaules, dans lesquels sont fixés des joyaux en or et en corail. Plus loin, des chameliers du Turkestan coiffés du turban, au nez aquilin et à la longue robe noire, conduisant avec des cris étranges leur chameaux chargés de sel; enfin des lamas mongols aux habits jaunes et rouges avec la tête complètement rasée (…), et contrastant par leur tenue avec celle du marchand sibérien dont de temps en temps on aperçoit la polonaise doublée de fourrures sur une redingote en drap noir, les grandes bottes à l’écuyère et le large chapeau de feutre. »

Rien de cette diversité ne subsiste à l’exception des Mongols qu’il est devenu difficile de distinguer des Chinois à cause des costumes traditionnels qui ont fait place aux tenues occidentales avec T-shirts, jeans, mini-jupes, costumes sombres, robes colorées, chemises et shorts hawaïens. Si j’en juge par les regards qu’on me porte, le nombre de personnes qui se retournent à mon passage, et les enfants qui crient laowaï!, laowaï! (terme par lequel on désigne les étrangers), ces derniers ne sont plus aussi nombreux dans la ville. Je n’en ai d’ailleurs croisé aucun, tout du moins en ce qui concerne des Occidentaux.

Je suis allé faire un tour du côté de la statue de Mao en soirée. C’est très animé. L’esplanade était remplie de monde. Des spectacles étaient donnés sur la scène principale avec danses folkloriques et chanteurs populaires. Tout à côté des adolescents s’exerçaient aux mouvements des rappeurs, des vielles dames dansaient en rond au rythme de tambours et cymbales, et des enfants pratiquaient des acrobaties en patins à roulettes ou skateboards. Une foule nombreuse se massait autour des uns ou des autres en me regardant passer avec curiosité.

Madame de Bourboulon dans une étape précédente avait parlé, à propos de la foule qui l’observait continuellement, d’un « peuple silencieux et poli; nous n’apercevons par la moindre nuance de malveillance; c’est plutôt l’étonnement porté à son comble et même à l’effroi. » Je ne ressens moi non plus aucune hostilité quelque soit l’endroit où je passe. Quant à l’effroi il a disparu mais l’étonnement est demeuré. C’est la première fois depuis mon départ de Pékin qu’on me dévisage ainsi. Je fais figure de bête curieuse. Cet étonnement va certainement aller en s’accentuant, Kalgan était la dernière ville d’importance sur ma route vers la Mongolie intérieure et celle qu’on qualifiait autrefois d’extérieure, à savoir le pays indépendant coincé entre la Chine et la Russie.

J’ai le choix entre deux routes. Une qui part vers l’ouest et rejoint la voie de chemin de fer qui se rend jusqu’à la capitale de la Mongolie et ensuite Irkoutsk en Russie. Et une autre qui se dirige vers le nord et rejoint cette même route un peu avant la frontière mongole.

Comme en entrant dans la terre du gazon, Madame de Bourboulon et les voyageurs qui l’accompagnaient ne rencontrèrent plus une seule ville jusqu’à la capitale mongole, ils durent camper au milieu de nulle part et ces endroits ne peuvent être identifiés sur une carte.

Je ne dispose donc que des donnés géographiques relevées par le capitaine Bouvier qui faisait partie de l’expédition. Mais il ne disposait pas des instruments de précision tels qu’on en possède aujourd’hui et ces donnés ne sont pas très précises. Je pense cependant qu’ils empruntèrent la route du nord, aujourd’hui la moins facile, la moins fréquentée et la plus désertique. C’est également celle-là que j’ai décidé d’emprunter. Je compte qu’il va me falloir tout près d’une semaine pour rejoindre la voie ferrée et un semblant de civilisation. Dix jours au maximum. Mon visa chinois expire dans douze jours. Vaya con Dios.

Vendredi, juin 30 2006

Étape 6 – La terre du gazon (J + 29)

Le jour précédent avait été long et la nuit très courte. J’étais devant l’écran de mon ordinateur depuis deux heures quand à huit heures Max et ses deux amis sont venus frapper à la porte de ma chambre. Ils souhaitaient m’emmener à la campagne, et plus précisément dans la campagne mongole du côté de Zhangbei. Ça tombait bien, c’est dans cette direction que je me dirigeais et cette ville était prévue comme mon étape d’après-demain. Max était cependant occupé en matinée mais comptait repasser pour me prendre un peu avant onze heures. J’ai mis ce temps à profit pour mettre mon blog à jour et faire un gros tri dans les photos digitales.

À onze heures, un des amis de Max est venu me chercher et, tout comme hier, nous sommes tous partis en 4x4. Le chauffeur de Max était au volant. Jusqu’à Zhangjiakou qui était mon étape pour ce soir, le paysage était partout le même. En fait, à l’exception de la partie comprenant la Grande Muraille à Badaling, il était resté le même depuis mon départ de Pékin, désespérant plat à part quelques collines de moins de mille mètres qui se découpaient parfois sur l’horizon; des villages construits de briques qui se succèdent par intervalle de quelques kilomètres entourés de riche culture, beaucoup d’usines aux abords des villes crachant des fumées noires, de nouvelles routes et autoroutes en construction. Le tout baignant dans un smog épais dû en partie à la pollution et en partie à l’humidité, ce qui rend la visibilité nulle et le ciel absent.

Au nord de Zhangjiakou on a commencé à s’élever progressivement. La circulation à commencé à se faire plus rare à l’exception des camions poussifs qui peinaient à gravir les lacets de la montagne. La première chose à changer dans ce paysage monotone, c’est le ciel. Il s’élargit et s’éclaircit au fil des kilomètres. Et on fini par arriver sur le plateau. Et là. Et là il est préférable de laisser à Madame de Bourboulon le soin de décrire ce qui s’offre devant nous :

« Devant nous, des prairies sans fin, l’immensité couverte d’herbes verdoyantes! C’était une mer avec des ondulations de graminées semblables à de longues vagues! C’était la Mongolie enfin, la terre du gazon, comme l’appelle ses libres habitants! Le désert, le désert infini avec toute sa majesté, et qui vous parle d’autant plus de Dieu que rien n’y rappelle les hommes! »

Il était près de treize heures quand on est arrivé à Zhangbei, une petite ville construite toute en longueur avec des magasins de chaque côté de la rue principale tenus par des Chinois, et parcourue par des paysans mongols assis sur des petites charrettes tirés par des ânes. On s’est arrêté quelques minutes pour prendre avec nous la patronne d’un restaurant qui devait nous guider jusqu’à un cantonnement mongol où nous devions déjeuner et passer l’après-midi.

Cet emplacement, situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville, semblait avoir été désigné pour répondre aux besoins de touristes qui souhaitent se plonger dans un semblant de culture mongole à moins d’une demi-journée de Pékin. Une douzaine d’yourtes étaient dressées devant des bâtiments en construction prévus pour probablement accueillir très bientôt un ou deux hôtels, des restaurants, des boutiques et un parc d’amusement. Quelques jeunes touristes venus de la capitale s’exerçaient aux joies de la conduite de buggies sur la plaine déserte.

Nous avons été conduits à quelques centaines de mètres de cet endroit dans un petit corps de ferme à un seul étage. Après avoir déposé nos bagages nous sommes passés dans la cour arrière où deux Mongols s’apprêtaient à égorger un mouton pour le repas. J’avais vu faire mon père quand j’étais jeune, et la technique était la même avec la tête de la bête fermement tenue, étirée par l’arrière et penchée vers l’aval pour faciliter l’ouverture des jugulaires et accélérer l’écoulement du sang afin de provoquer la mort rapide de l’animal. Cependant, contrairement à ce que faisait mon père, le mouton ne fut pas suspendu par les pattes arrière pour être dépiauté mais laissé sur le sol. Le dépiautage en fut tout aussi rapide.

Pendant que le mouton passait à la casserole, Max et moi sommes passés au divertissement, à savoir un petit tour d’une heure à dos de cheval, chacun accompagné d’une nounou mongole qui tenait le cheval touristique en laisse pour éviter qu’il ne s’emballe et désarçonne son cavalier. Je n’avais aucune crainte de ce côté-là. On m’avait refilé une vieille rosse qui avait plus envie d’aller dormir que de me promener sur son dos. En fait de Gengis Khan, j’avais plutôt l’air de Sancho Pansa. Je n’ai pas souhaité être pris en photo.

Le repas, comme tout bon repas en Chine, fut une nouvelle fois fort copieux et de nouveau bien arrosé. Les Occidentaux sont toujours surpris par la quantité de déchets qui jonchent le dessus et le dessous d’une table chinoise à la fin d’un repas. Les Chinois ne recrachent pas les os ou autres morceaux sur le bord des assiettes, mais directement sur la table ou sur le sol. Ils ont, eux, de la difficulté à saisir pourquoi les Occidentaux recrachent ce qu’ils n’aiment pas dans une assiette fort jolie contenant de la nourriture qu’ils aiment et qu’ils s’apprêtent à manger, mélangeant ainsi les deux. Ils considèrent cette pratique comme dégoutante. Pourquoi également faire tant d’efforts pour amener la nourriture de l’assiette occidentale à la bouche, distante de plusieurs centimètres, alors qu’il est moins fatiguant de placer le bol chinois directement devant sa bouche et ainsi d’y pousser la nourriture.

Nous sommes repartis vers 17 heures et de nouveau fait un arrêt à Zhangbei pour déposer la patronne du restaurant… dans son restaurant où nous avons une nouvelle fois mangé un repas... fort copieux.

Le soleil était sur le point de rejoindre Morphée pour quelques heures quand nous avons pris le chemin du retour. Max et ses amis m’ont déposé à Zhangjiakou. En matinée ils n’avaient pas très bien compris pourquoi je voulais revenir en partie sur mes pas pour y passer la nuit alors que je comptais aller à Zhangbei. J’avais alors sorti le livre et leur avait montré le portrait de Madame de Bourboulon et les cartes anciennes du parcours que j’avais commencé depuis presque une semaine. Ils étaient restés silencieux, mais pendant la journée je les avais entendus parler du livre et des pays que j’allais traverser. À un moment, un des amis de Max avait pointé son index dans ma direction, levé le pouce vers le haut et dit « Mako Polo » le nom que les Chinois donne au célèbre voyageur vénitien qui s’était rendu jusqu’en Chine au 13ème siècle. La route emprunté par Marco Polo était beaucoup plus au sud mais il est exact que la distance était sensiblement la même.

Il faisait nuit et le premier hôtel près de la gare où nous sommes allés n’acceptaient pas les étrangers. De toute évidence cette ville appliquait le règlement à la lettre. Toutes les personnes qui m’accompagnaient ont été surprises. Elles ne semblaient pas être au courant des restrictions entourant les étrangers qui voyagent en Chine. On nous a référé à un hôtel pas très éloigné mais qui était le plus cher de la ville. Un ami de Max à suggéré un autre hôtel et ils m’ont demandé de rester dans la voiture pendant qu’ils partaient tous se renseigner. Ils sont revenus quelques minutes plus tard et tout s’emblait être arrangé. Je pouvais y passer la nuit. Ils m’ont accompagné à ma chambre où je les ai tous remercié de m’avoir fait passer ces deux magnifiques journées. On s’est dit au revoir en se serrant la main à plusieurs reprises.

Je n’avais pas beaucoup dormi au cours des trois derniers jours et j’avais besoin de refaire le plein d’énergie. J’ai quand même pris le temps de consulter mon GPS. Madame de Bourboulon avait passé la nuit à cinq kilomètres.

Jeudi, juin 29 2006

Étape 5 – Xuan hua (J + 28)

Pour changer, aujourd’hui j’ai pris le train. Je suis retourné au restaurant où j’avais déjeuné hier pour boire un jus de fruit en guise de petit déjeuner. La serveuse d’hier n’était pas là mais une de ses collègues qui parlait aussi un peu anglais m’a dit que c’était beaucoup plus simple et plus rapide de prendre le train que le bus. Elle m’a accompagné pour me montrer où était la poste pour envoyer deux cartes postales que je venais d’écrire, et m’a indiqué quel minibus prendre pour me rendre à la gare. J’ai acheté un billet au guichet situé à l’extérieur et quelques minutes plus tard le train entrait en gare.

La distance jusqu’à Xuan hua doit être d’environ une soixantaine de kilomètres et l’arrivée était prévue juste un peu avant midi. Ce train se dirigeait vers Huhehaote en Mongolie intérieure et était en grande partie occupé par des Mongols dont beaucoup dormaient sur les banquettes. On pouvait apercevoir par la fenêtre des dépôts de charbons pas très éloignées de la voie ferrée. Le charbon constitue la principale source de revenu de cette province. Il est peu probable que son exploitation ait commencé au moment du passage de Madame de Bourboulon.

Par contre les cultures semblaient être les mêmes que ce qu’elle avait vu : « le sorgho, le tabac, le millet, le lin, le chanvre, le sésame, le blé et beaucoup d’orge » auquel s’était ajouté le maïs.

En arrivant à Xuan hua, les voyageurs avaient été reçus par le chef des lazaristes et le provicaire de la mission de Mongolie et descendirent pour la nuit à la mission catholique, un ancien palais du domaine impérial concédé aux lazaristes une semaine auparavant par les autorités chinoises.

Pendant l’année que le couple Bourboulon passa à Pékin, toute l’énergie du représentant de la France fut concentrée sur la question des missions et l’obtention d’un décret impérial autorisant librement l’exercice de la religion chrétienne, autorisation acquise plus d’un siècle plus tôt avec l’arrivée des premiers missionnaires, mais perdu depuis de par l’ingérence des ordres religieux dans les affaires de l’État chinois. Finalement, le décret impérial fut obtenu six semaines avant le départ du couple de Pékin. Cette insistance de la France sur les questions religieuses à laquelle l’Angleterre ne s’était pas jointe, avait fait dire à Madame de Bourboulon que la seconde mettait à profit le nouvel état d’esprit du pays pour développer le commerce, et la première le spirituel.

Le soir de leur arrivée à Xuan hua, un repas somptueux à l’Européenne leur fut offert à la mission : « service élégant en vaisselle plate, vins de toute espèce, bordeaux, xérès, champagne, rôtis, gibiers, légumes, truites du Wen-ho, entremets sucrés. » Et, comble du raffinement pour des Français voyageant à l’étranger, du pain provenant « d’un boulanger mahométan en réputation dans la ville. (…) C’est le meilleur que j’aie mangé en Chine. »

Je ne m’attendais pas à vivre tant de plaisirs dans cette ville mais la suite des événements allait me prouver le contraire. Immédiatement après être sorti de la gare je me suis installé à l’extérieur d’un petit restaurant pour manger un plat de jiozi. J’en ai profité pour demander au patron où trouver un hôtel bon marché. Il m’a indiqué celui d’en face comme étant un des moins chers de la ville. J’ai juste eu à traverser la rue et j’étais en train de négocier le prix avec la réceptionniste quand un homme est entré dans l’hôtel et m’a demandé en anglais comment ça allait. Ça n’allait pas trop mal et c’est ce que je lui ai répondu. Il s’est approché et m’a pausé les questions habituelles à savoir d’où j’étais et où j’allais. De mon côté je lui ai demandé si par hasard il ne connaitrait pas un café Internet.

- J’en connais un et si tu veux je t’y emmène, et ensuite on peut aller faire un tour ensemble.

Les cheveux mi-longs, le milieu de la trentaine et portant des petites lunettes rectangulaires, il m’a dit qu’il était ingénieur et que je pouvais l’appeler Max. Tous les Chinois qui connaissent un peu d’anglais ont toujours un nom d’origine anglo-saxonne en plus de leur nom chinois. Deux de ses amis sont arrivés dans l’intervalle et nous sommes partis tous les quatre dans le 4x4 de Max. De toute évidence il faisait partie de cette classe de nouveau riche qui n’est pas dans le besoin et le laisse paraître. Nous sommes allés dans un café Internet où je suis resté environ une heure. Max a absolument tenu à payer pour moi.

Après être sorti nous avons visité une ancienne porte de la ville mentionnée par Madame de Bourboulon, en pleine rénovation là aussi, pour finalement aboutir dans une boutique de luxe de vêtements pour homme. Max s’est choisi une chemise en soie blanche à motifs chinois et col Mao d’un célèbre designer chinois. Il a insisté pour que j’essaye la même ainsi que l’autre model en noir. Les deux vendeuses me préféraient en noir. Quant à Max, il préférait que je la garde. J’ai protesté en disant que je ne pouvais accepter un tel cadeau et me suis proposé pour la payer moi-même (ce que j’aurais eu du mal à faire). Mais rien n’y fit et je sorti de la boutique avec la chemise sur le dos. Je n’avais toujours aucune idée de l’endroit nous allions.

Nous avons traversé une grande partie de la ville qui, compte tenu de la distance que nous avons parcourue, devait compter quelques centaines de milliers d’habitants. Le soleil tapait fort en ce début d’après-midi et le temps était à l’orage. Après avoir roulé une quinzaine de minutes nous nous sommes finalement arrêtés dans une petite cour d’un quartier discret où était situé un établissement tout aussi discret. Derrière le déguisement d’un KTV, j’ai tout de suite compris que nous pénétrions dans un endroit qu’on peut désigner par deux ou trois mots mais dont celui que je préfère est « lupanar ».

Nous avons été accueillis par la mama-san (qu’on qualifie en français du nom de la femelle d’un poisson) de l’endroit et immédiatement dirigés à l’étage dans une salle assez spacieuse dotée d’une petite piste de dance entourée de larges banquettes moelleuses, d’un éclairage tamisé et, sur un des murs, d’un large écran de télévision. Plusieurs filles sont apparues toutes plus… légèrement vêtues les une que les autres. Max s’est tourné vers moi et m’a demandé de choisir. Je me suis assis et expliqué que je n’étais pas très au courant des us et coutumes de ce genre d’endroit et ne savait que dire… ni que faire. Max a donc pris le contrôle de la situation et du choix en désignant pour moi une très jolie fille habillée d’une robe rouge et qu’on m’a présentée comme étant Leu-leu.

La robe de Leu-leu était très échancrée du haut et très raccourcie du bas. En fait de robe on aurait plutôt dû parler d’une large ceinture laissant apparaître beaucoup du bas et énormément du haut. Leu-leu s’est assise près de moi et à la façon dont elle s’est collée j’ai toute de suite pensé qu’elle m’aimait bien. J’avais toute les peines du monde à garder mes distances. Heureusement j’ai été sauvé par la musique et l’écran de télévision qui s’est animé d’images de paysages romantiques et de couples qui l’étaient tout autant avec les paroles des chansons apparaissant en bas de l’écran.

Max s’est avancé sur la piste en s’emparant d’un micro pour entonner la première chanson, rejoint presque immédiatement par deux filles qui se sont mises à danser au rythme de la musique et à enlacer Max à tour de rôle. D’autres filles sont entrées dans la salle pour apporter de l’alcool et des fruits. Leu-leu à entrepris de décortiquer des litchis et à me les enfourner les uns derrière les autres dans la bouche au risque de m’étouffer. Mais tant qu’elle avait les mains occupées avec les fruits, elles ne les avaient pas sur autre chose.

Les chansons se sont succédé pendant presque deux heures, les chanteurs et les danseuses aussi. Entre deux chansons, Max et ses amis étaient forts occupés avec leurs compagnes. Quant à moi je continuais à manger mes litchis. Ils m’ont tous demandé gentiment mais sans insister de chanter quelques chansons ou d’aller danser mais j’ai prétexté un manque de talent naturel. De plus, le répertoire de chansons anglaises était limité à Elvis Presley, Céline Dion, Witney Huston et autres artistes du genre avec lesquels j’ai peu d’affinités. Leu-leu devait trouver que je n’étais vraiment pas à la hauteur.

Les amis de Max ont alors commencé à faire des suggestions sur la façon dont je devrais « entreprendre » Leu-leu, en joignant de façon très cru les gestes à la parole. Leu-leu s’emblait tout aussi embarrassé que moi et j’avais hâte que cette initiation à un bordel chinois s’achève. Max et ses amis voulaient me faire plaisir et aucun d’eux ne pensait à mal. Ils faisaient ce qu’ils pensaient être de leur mieux pour distraire un étranger de passage.

Finalement, une des filles s’est avancée sur la piste avec un micro à la main mais sans musique et sans TV et a commencé à fredonner Sailing de Rod Stewart. Elle m’a tendu l’autre micro. Je me souvenais des paroles et nous l’avons chanté ensemble a capella.

I am sailing, I am sailing
Home again cross the sea
I am sailing, stormy waters,
To be near you, to be free

Je venais de remonter de façon radicale dans l’estime de Leu-leu qui s’est empressé de m’enfourner un autre litchi dans la bouche. Max s’est alors approché et m’a dit que si je voulais je pouvais passer la nuit avec elle. Ça ne me couterait pas un sou.

Depuis que j’étais entré dans cet endroit je m’étais mis à penser fortement à Yukiko. Mais je ne voulais vexer ni insulter personne et je n’étais toujours pas parvenu à trouver un moyen pour me sortir décemment de cette situation. J’ai expliqué à Max que je trouvais Leu-leu très jolie et très désirable, et que je l’a remerciais énormément de l’intérêt qu’elle me portait; que dans d’autres circonstances j’aurais été très honoré d’accepter, mais que malheureusement, à mon grand regret et à ma courte honte, j’étais dans l’obligation de refuser cette très généreuse proposition.

Max à traduit. Je ne sais pas s’il a traduit fidèlement mais toujours est-il que Leu-leu s’est alors jetée à mon cou et m’a embrassé sur la joue en balbutiant le seul mot d’anglais qu’elle connaissait :

- Thank you!

Et pour être certain que j’avais bien compris elle me l’a répété deux fois en chinois.

- Shié-shié. Shié-shié.

Nous sommes partis quelques minutes plus tard et nous avons été accueillis à la sortie par une énorme lueur blanche accompagné d’une énorme déflagration. L’orage venait d’éclater. Le ciel était jaune et des trombes d’eau se sont déversées sur la ville. J’aurais aimé marcher quelques minutes sous cette pluie diluvienne.

Il était presque sept heures et je pensais la journée terminée. Ce n’était pas le cas. Nous sommes repassés par l’hôtel pour récupérer le chauffeur de Max au cas où ce dernier ne serait pas en état de conduire pour le retour. Cette fois, nous nous sommes dirigés de l’autre côté de la ville en direction de l’est. Après avoir roulé pendant environ une trentaine de minutes dans la campagne, le chauffeur s’est arrêté devant ce qui ressemblait à un restaurant. Deux yourtes mongoles étaient dressées à l’extérieur. De toute évidence nous allions diner Mongol. À l’ouest le ciel au-dessus de la ville avait viré au rouge.

Nous nous sommes installés à l’intérieur d’une des deux yourtes autour d’une petite table. Des serveuses habillées de tuniques mongoles sont entrées pour nous apporter des hors-d’œuvre principalement composé de légumes frais et de petites soucoupes contenant diverses sauces. D’autres plats ont suivi, cette fois de viande de mouton bouilli, de boudins noirs et de tripes. On nous a servi du thé au lait de jument légèrement salé dans lequel on avait ajouté ce qui semblait être des graines de sésames. Un des deux amis de Max a également acheté une bouteille d’alcool qui ressemblait à l’eau-de-vie de pays que mon père faisait de son vivant; alcool assez fort pour vous endormir pendant quelques jours si vous en consommez trop.

Au milieu du repas, la patronne et deux serveuses sont venues me gratifier d’un petit cérémonial. L’une des filles portait un chapeau mongol et tenait entre ses mains un foulard bouddhiste et une petite coupe dans laquelle avait été versé un peu d’eau-de-vie. Elles ont chanté une chanson mongole et à la fin j’ai dû tremper mon pouce et le majeur joint en cercle et asperger de quelques gouttes le ciel, la terre et ce que je considérais être comme mes amis. J’ai arrosé toute l’assistance et bu la coupe. Une des filles est restée et a chanté trois autres chansons. Sa voix était belle et haut perchée et en fermant les yeux on aurait pu se croire sur le dos d’un cheval à galoper à travers la steppe.

Nous sommes ressortis de la yourte un peu avant neuf heures. Max m’a dit qu’on ne pouvait pas terminer la soirée sans un massage. Ce n’était pas la suite de ce que j’avais connu en après-midi mais bien d’un véritable massage chinois dans le meilleur salon de la ville. Nous y sommes arrivés quelques minutes plus tard. L’éclairage de cet endroit n’était pas feutré mais au contraire fortement alimenté par des dizaines de néons. Des filles en tenue traditionnelle chinoise nous ont accueilli à l’entrée et m’ont conduit ainsi que Max à l’intérieur d’une petite pièce avec un endroit surélevé sur lequel reposait deux larges matelas. Une musique douce filtrait des petits haut-parleurs encastrés dans les murs. Les deux amis de Max avaient été conduit dans la pièce d’à côté.

On s’est changé pour revêtir un pyjama chinois en soie. Deux filles qui ne devaient pas avoir plus de vingt ans sont entrées avec deux petits baquets en bois contenant de l’eau chaude. Elles ont déversé des huiles et des sels dans l’eau dans laquelle nous avons placé nos pieds. Pendant que les pieds mijotaient, elles se sont agenouillées derrière nous pour commencer le massage. J’ai été attiré en arrière et ma nuque est venue se poser sur les cuisses de ma masseuse.

Elle a commencé par me rafraichir le visage avec une serviette et après s’être enduit les mains d’huile parfumée à suivi avec ses doigts les méridiens d’acupuncture en appuyant sur certains points, d’abord le front, puis le tour des yeux, des oreilles, le sommet du crâne, la nuque et les épaules. Elle m’a ensuite demandé de placer mes pieds sur le bord du matelas, a placé ses genoux bien au milieu de mes reins, pris mes bras entre ses mains et s’est rejeté en arrière en relevant ses genoux. J’ai pensé que ma colonne allait se briser. J’étais tendu comme un arc par l’arrière. J’ai poussé un cri mais rien n’y fit. Elle a maintenu la position. Après quelques secondes la douleur s’est atténuée et j’ai commencé à me sentir bien. Je suis resté ainsi pendant au moins cinq minutes.

Elle m’a reposé sur le dos et est ensuite passée par chacun des pieds et des mollets, toujours en suivant les méridiens et points d’acupuncture. Puis les bras. Elle m’a demandé de me retourner sur le ventre et elle est passée aux derrières des jambes en commençant par les talons d’Achille jusqu’en haut des cuisses. Retour sur le dos et cette fois massage, ou plutôt malaxage, de l’estomac. J’ai cru que la viande de mouton allait repasser. Ce ne fut pas le cas et j’ai été de nouveau placé sur le ventre pour qu’elle puisse passer au dos, d’abord en le massant avec les doigts, puis en le pinçant, et ensuite en montant debout sur moi et en pesant de tout son poids et faire avec les pieds ce qu’elle avait fait plus tôt avec les mains.

La séance s’est terminée avec deux sacs de billes chauffées qu’elle a promenés pour commencer sur mon dos puis sur mon ventre, pour se terminer par chacun de mes membres. Du début à la fin, le massage avait duré exactement deux heures. Quand je me suis levé j’avais l’impression de flotter sur des nuages. J’étais prêt à sortir du salon de massage et à marcher jusqu’en Mongolie.

Mercredi, juin 28 2006

Étape 4 – Shacheng (J + 27)

Après m’être levé, je suis retourné aux abords de la Grande Muraille. Le temps était couvert et brumeux, et la chaleur toujours aussi étouffante. Les touristes qui avaient disparus pendant la nuit avaient été remplacés par d’autres tout aussi nombreux. Les bus les débarquaient par fournées de plusieurs douzaines à la fois. Les touristes chinois portent presque tous des casquettes de couleurs qui les associent à leurs groupes. Et leurs guides des petits drapeaux de la même couleur autour desquels ils se rallient. C’est une version moderne d’Henry IV et de son panache blanc. Quand aux échoppes, elles avaient rouverts leurs devantures et vendaient leurs souvenirs à l’effigie de la Grande Muraille (très populaire) ou de Mao (moins en demande sauf parmi les étrangers).

J’ai pris un sentier sur son côté extérieur et l’ai suivi pendant plus d’une trentaine de minutes. Aussi étrange que ça puisse paraître, ce sentier si proche de la foule n’était pas du tout fréquenté et je n’y ai rencontré personne. Je suis tombé sur un panneau avec quelques photos dont l’une montrait la Grande Muraille vers 1890. À l’époque, toute la végétation avait été rasée (j’imagine pour être utilisée comme bois de construction et de chauffage) et les abords de la muraille étaient complètement déserts.

J’ai bifurqué sur un sentier qui descendait sur la gauche et suis retourné à l’hôtel chercher mes bagages pour me diriger vers Shacheng. Aucun bus ne partait de Badaling pour cette ville et j’ai dû emprunter un taxi qui m’a déposé sur la bretelle d’accès de l’autoroute. J’ai attendu une trentaine de minute avec le chauffeur de taxi avant qu’un bus ne s’arrête. Il se dirigeait vers Zhangjiakou et m’a laissé à une bretelle de sortie d’où j’ai repris un triporteur (en photo) pour Shacheng distant de trois kilomètres.

Il faisait froid le matin où Madame de Bourboulon s’est dirigé vers cette ville le matin du 20 mai 1862: - 4° avec un vent qui soufflait avec fureur de la poussière de sable. Ils déjeunèrent à Huailai où ils furent témoins de la rencontre d’un mandarin de leur escorte avec un de ses collègues ami d’enfance : « Ils se sont abordés en se saluant avec les deux poings fermés à hauteur du menton, puis ils se sont pris la main droite avec la main gauche, puis enfin se sont jetés avec effusion dans les bras l’un de l’autre, en se donnant à tour de rôle des baisers de théâtre; après quoi il se sont disputés pendant un quart d’heure pour savoir lequel passerait devant l’autre. »

« Cet officier avait au moment de notre arrivée la queue (la longue tresse de cheveux de tradition manchoue) enroulée autour de la tête, ainsi qu’il convient à un voyageur; mais comme il est irrespectueux de se présenter ainsi devant des étrangers, il s’est empressé à notre vue de la rabattre sur son dos. Que de cérémonie exige l’étiquette chinoise! »

Huailai où ils déjeunèrent et Shacheng où ils passèrent la nuit ne forment plus qu’une seule et même grande agglomération. Selon les explications que m’a fournies la serveuse du restaurant où j’ai moi-même déjeuné, Hualai englobe Shacheng qui n’en est plus aujourd’hui qu’une de ses composantes.

J’avais demandé au chauffeur du triporteur qu’il me dépose à un hôtel bon marché. Le patron de l’établissement où il m’a conduit a semblé tout surpris de me voir débarqué. J’imagine que les étrangers ne courent pas les rues de Shacheng qui sont moins bien entretenues que celles de Changping où j’étais avant-hier. Beaucoup moins de nouveaux magasins également et le supermarché où je suis allé faire un tour était presque désert. Shacheng ne semble pas crouler sous la richesse. L’hôtel non plus. La porte ne ferme pas et pour les fenêtres c’est le contraire. Je suis tombé de Charybde en Scylla si je compare avec l’endroit où j’étais hier. Le prix (3 €) aussi. Par contre j’ai la vue sur un hutong, un quartier ancien composé de maisons à un seul étage séparées par d’étroites allées.

Il n’y a pas encore si longtemps, il m’aurait été impossible de descendre dans cet hôtel. Les établissements ouverts aux étrangers étaient généralement limités et très chers. De plus le personnel n’était généralement pas très aimable. La loi n’a probablement pas été amendée mais le nombre d’étrangers ayant augmentés il est devenu difficile de l’appliquer au cas par cas. Comme c’est souvent le cas en Chine, c’est resté légalement impossible mais devenu pratiquement faisable. Contrairement aux jours précédents, l’hôtel aujourd’hui n’a pas vérifié mon passeport. Mais il se pourrait aussi que je sois réveillé au milieu de la nuit et conduit à un hôtel spécialement désigné pour accueillir les étrangers.

Parlant de personnel hôtelier peu aimable, je dois dire que celui-ci est devenu extrêmement serviable et pourrait facilement se comparer à ce qu’on retrouve au Japon. Je ne rencontre que sourire et amabilité là ou il n’y avait souvent autrefois que dédain et rebuffades. Ce matin par exemple je voulais utiliser l’Internet. Malgré que l’hôtel près de la Grande Muraille fût doté d’un business center, je crois que seul l’enseigne comprenait le sens de ce que cela signifiait. Après m’avoir expliqué que je ne pouvais par utiliser l’Internet à cet endroit, les deux employées de la réception ont fini par convaincre son propriétaire de me laisser utiliser son ordinateur gratuitement. Malheureusement la connexion était tellement lente que je n’ai pu mettre en ligne qu’un seul article sur mon blog après y avoir passé une heure.

Et hier, les deux réceptionnistes à Changping m’ont aidé à trouver le moyen de rejoindre la Grande Muraille. Elles ont appelé un taxi et m’ont dit que je ne devais pas payer plus de 1 € pour me faire conduire à un arrêt d’autobus à environ trois kilomètres de l’hôtel. Elles m’ont dit combien je devrais payer pour le bus, et elles se sont assurées à plusieurs reprises que je comprenais bien toutes leurs explications concernant l’endroit où descendre.

- Dong bu dong? (est-ce que tu comprends?)

- Oui j’ai compris. Ça va aller.

Il est par contre important de toujours garder le sourire et surtout de ne pas perdre patience ni s’énerver. C’est une constante en Asie mais la Chine en est la quintessence. Des Occidentaux ont parfois tendance à l’oublier ou à ne pas en tenir compte alors que, comme le disait souvent ma mère qui possédait un très long répertoire de proverbes mais n’avait jamais voyagé: À Rome il faut faire comme les Romains.

J’ai vérifié mon GPS. La distance qui me sépare de l’endroit où Madame de Bourboulon passa sa quatrième nuit est à moins de deux kilomètres.

Mardi, juin 27 2006

Étape 3 – La Grande Muraille (J + 26)

Les voyageurs passèrent leur seconde nuit à Nankou, à environ six kilomètres au nord de Chanping et le lendemain matin s’engagèrent dans les montagnes par une gorge naturelle le long d’un torrent à sec rempli de rochers. Le passage était fort étroit et le vent si violent qu’ils durent descendre de cheval et pousser leurs montures qui ne voulaient plus avancer.

Madame de Bourboulon trouvait remarquable « qu’à cette époque de l’année, au mois de mai, cette grande route du nord couverte en automne de caravanes, de voitures, de cavaliers et même de portefaix (porteurs de fardeaux) qui transportent le thé en briques aux frontières de Mongolie, soit si peu fréquentée qu’on y rencontre à peine pendant toute une journée quelques charrettes de marchands ambulants ou quelques ânes servant de montures aux misérables habitants du pays. »

Depuis, la route a été élargie à plusieurs reprises et fait maintenant place à la « Badaling expressway » du nom de ce site touristique extrêmement populaire où l’on va admirer la Grande Muraille. On peut cependant encore voir sur le bas-côté des morceaux des anciennes routes et le lit du torrent toujours à sec. La route n’est plus déserte mais au contraire encombrée de camions, de bus et de voitures formant même des embouteillages à plusieurs endroits. À la sortie de Nankou, tout comme ces anciens voyageurs, j’ai commencé à entrevoir les premiers vestiges de la Grande Muraille qui couronnent les hauteurs.

Après avoir franchi le défilé, ils s’arrêtèrent à Tcha-tao pour passer la nuit, un endroit que je ne suis pas parvenu à identifier malgré mes nombreuses recherches, recherches que j’ai reprises à Pékin avec Jean-Louis Boully, le responsable de la Médiathèque du Centre culturel français qui lit, écrit et parle le chinois couramment. Madame de Bourboulon le situe à trente minutes à cheval du défilé ce qui semblerait correspondre avec le site touristique de Badaling; ce que confirme également mon GPS en tenant compte de la marge d’erreur.

C’est donc là que je me suis arrêté et j’ai pris une chambre au superbe Beijing Badaling Jinyuanlong Hotel. Le prix de la chambre était de 350 Y (35 €), tarif très raisonnable pour ce type de chambre dont le coût serait au moins quatre fois plus élevé en Occident. J’ai demandé au réceptionniste s’il ne serait pas possible de partager ma chambre avec quelqu’un ou d’occuper un dortoir. Oui c’était possible. Pour 28 €. Ces collègues assistaient aux négociations et commençait à trouver ça très drôle. J’ai alors expliqué que j’étais très pauvre et que malheureusement je ne pouvais me permettre de débourser un tel prix. Au mot de « très pauvre » (taïchiong) tout le monde à été pris d’un fou rire. Il est inconcevable qu’un Occidental voyageant en Chine puisse être pauvre. Le réceptionniste m’a alors demandé combien je voulais payer. J’ai suggéré 10 €. Accepté. J’ai alors pensé que j’aurais dû proposer 5 €. Je me suis finalement retrouvé seul dans une chambre normale avec vue sur la Grande Muraille.

Également connu par les Chinois comme le Mur de 10 000 lis (le li correspond à environ 500 m), le mur s’étend tel un serpent de la Baie de Liao dong à l’est au désert de Gobi à l’ouest. Le mur « original » fut commencé sous la dynastie Qin, il y a environ 2 000 ans, et des morceaux successifs furent construits par différents royaumes pour garder à distance les nomades et autres barbares du nord. Ces constructions, en ruine et abandonnées au moment du passage de Madame de Bourboulon, étaient regardées par les empereurs des dynasties chinoises comme la meilleure barrière à opposer aux invasions. Mais comme le fit justement remarquer Gengis Khan, le premier à l’avoir franchi à la tête de l’armée mongole au 13ème siècle : « La résistance d’un mur dépend du courage de ceux qui le défendent ».

Le mur ne remplit pas mieux ses fonctions lors de l’invasion manchoue au 17ème siècle. Cependant, il servit de façon efficace comme voie surélevée pour transporter hommes et équipements sur de très longues distances en terrain montagneux. Il fut oublié pendant longtemps et laissé à l’abandon, et il aurait certainement complètement disparu si l’industrie touristique n’était venue à sa rescousse. Devenu le plus long musée à ciel ouvert du monde, il fait face aujourd’hui à de nouvelles invasions, touristiques et pacifiques cette fois, mais non moins dommageables à son environnement de par la quantité de déchets que celles-ci laissent un peu partout. Mais il serait tout aussi malsain de tuer la poule aux œufs d’or qui génère assez de revenu pour voir à son maintien et restaurer les portions restées encore à l’abandon.

Après avoir écrit ce qui précède en fin de matinée, je me suis promené aux alentours. J’attendais que les touristes repartent vers Pékin pour visiter la muraille. Je me suis retrouvé devant le local des guides officielles de Badaling, occupé par une demi-douzaine de filles dans le milieu de la vingtaine qui avaient toutes étudié l’anglais en Occident. Elles voulaient m’épouser et m’ont demandé si j’avais une voiture.

- Non, mais j’ai une moto.

Elles ont été déçues. Les motos c’est pour les paysans. Quand on a un peu d’argent on achète une voiture. Mes fiançailles étaient rompues. On a continué à bavarder pendant une quinzaine de minutes et soudain j’ai eu un flash.

- Vous connaissez Tcha-tao?

- C’est un joueur de quelle équipe?

On parlait de la Coupe du monde de football.

- Non, ce n’est pas un joueur. C’est un village pas loin d’ici.

- Ah! Tcha-tao. C’est juste à côté.

- Comment ça à côté? Combien de kilomètres?

- Si tu nous invites au restaurant ce soir on ira te montrer.

- Je peux pas. Je suis pauvre.

Nouvel éclat de rire. Elles ont fini par me dire que c’était juste en bas de la côte, à moins de trois kilomètres. Il était maintenant passé cinq heures. J’ai acheté un billet et suis monté sur la Grande Muraille. Les filles m’avaient dit de me diriger du côté est, que c’était plus joli pour prendre des photos. J’ai pris cette direction et croisé les derniers touristes qui rentraient chez eux et les vendeurs du temple qui remballaient leurs attirails.

Après avoir marché sur le dos du serpent pendant plus d’une heure je me suis assis. J’étais seul; seul avec le bruit du vent qui ramenait sur les remparts les cris fantomatiques des envahisseurs mongols et mandchous mêlés à ceux des défenseurs chinois. J’aurais pu me laisser glisser sur les écailles de la bête endormie et me faire emporter jusqu’à la mer à l’est ou le désert à l’ouest. J’ai attendu encore une heure que le soleil baisse sur l’horizon et j’ai pris le chemin du retour.

J’ai croisé un Coréen sur la muraille en rentrant. Il m’a demandé si la fin était encore loin.

- Environ 300 kilomètres dans cette direction.

Il n’a pas semblé comprendre et à continué son chemin. Dix minutes plus tard je l’ai entendu qui chantait. À la sortie de la muraille j’ai pris un triporteur pour Tcha-tao.

L’endroit n’avait pas changé de par sa taille, ce qui explique que je n’étais pas arrivé à le trouver sur une carte : «Une petite ville de deux à trois mille âmes, d’un aspect peu animé ». Les remparts que les voyageurs étaient allés visiter étaient toujours là, ainsi que les tours crénelées et les portions de courtines. Lors de leur visite, l’enceinte fortifiée était en partie détruite.

Ma surprise est surtout venue du fait qu’on était en train de lui redonner un « aspect ancien » à cette ville qui ressemblait d’avantage à un village, un aspect que Madame de Bourboulon n’avait pu voir. Étant si proche de la Grande Muraille, les autorités et hommes d’affaires avaient flairé la bonne affaire et s’apprêtaient à rendre à cette la ville sa « patine originelle » qu’elle n’avait sans doute jamais connu comme à Lijiang dans le Yunnan ou à Zhouzhouang dans le Jiangsu.

Plusieurs maisons avaient été transformées en magasins, hôtels et restaurants mais les travaux à l’intérieur n’étaient pas encore complétés. Les remparts étaient sur le point d’être achevé, les deux portes aux extrémités de la ville l’étaient déjà et on était en train d’enterrer les fils électriques. La carte postale était sur le point de sortir de l’imprimerie. Elle serait prête pour les Jeux Olympiques. Ce serait beau, j’avais vu les exemplaires précédents. Beau comme ce village ne l’avait jamais été, et rempli de touristes comme à Badaling en haut de la côte. Un petit Badaling à l’intérieur d’un superbe écrin.

Je suis entré dans un restaurant vide qui faisait aussi hôtel, peut-être l’auberge même ou Madame de Bourboulon avait passé la nuit. Les propriétaires n’avaient pas encore l’habitude du tourisme de masse, et encore moins des touristes étrangers. Ils se sont précipités à plus d’une demi-douzaine, m’ont entrainé vers les chambres en pensant que je voulais dormir, fait visiter le potager pour me demander quels légumes je voulais manger, montrer le poulailler au cas où je serais intéresser à déguster un poulet, et laisser entrevoir une baignoire au milieu du jardin ou barbotaient quelques poissons.

Ils ont insisté pour que je prenne une chambre chez eux en me disant que je ne payerais que 100 Y. Ils furent étonnés d’apprendre que c’est le prix que je payais dans un hôtel de luxe à Badaling. On leur avait sans doute fait miroiter que les touristes, et principalement les touristes étrangers, n’hésiteraient pas à payer le prix fort pour dormir au fond d’une cour.

J’ai fini par manger une salade de courgettes, une soupe aux légumes et aux œufs, et une omelette aux tomates. J’avais laissé mon livre de phrases chinoises sur la table. La fille des propriétaires l’a emprunté et entrepris de copier un certain nombre de phrases avec leur traduction dans un cahier d’écolier. Elle s’est ensuite entrainé à prononcer quelques mots et après cinq minutes est parvenu à dire « Thirty yuans », 30 Y ou environ 3 €, le prix que ce repas allait me coûter. C’était plus du double de ce que j’aurais pu payer dans un village non-touristique. Comme l’avait constaté Madame de Bourboulon, « le fameux principe rien pour rien a dû certainement être inventé dans l’Empire du Milieu ».

Lundi, juin 26 2006

Étape 2 – Les tombeaux mings (J + 25)

En ce matin de leur seconde étape, les voyageurs montèrent à cheval pour aller visiter la sépulture des empereurs de la dynastie des Ming en étant persuadé, à tort ou à raison, qu’ils étaient « les premiers Européens qui aient foulé de leurs pieds profanes la sépulture des princes de cette grande dynastie. »

Ils passèrent presque toute la journée sur le site et Madame de Bourboulon en fit une description détaillée, fortement impressionnée par tant de temples et de sculptures : « Que de bras, que de temps et d’imagination il a fallu pour accomplir sinon ce chef-d’œuvre, au moins ce tour de force de l’art chinois. » Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle n’avait visité qu’un des 13 tombeaux que compte ce site de 40 km carrés.

C’est dans un taxi que je suis monté pour me faire conduire, pour le prix d’un café, à un des trois tombeaux ouvert au public, celui de Chang Ling. L’architecture est semblable à celle qu’on retrouve à la Cité interdite et dominée par la couleur rouge des tuiles et des briques. Les bus touristiques se succédaient les uns derrières les autres et déversaient des centaines de touristes chinois et étrangers accueillis par les vendeurs du temple proposant à cette foule colorée des T-shirts, des crèmes glacées, des bières fraiches et des cacahuètes.

Du haut des toits, des hirondelles qui se sont succédé de génération en génération depuis que ces collines accueillirent les premiers empereurs mings observaient cette foule bruyante en répondant par des gazouillements agacés. Je suis entré dans le bâtiment principal soutenu par d’énormes colonnes en bois, semblables à celles du grand temple de Nara au Japon. .La foule était tellement nombreuse à se presser le long des vitrines exposant certains objets, vêtements et ornements ayant appartenus aux empereurs que j’ai préféré ressortir sans m’y être joint. Certains murs de briques à l’extérieur portaient encore la marque des bâtisseurs de l’époque. C’était leurs signatures. Si les murs s’étaient écroulés, il aurait alors suffi de vérifier le nom des constructeurs parmi les décombres et ceux-ci se seraient retrouvés raccourcis de la hauteur de leurs têtes. J’ai vérifié. Les murs étaient solides.

Je suis sorti vers treize heures et j’ai emprunté la petite route à l’ouest du tombeau de Chang Ling pour me diriger vers le nord. Après avoir marché pendant environ deux kilomètres, j’ai aperçu le toit d’un autre tombeau se découper au dessus de la cime des arbres vers l’est. Au croisement suivant, quelques paysans vendaient des pêches. J’en ai acheté pour un kilo et j’ai emprunté une petite route sur la droite qui se dirigeait vers ce tombeau. Une inscription à l’extérieur indiquait le tombeau de Xian Ling. De l’extérieur on pouvait entendre la musique provenant d’un poste radio. Après avoir frappé et appelé à plusieurs reprises sans succès, je suis parvenu à introduire ma main par l’interstice d’une petite porte et à en débloquer le loquet.

L’intérieur était complètement désert. Je suis passé devant la petite maison du gardien d’où provenait la musique et me suis dirigé vers le tombeau. J’ai emprunté les escaliers attenants situés à gauche et au sommet je me suis retrouvé face à un rempart en demi-lune d’une longueur de deux à trois cents mètres. L’intérieur renfermait une petite colline planté de conifères et de chênes. J’ai fait le tour du rempart et suis redescendu par le même escalier pour finalement m’asseoir sur une pierre à côté du petit potager du gardien et déjeuner de mes pêches.

Madame de Bourboulon aussi avait déjeuné parmi les ruines en déclarant : « Ô vieux empereurs des anciennes dynasties, qui vous eût dit qu’un jour les barbares de lointain Occident (…) viendraient troubler la paix de vos mânes avec le cliquetis de leurs verres et la détonation des bouchons de champagne? » En guise de Champagne, je m’étais contenté de l’eau minérale achetée en matinée près de l’hôtel.

Il était maintenant quinze heures et avant de rentrer je suis passé par la Voie sacré qui marque l’entrée du site au sud. D’une longueur de près d’un kilomètre, cette voie est bordée de 24 animaux et de 12 personnages représentant des généraux et des ministres. Cet endroit est beaucoup moins visité que le tombeau Chang Ling où j’étais allé en matinée et le tombeau Ding Ling devant lequel je venais juste de passer sans m’arrêter. J’ai fait l’aller retour jusqu’à la Porte du grand palais qui abrite une énorme tortue supportant la plus grande stèle de Chine. J’ai ensuite emprunté un triporteur pour retourner à l’hôtel et suis retourné au même restaurant où j’étais allé hier soir manger une soupe aux nouilles et aux tripes

Dimanche, juin 25 2006

Première étape (J + 24)

C’est donc le 17 mai 1862 au matin que Mme de Bourboulon accompagnée de son mari, de la femme de l’ambassadeur de Russie, d’un officier et de deux soldats français, d’une escorte mongole et chinoise et de nombreux serviteurs quittent la délégation et empruntent la grande route de Mongolie. Le départ fut quelque peu mouvementé : des pétards et des fusées éclatèrent de tous les côtés (en Chine il n’y a pas de fête sans feux d’artifices), une confusion s’ensuivit, une des mules brisa son brancard et quelques chevaux s’emballèrent. Il fallut plus d’une heure pour réorganiser la petite caravane.

Mme de Bourboulon était vêtue d’un costume d’homme qu’elle allait porter pendant tout le voyage, et montait le cheval avait lequel elle avait fait de nombreuses excursions dans Pékin et les campagnes environnantes. Quant à moi je portais un pantalon que j’avais acheté la veille pour le prix de deux cafés et un T-shirt. J’étais décidé de partir du même endroit et j’étais retourné en début d’après-midi à l’ancien emplacement de la délégation. J’en avais profité pour pénétrer dans l’église d’en face, construite en 1902, avec l’archange Saint Michel placé au dessus de la porte centrale. Mais en Chine, contrairement à l’Occident, le dragon est un être bénéfique et non maléfique. Saint Michel portait donc bien la lance à la main mais il se contentait de terrasser le vide placé sous ses pieds.

Je lisais la plaque en chinois essayant d’y déchiffrer quelques dates au moment ou un couple a franchi le portail. L’homme s’est dirigé vers l’église mais sa compagne est venue me demander en anglais si je comprenais. J’ai répondu que non et elle m’a fourni quelques explications, principalement sur la date de construction et d’ouverture de l’église.

Privé de ma moto, il me fallait dorénavant accomplir le voyage de Madame de Bourboulon par d’autres moyens. L’étape d’aujourd’hui pouvait être faite en bus. Je savais que je pouvais en prendre un tout près de l’église mais je ne connaissais pas l’endroit exact. J’ai donc demandé à cette fille si elle pouvait m’aider. Ça tombait bien, elle se préparait à prendre le même bus pour retourner chez elle. L’homme qui l’accompagnait était un ami d’enfance qu’elle avait juste amené ici pour visiter l’église.

Son ami nous a quittés et nous avons pris ensemble le bus 814. C’était un bus de transport en commun qui s’arrêtait à tous les cents mètres. On avançait à la vitesse d’un cheval. Peu après être parti, un homme âgé s’est senti mal. L’employé chargé de vendre les billets et plusieurs personnes l’ont aidé à sortir et à s’asseoir sur le trottoir où il s’est vidé l’estomac. La chaleur était étouffante et l’odeur rentrait par les fenêtres ouvertes du bus. On a attendu près d’une heure avant qu’une ambulance n’arrive. J’en ai profité pour bavarder avec Abigail, c’était son nom, ou plus exactement le nom que lui avait choisi sa sœur ainée le jour où elle s’était convertie au christianisme. Autrefois elle s’appelait Li Zai Xin.

Sa sœur travaille depuis plusieurs années pour un organisme chrétien et, de fil en aiguille, elle s’était laissé entrainer aux offices religieux. De là le pas à la conversion n’avait été qu’une question de temps. Elle avait un peu de mal avec le Dieu unique des Chrétiens. Elle ne comprenait pas qu’un seul être, même divin, puisse s’occuper de tant de choses et de tant de monde. Mais Li Zai Xin aimait bien l’idée de se faire appeler Abigail, qui était une femme très bonne selon la Bible. C’est du moins ce que sa sœur lui avait dit.

Les Chrétiens ne représentent qu’environ 1% de la population. Même si les premières traces remontent au 7ème siècle et que les premiers Jésuites obtinrent l’autorisation de s’installer en Chine au 16ème, ce n’est vraiment qu’à partir du 19ème avec l’arrivée des puissances européennes porteuses de l’épée que le christianisme porteur du goupillon commença à se développer au sein de la population. Mais celle-ci reste profondément marquée par la trilogie chinoise à savoir le Taôisme, le Bouddhisme et surtout le Confucianisme. Avec la prise du pouvoir par les communistes en 1949, et l’idée de Marx selon laquelle la religion est l’opium du peuple, toutes les religions prirent du plomb dans l’aile. Ce n’est que depuis 1982 que le gouvernement a amendé la constitution afin de reconnaître la liberté religieuse. Mais les relations avec le Vatican demeurent inexistantes et tendues et le gouvernement ne reconnaît que les mouvements chrétiens qu’il contrôle et dont la construction d’églises est en augmentation.

C’est donc à un de ses mouvements qu’Abigail appartient, mais elle en sait pas lequel. Elle m’a demandé si j’appartenais à l’ancienne religion, à savoir au Catholicisme du Vatican. Je lui ai dit que j’avais effectivement été baptisé dans cette religion, mais que même s’il m’arrivait souvent d’entrer dans des églises, des mosquées, des synagogues, des temples et autres lieux de culte, et parfois même d’assister à des cérémonies religieuses, je ne pratiquais pas ma religion.

Pendant nos moments de silence Abigail fredonnait une chanson. Je lui ai demandé si ça lui arrivait de chanter à l’église. Elle s’est alors allumé comme un cierge et s’est fendu d’un sourire jusqu’aux oreilles. Oui elle chantait parfois, mais ce qu’elle aimait par-dessus tout c’était d’entendre les chants religieux. Elle assistait rarement à la première messe du dimanche en chinois, mais venait presque toujours pour la seconde en coréen. Elle ne comprenait pas mais elle aimait tellement les chants qu’elle en pleurait à chaque fois. Ses yeux se sont remplis de larmes. Par la fenêtre je pouvais voir la foule de ce dimanche après-midi entrer et sortir des magasins sur Wangfujing Dajie.

Quand je l’ai de nouveau regardée, elle avait tourné la tête elle aussi. Une larme était restée accroché sur sa joue. Elle ne ressemblait par vraiment à une chinoise. Ses yeux étaient d’avantage méditerranéens et son nez légèrement aquilin. Elle avait les cheveux tirés en arrière et entouré d’un bandeau rouge comme le chemisier à poix de la même couleur qu’elle portait. Une des plus belles filles que j’ai rencontrée jusqu’alors à Pékin. Elle aussi avait perdu son père mais elle semblait en avoir gardé un très bon souvenir, jusqu’à en conserver ce tic nerveux de se ronger les ongles des pouces qui contrastaient étrangement avec ses autres ongles qui étaient très longs et très soignés.

- Mais ce n’est pas nerveux, m’avait-elle répondu quand je lui avais posé la question. C’est juste une mauvaise habitude.

Elle avait fait des études de médecines traditionnelles chinoises mais ça l’ennuyait profondément. Elle aurait aimé devenir militaire ou policière. Elle s’était finalement dirigée vers des études de secrétariat et travaillait maintenant pour une compagnie italienne au centre de Pékin. Son frère ainé demeurait avec sa mère à Ji’nan, à environ 300 km plus au sud.

- Comment se fait-il que tu aies un frère et une sœur. Je pensais que les familles d’origine Han ne pouvaient avoir qu’un seul enfant.

- Oui, c’est vrai. Mais moi je suis né en 1977, et la loi limitant le nombre d’enfants à un par famille n’a été mise en application qu’en 1978. J’ai eu de la chance.

Une survivante. Je lui avais montré les photos de l’archange Saint Michel que j’avais prises à l’église. Elle aurait aimé en avoir une. Je lui ai proposé de lui en envoyer une copie par e-mail. Elle ne croyait pas vraiment que je prendrais la peine de le faire mais elle m’a quand même donné une adresse. Elle est descendue du bus peu après.

Le paysage n’a pas changé depuis le passage de cette petite caravane presque 150 plus tôt, à savoir que le pays est « très plat et d’une monotonie extrême ». Par contre les cultures d’autrefois on fait place aux autoroutes, aux entreprises et aux cités dortoirs comme on peut en voir dans les banlieues des grandes villes européennes.

Madame de Bourboulon, fatiguée par la première partie de cette étape, avait fait la seconde en litière jusqu’à Changping où les voyageurs arrivèrent vers six heures et demie. C’est à peu près à la même heure que j’y suis arrivé moi aussi après avoir changé une fois de bus. Les quarante mille habitants de l’époque ont dû au moins été multipliés par dix. Le « très bel arc-de-triomphe en pierres (…) élevé par un empereur mandchoue » semble avoir disparu mais les rues sont restées tout aussi animées et les marchés continuent de vendre les mêmes fruits et légumes.

Un mandarin avait précédé l’escorte pour réquisitionner et faire préparer deux auberges pour passer la nuit. Quant à moi, en descendant du bus, j’ai demandé à un vendeur de fruit où je pourrais trouver un hôtel. Il m’en a indiqué un à environ trois cents mètres et je suis donc descendu au Beijing Guopeng Hotel, que je me plais à imaginer comme étant situé à l’emplacement même de l’auberge où Madame de Bourboulon passa sa première nuit.

Samedi, juin 24 2006

Saint-Jean Baptiste pékinoise (J + 23)

Pour ceux qui ne le savent pas, c’est aujourd’hui la Saint-Jean, la fête des Québécois. Alors bon fête à tous, même si vous n’êtes pas Québécois… ou Québécoise.

Levé à cinq heures ce matin. Je voulais aller visiter le seul confluent géographique de la municipalité de Pékin qui, je pense l’avoir dit plutôt, couvre une superficie égale à celle de la Belgique. Je m’étais renseigné pour y aller en train mais, arrivé à la Gare du nord, une préposée m’a dit que ce n’était pas là et que je devais aller autre part. C’est un peu comme d’arriver à Namur et de vous faire dire que le départ se fait de Florenville. J’ai fini par arriver à un endroit où je devais attendre un bus. Un chauffeur de taxi clandestin m’a proposé de faire l’aller-retour, une distance d’environ cinquante kilomètres, pour l’équivalent de 10 €. Je ne suis pas parvenu à atteindre le confluent 40°N 116°E mais la petite expédition fut intéressante.

J’ai passé une excellente soirée de la Saint-Jean chez Jean-Louis Boully, le responsable de la Médiathèque du Centre culturel français. Lui et sa femme avait invité une douzaine d’expats résidants à Pékin. J’ai eu l’occasion de manger de la Rosette de Lyon, que je n’avais pas mangé depuis des siècles, et du rôti de bœuf, que je n’aurais peut-être pas l’occasion de remanger avant plusieurs lunes. Je ne pense pas que la Rosette ait été acheté à Pékin bien qu’on retrouve de plus en plus des produits qu’il était impossible d’imaginer manger dans la capitale il n’y a pas si longtemps. C’est le cas des cerises. On en trouve sur tous les marchés. Elles ne sont pas importées mais produites en Chine et leur goût est comparable à la plupart des cerises qu’on peut retrouver en Occident.

C’est donc décidé, je quitte Pékin demain et je vais suivre la première étape d’une longue série qui va me faire traverser deux continents.

Alea jacta est.

Vendredi, juin 23 2006

La Cité interdite et les vaches (J + 22)

Après presqu’une semaine à Pékin, je me suis finalement décidé à aller faire un tour à la Cité interdite, qu’on a rebaptisé le Musée du palais, et dont il serait surprenant que le nom devienne aussi populaire que l’ancien. Là comme partout à Pékin et ailleurs en Chine, les travaux étaient en cours et la plupart des bâtiments couverts d’échafaudages. Ce qui m’a surpris cette fois-ci, tout comme la dernière fois, c’est la sensation de vide qu’on éprouve en entrant dans la première grande cour, une sorte de vertige qui nous fait hésiter à pénétrer plus de l’avant, la même impression que devait ressentir les gladiateurs avant d’entrer dans l’arène.

J’ai passé très peu de temps dans la première partie, autrefois réservée aux cérémonies et aux affaires de l’État, et me suis plutôt dirigé vers la seconde, qui servait de résidence à l’empereur et à sa famille (très nombreuse). Cette partie est constitué de pavillons et d’allées, séparés par des murs de près de cinq mètres, ainsi que d’un jardin impérial.

Qu’est-ce qu’on peut dire sur la Cité interdite qui n’a pas déjà été dit. Au moment où je m’apprêtais à pénétrer dans la seconde grande cour qui mène à la Salle de l’harmonie suprême, un groupe de touristes américains c’est arrêté brièvement pour écouter les explications de leur guide chinois. Il leur a fait un bref rappel historique en mentionnant les deux dynasties et les 24 empereurs à avoir occupé ces lieux pendant un demi-millénaire. Et puis il est arrivé à 1911 et leur a demandé s’ils connaissaient Sun Yatsen. Silence dans l’assistance. Personne ne connaissait. Alors il leur a parlé du dernier empereur Puyi, de l’impératrice douairière Cixi, des eunuques et des concubines. Tout le monde s’est réveillé.

Mais plutôt que de parler des morts, je vais parler des vivants, et plus particulièrement d’une vivante. Son nom est Han Ben Ying et elle est née dans un bled perdu de la Mongolie intérieure, la partie mongole située du côté chinois. Elle m’a accroché juste après que j’ai eu franchi l’entrée. Elle voulait me montrer des peintures que elles et ses amis étudiants de je ne sais plus quelle université de Mongolie intérieure avait peintes. On se fait continuellement racolé à Pékin et dans d’autres grandes villes chinoises par ces étudiants qui parlent toujours très bien anglais et souvent aussi d’autres langues. Ying Ben connaissait deux mots de français mais un autre étudiant le parlait très bien.

Je dis toujours non à ce genre de racolage sauf une fois à Shanghai où j’ai fini par acheter une calligraphie. Ce n’est pas du grand art mais ça change des peintures fabriquées en série qu’on retrouve dans les magasins touristiques et, comme Ying Ben m’a dit plus tard, c’est à peine le prix de trois cafés. Cette fois encore j’ai dit non, mais quand je suis repassé presque deux heures après, elle était toujours là et cette fois j’ai accepté. Elle m’a entrainé vers un coin retiré de la Cité interdite où elle est d’autres étudiants avaient accroché leur peintures dans un petit local loué pour un mois. C’est toujours les mêmes thèmes avec les roseaux, les montagnes dans les nuages, les pavillons de thé et les calligraphies. C’est très chinois. Tout comme Montmartre avec les peintures du Moulin rouge et du Sacré cœur est très français.

- Pis Ying Ben, qu’est ce que tu en penses toi de la Cité interdite?

Elle n’en pensait pas grand-chose. Elle préférait les grands magasins de Pékin et le marché d’habits à bon marché et à la mode de Xidan.

- Et à part peindre des nénuphars et des grenouilles, qu’est-ce que tu compte faire de ta vie?

Ma question l’a surprise. Elle a d’abord pensé que je plaisantais et puis elle a fini par me dire qu’elle ne savait pas trop. Elle avait 25 ans, dernière d’une famille de six enfants et son père était mort depuis plusieurs années. Elle avait été désignée par le reste de sa famille comme étant celle qui devait partir étudier à la ville en espérant que ça finisse par rapporter des dividendes. Et puis un jour elle s’est laissé entrainer par une copine dans un cours sur l’art. Elle a fini par s’inscrire dans le cours, puis dans un second et à la session suivante elle a abandonné ses cours d’administration.

- Et dans ta Mongolie intérieure, ta famille, elle a beaucoup de chevaux?

- Non, on n’a pas de chevaux, mais on a des vaches. On en a quatre.

- Et tu sais les traire?

Là elle a attrapé le fou rire. Non elle ne savait pas, enfin pas vraiment. Elle avait appris mais ses frères et sœurs voulaient qu’elle se consacre entièrement aux études et ils l’avaient empêché de perdre son temps avec les vaches. Mais elle aurait bien aimé, juste une fois ou deux.

- Et bien tu vois, moi on ne m’a pas empêché. C’était plutôt le contraire. Ma mère me réveillait à cinq heures du matin et je partais avec elle au milieu des champs pour aller traire nos quatre vaches. Tout comme chez toi. Mais en plus, après la traite, fallait aussi que j’aille à l’école.

Encore une fois elle a pensé que je plaisantais. Un Occidental qui trait des vaches. Et juste quatre. À la télé ils ont tous des troupeaux de 2 000 têtes et ils font ça avec des machines. Mais de la manière que je la regardais elle a compris que je ne plaisantais pas. Elle voyait la bouse et la terre au fond de mes yeux qu’elle avait aussi au fond des siens. J’ai senti qu’elle changeait d’avis sur moi l’Ying Ben. On n’avait pas la même couleur de peau mais à ses yeux on était de la même famille. Subitement elle n’a plus eu envie de me vendre ses peintures. C’est à ce moment là que j’ai décidé de lui en acheter une. Et ce n’était même pas elle qui l’avait peinte. C’était une de ses copines. Mais dans cette peinture là la dame sous le cerisier avait un air triste. Elle semblait hésiter. Tout comme Ying Ben par rapport à son avenir.

Car maintenant elle était confrontée à l’angoisse du choix Ying Ben, un choix que ses frères et sœurs n’avaient pas eu. C’était l’ancienne Chine. On avait décidé pour eux. Quand à elle, elle allait devoir décider pour elle-même. C’était ça aussi la nouvelle Chine. Même pour son mari elle pouvait décider. Et elle le voulait riche et puis qu’il habite la ville. Et si elle n’en trouvait pas un riche elle se contenterait d’un pauvre, à condition qu’il l’aime. Et ce ne serait même pas bien grave s’il n’était pas de la ville. Et de toute façon, même sans mari, elle était prête à faire n’importe quoi, sauf traire les vaches.

Jeudi, juin 22 2006

Chienne de vie (J + 21)

La forme revient peu à peu. La fièvre à disparu, le mal de tête est à la dérive, la toux en régression et l’expectoration en progression. J’ai commencé ma journée par le petit déjeuner que je prends chaque matin sur le marché chez Madame Dong que j’ai baptisée ainsi après avoir rencontré Monsieur Ding à Suifenhe.

C’est presque devenu un rituel. Je commande un plat de tofu bouilli arrosé d’une sauce aux champignons et deux jiaozi (à droite) assaisonnés d’un mélange de vinaigre et de petits poivrons rouges, le tout pour 0.30 €. Et quand je rentre le soir j’achète quelques beignets aux épinards et des litchis. Ce soir il ne restait plus de beignets aux épinards. J’en ai pris deux autres en pensant que c’était le même prix et j’ai tendu deux billets de 10 Y (0.10 €) au patron. Il m’a fait comprendre que ceux-là n’étaient qu’à moitié prix et il m’a rendu un billet. Une telle aubaine m’a permis de faire une folie et d’acheter à l’étal d’à côté une saucisse de porc et une bière en bouteille de 630ml au prix de 0.20 €.

Tout comme hier, j’ai marché jusqu’à la station de métro à l’ouest de la Place Tiananmen pour retourner au Centre culturel. C’est un peu long mais ça me permet de passer devant un groupe de vieux messieurs qui promènent leurs oiseaux comme d’autres promènent leurs chiens. Ils accrochent les cages aux branches des arbres et s’assoient sur des bancs placés tout près pour lire le journal ou juste pour regarder le temps passé. Celui là avait été sorti de sa cage et installé sur le guidon du vélo de son propriétaire.

Parlant de chien, j’ai regardé une émission de télévision hier soir où on montrait des chiens abandonnés par leurs propriétaires. Il s’agit surement d’un phénomène nouveau. Lors de ma première visite en Chine je n’avais vu pratiquement aucun chien dans les grandes villes. J’en ai vu beaucoup depuis mon arrivée la semaine dernière.

Après sa prise de pouvoir en 1949, le Parti communiste avait procédé à une grande purification des idées, des mœurs et de la santé publique. On prétend que les premières victimes en avaient été les péripatéticiennes. C’est faux. Ce furent les chiens. Ils étaient presqu’aussi nombreux que les habitants et battaient les campagnes et les villes en véhiculant nom pas des mauvaises idées mais des mauvaises épidémies (un peu comme les dames citées plus haut). Les chiens ont été transformés en savon. J’ignore ce qu’il advint des dames.

Je me souviens en 1996 d’être tombé au coin d’une ruelle de Shanghai sur un homme qui vendait à la sauvette des petits chiens cachés dans le fond d’un panier. Je m’étais approché et il m’avait demandé si j’en voulais un en me montrant un petit teigneux tout mignon avec des taches brunes sur un pelage ivoire. J’avais commencé à en négocier le prix et je lui avais demandé si je pouvais l’acheter pour le manger. Choqué, il avait rabattu la couverture sur les chiots et était parti en m’insultant.

Mercredi, juin 21 2006

J’ai trouvé (J + 20)

Je suis actuellement dans le Centre culturel français de Pékin qui abrite également l’Alliance française. Nous sommes au milieu de la soirée et au moment où j’écris ses lignes, depuis l’intérieur de la Médiathèque dotée d’une connexion wi-fi, une chanteuse québécoise est en train de se produire dans la cafétéria que j’aperçois d’ici. Ce spectacle est organisé dans le cadre de la Fête de la musique, événement annuel organisé un peu partout à travers le monde dont le thème, pour cette année, est la Francophonie.

L’assistance d’une cinquantaine de personnes est composée majoritairement de Chinois et d’une douzaine d’Occidentaux. Un photographe est en train de prendre des clichés qui vont immédiatement être retransmis en France par Internet où ils seront projetés sur des écrans géants à Paris et à Lyon. La chanteuse, accompagnée d’un groupe de musiciens chinois et français, a déjà interprété quelques chansons de Brel, Ferré, Gainsbourg et vient juste de passer à Bélanger :

Si le jour est sans discorde
S'il est heureux comme il le dit
Si le jour est sans désordre
Pourquoi fuguer la nuit
Comme un désespéré

Je pense avoir trouvé l’emplacement de la première légation française à Pékin qu’on peut voir ci-dessus avec le parc à gauche et les bâtiments principaux à droite. J’ai passé la soirée d’hier à mesurer les distances sur la carte ancienne de Pékin que je possède et à transférer les calculs sur des cartes modernes. La légation se situait dans la ville tartare dans le prolongement de l’allée centrale du Temple du Ciel, juste à l’est de la Place Tiananmen. C’était un ancien domaine impérial resté inoccupé pendant près de 25 ans au moment ou le couple de Bourboulon en pris possession.

Le Pékin de l’époque comptait environ deux millions d’habitants (comparativement à un peu plus de 12 millions aujourd’hui répartis sur une superficie égale à celle de la Belgique). Au centre se trouvait la Cité interdite, ou Ville rouge (du nom de la couleur des briques dont elle avait été construite), résidence du Fils du ciel où il était interdit d’entrer sous peine de mort. Entourant la Ville rouge venait ensuite la Ville jaune qui contenait les résidences des grands dignitaires de l’empire et de nombreuses pagodes. Et, finalement, comme premiers remparts servant à protéger l’empereur, la Ville tartare, ou la ville officielle et militaire du nord, et la Ville chinoise, ou la ville marchande du sud.

Chaque ville était entouré de canaux, de fossés ou, dans le cas de la Ville jaune et de la Ville rouge, d’une enceinte formée par un mur. L’accès d’une ville à l’autre ne pouvait s’effectuer que par des portes dont un des plus imposants exemplaires miraculeusement préservé, la Porte de Tien, au sud de la Place Tiananmen, est en ce moment en pleine rénovation. Je suis donc passé devant cette porte ce matin vers huit heures et j’ai longé l’ancien fossé qui séparait autrefois la Ville tartare de la Ville chinoise, remplacé aujourd’hui par l’avenue Qianmen Dongdaji. Je suis ensuite remonté vers le nord en direction de l’hôtel de Pékin et, juste en face d’une église dont j’ai appris entre temps que c’était un ancien oratoire catholique bâti en 1902, je suis tombé sur le site emmuré de l'ancienne légation française, marqué par deux lions de pierre, mâle et femelle. La hauteur du mur et les arbres rendaient impossible toute vue sur l’intérieur de l’enceinte.

L’entrée sur le côté sud était surveillée par des caméras placés en haut du mur, et gardée par une sentinelle en uniforme. Je me suis dirigé vers la porte principale en faisant mine d’entrer pour me faire dire immédiatement « no » par le garde. J’ai sorti la carte ancienne de mon sac et je lui ai fait comprendre que je souhaitais qu’il fasse appel à son supérieur. Encore une fois je n’ai obtenu que « no » comme réponse. Je me suis alors assis sur le socle sur lequel reposait un des lions et deux minutes plus tard un de ses collègues est arrivé et les deux m’ont fait comprendre que je ne devais pas rester ici plus longtemps, et qu’il était interdit de prendre des photos. Il était inutile d’insister et je suis parti.

Grâce aux recherches effectuées par Jean-Louis Boully, le responsable de la Médiathèque, j’ai appris que ce secteur avait été assailli et rasé pendant la Révolte des Boxers en 1900. Le bâtiment que j'ai trouvé serait devenu, quelques années après l’instauration de la République populaire de Chine, la résidence privée de Norodom Sihanouk. J’ignore si l’ancien roi du Cambodge, qui abdiqua en faveur de son fils en 2004, était à l’intérieur du bâtiment au moment de mon passage.

Il commence à se faire tard et j’ai passé presque toute la journée à cracher mes poumons. La bonne nouvelle c’est que ma température est en baisse. Le spectacle à côté se poursuit mais va devoir continuer sans moi. J’ai un mal de crâne à me frapper la tête contre les murs. Je rentre en quittant Brel :

Mais je te le dis
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens
J'irai pas à Paris
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flonflons
De la valse musette
Et de l'accordéon

Mardi, juin 20 2006

Ambassade nouvelle et ancienne (J + 19)

Il tombait quelques gouttes quand j’ai quitté l’hôtel ce matin mais ce fut de courte durée. J’ai pris le métro Place Tiananmen en direction du quartier des ambassades de Sanlitun au nord-est de la Cité interdite. Le quartier est extrêmement bien gardé avec des gardes de sécurité postés devant chaque ambassade et leur pourtour. La majorité des ambassades sont même dotées d’un double périmètre de sécurité espacé de quelques mètres. La première ambassade sur laquelle je suis tombé était l’ambassade canadienne où je suis allé demander l’adresse de l’ambassade française.

En 1842, avec le traité de Nankin prend fin la première de l’opium puis, en 1858, avec celui de Tianjin, la seconde. L’occupation de Pékin par les troupes anglo-françaises deux ans plus tard, qui se solde par le sac peu glorieux du Palais d’été et l’incendie de sa bibliothèque, comparée à celle qui fit jadis l’orgueil d’Alexandrie, aboutit à la convention de 1860 qui favorise Français et Anglais. Au printemps 1861, après avoir passé l’hiver à Tianjin, les Bourboulon prennent possession de leur nouvelle résidence, la première ambassade française à s’ouvrir à Pékin.

J’étais à la recherche de cette première ambassade. Malheureusement l’ambassade actuelle ne disposait d’aucune archive en mesure de m’aider et je me suis retrouvé au Centre culturel français où, là encore, j’ai fait chou blanc. Mais à l’aide du plan dont je disposais, le responsable de la médiathèque pense avoir localisé l’endroit original aux abords de la Cité interdite. Comme je continue à soigner mon rhume, j’ai préféré remettre au lendemain la reconnaissance que je comptais y faire aujourd’hui.

Toute la partie de la ville que j’ai traversée entre l’ambassade et le Centre culturel a été reconstruite depuis très peu d’années. Des rues sont actuellement en plein réaménagement avec les voies latérales réservées aux cyclistes réduites dans leur largeur et la voie centrale élargie pour faire place aux nombre grandissant de véhicules dans la capitale. De nouvelles rangées d’arbres ont été plantées de chaque côté et d’autres ne devraient pas tarder à l’être.

Je suis rentré en métro, lui aussi sur le point d’être étendue avec de nouvelles lignes et des douzaines de stations, dont l’inauguration est prévue pour l’ouverture des Jeux Olympiques. J’ai profité de la durée du trajet pour lire l’entrevue d’un artiste chinois parue dans un magazine récupéré à l’ambassade française en matinée. A la question de savoir comment il voyait la croissance actuelle de la Chine, il avait répondu : « La Chine est comme un homme dont le corps croîtrait sans cesse en force, mais dont l’esprit et le cœur resteraient vide. »

Lundi, juin 19 2006

Température en hausse (J + 18)

La température a atteint 37° aujourd’hui à Pékin, un record pour cette année. Des régions du sud de la Chine subissent des inondations comme elles n’en ont pas connues depuis 200 ans. Il semblerait aussi que le virus que l’on craint comme la peste aurait muté et un homme du côté de Canton serait dans un état critique. Et la province où j’étais encore vendredi fait face à d’énormes feux de forêt. Tous ces fléaux n’ont absolument rien à voir avec mon arrivée dans ce pays.

Parlant de température, la mienne aussi est en hausse. J’ai attrapé un rhume avec ses symptômes habituels et j’ai décidé de passer presque toute la journée dans ma chambre à me reposer et à boire beaucoup de liquide. J’en ai profité pour préparer l’itinéraire pour les prochaines semaines. J’ai aussi fait le plein de nouvelles en regardant CCTV international, l’équivalent chinois, en langue anglaise, de TV5 pour la Francophonie, ou de CNN pour le reste de l’univers. Les bulletins de nouvelles commencent invariablement par les allés et venus des dirigeants chinois à l’étranger. L’un d’entre eux se promène actuellement en Afrique.

Les dirigeants chinois se promènent beaucoup dans le Sud depuis quelques mois. La demande de matières premières dans ce pays est tel qu’il faut beaucoup se déplacer pour en trouver. Il faut aussi trouver de nouveaux débouchés pour vendre tout ce que la Chine produit. L’Afrique est pauvre mais dispose d’un peu d’argent pour acheter du bon marché. C’est ce que la Chine produit. Les dirigeants africains sont contents, le ministre chinois leur a déclaré que la Chine allait faire des affaires avec eux mais qu’elle ne s’immiscerait pas dans les problèmes internes de leurs pays. Les Chinois disent tout haut ce que les autres pratiquent tout bas.

Comme j’ai passé la journée ici, j’ai pu m’apercevoir, ou plus exactement entendre, l’importance des travaux en cours. Les engins de démolitions et de constructions n’ont pas cessé de s’activer de toute la journée. Je n’avais pas remarqué plus tôt mais, en regardant par la fenêtre, j’ai vu en panneau publicitaire de McDonald’s trôné en haut d’un bâtiment à environ 100 mètres de mon hôtel. Je suis allé y faire un tour pour vérifier et j’ai trouvé le McDo en question au rez-de-chaussée. La civilisation est en marche. Autrefois elle avançait par le goupillon et l’épée, aujourd’hui par la publicité et les produits qu’elle promeut. Je consomme, donc je suis. Descartes est à revoir.

J’ai aussi regardé quelques matchs de la Coupe du monde. Là aussi la température est en hausse.

Dimanche, juin 18 2006

Temple du Ciel (J + 17)

J’ai passé une bonne partie de la journée dans l’immense parc du Temple du Ciel situé à moins d’un kilomètre de l’hôtel. Le Temple comme tel est, avec la Citée interdite, un des deux endroits les plus visité de Pékin. Exemple parfait de l’architecture ming, le temple apparaît en couverture de nombreux ouvrages touristiques et sert de marque de commerce pour toutes sortes de produits.

La fonction initiale du Temple du ciel était d’accueillir à chaque printemps le Fils du ciel (l’empereur) qui venait y accomplir une série de rites afin d’assurer à l’Empire du milieu une saison agricole fertile. Vu du ciel le temple présente une coupole circulaire reposant sur un quadrilatère, répondant ainsi à la croyance traditionnelle chinoise que le ciel est rond et la terre carrée.

Mais l’endroit que je préfère, tout comme à Versailles, est sans aucun doute le parc de 267 hectares. Si le temple accueille les touristes chinois et étrangers, le parc reste le lieu privilégié des Pékinois qui viennent s’y réfugier de la chaleur torride de la capitale en été et de son vent glacial en hiver. C’est une oasis de paix au milieu d’une fourmilière assourdissante. Là on peut y observer des Pékinois qui s’adonnent à leurs passe-temps favoris le long d’allées bordées de cyprès ; les uns à la danse sociale et au taï-chi, les autres à l’opéra de Pékin et aux instruments traditionnels.

Je suis rentré à l’hôtel en fin d’après-midi. L’hôtel est situé dans un vieux quartier mais le pic des démolisseurs à déjà commencé à en gruger une partie. Il ne fait aucun doute que si je reviens ici dans dix ans, ce secteur aura disparu. Ce quartier commence à s’animer en début de soirée autour des étales du marché, très peu différent des marchés de rue qu’on rencontre dans toute l’Asie (à l’exception du Japon).

Je me suis arrêté pour une coupe de cheveux chez une coiffeuse installée dans une pièce de deux mètres sur deux. Après m’avoir tondu, elle a insisté pour me faire un massage. C’est courant à Taïwan, et le genre de massage que je recevais alors était appliqué sur le cuir chevelu et les épaules. J’ai pensé qu’il s’agissait du même. Je lui ai remis les 10 Y pour la coupe et elle m’a demandé de passer dans la pièce arrière et de m’étendre sur un lit recouvert d’un drap aux taches suspectes. J’ai commencé à comprendre quand elle m’a dit :

- Give me money, les seuls mots d’anglais qu’elle connaissait.

Et elle a dirigé sa main vers…, enfin pas mes épaules mais une partie de mon anatomie située au sud du nombril. J’ai eu toute les peines du monde à sortir du local où, après y avoir perdu mes cheveux, je risquais fort d’y perdre le peu d’innocence qu’il me reste.

- page 1 de 2