Les jours se suivent et se ressemblent, tout au moins en ce qui concerne la météo. Cette fois-ci les prévisions étaient exactes : il pleut.
Je continue bon an mal an d’empaqueter mes affaires dans des cartons. Je suis arrivé au nombre de sept et je pense qu’il doit en rester au moins encore deux ou trois à remplir.
Je lisais La Presse un peu plus tôt et, en autre, le blog de Stéphane Laporte. Dans son billet de jeudi, intitulé "Le potin du jour", il écrit que « Le grand poète Leonard Cohen raffole des Oh Henry. Il les achète à son dépanneur au coin de Marianne et St-Dominique. » J’ai été content d’apprendre ça.
J’ai été attiré par ce billet parce qu’au même moment j’écoutais Cohen.

Now I greet you from the other side of sorrow and despair, with a love so vast and so shattered, it will reach you everywhere.
Et je me suis rappelé.
Je venais de débarquer à Montréal avec ma copine. On était en janvier 76. On gelait avec de la neige jusqu’aux genoux. On avait manqué l'Expo de 67. On avait manqué la Révolution tranquille. Mais celle qui était en marche allait amener le Parti Québécois au pouvoir au mois de novembre. Il y avait deux choses que je ne voulais pas manquer et auxquelles je comptais bien assister en arrivant: les Jeux Olympiques et un concert de Cohen. Je savais qu’il habitait du côté de l’Avenue du Parc. Je travaillais à l’Hôtel Windsor, depuis disparu, et la première chose que j’ai demandé à mes collègues de travail c’était de savoir où je pouvais voir Leonard Cohen.
- Qui ?
- Leonard Cohen.
- Connais pas.
Me suis dit que ce n’était pas possible. Qu’on ne connaisse pas Dylan, passe encore, mais Cohen. Ça devait être l’accent. Je me suis renseigné autre part et obtenu la même réponse.
On a quand même assisté aux Olympiques. Et pour se consoler de ne pas voir Leonard Cohen, on est allé sur le Mont-Royal le 23 juin. Un peu plus haut, un peu plus loin…
Et puis le temps est passé et Cohen a fini par être reconnu à juste titre, à savoir comme ayant influencé un rôle important d’artistes québécois, incluant Beau Dommage, Paul Piché et j’en passe et des meilleurs. Et j’ai fini par le voir un jour au Théâtre St-Denis.
Mais c’est d’une autre histoire que je me suis surtout souvenu. C’était quelques mois plus tôt. J’habitais Paris. Un jour j’ai entendu sur Europe n° 1 que Leonard Cohen allait donner un concert unique à l’Olympia. Je me suis précipité boulevard des Capucines pour acheter deux billets. Je devais être le premier parce que j’ai pu obtenir les deux sièges au centre de la première rangée. Un des plus beaux jours de ma vie.
Le dimanche soir venu, ma copine et moi on est arrivé au moins deux heures à l’avance. On voulait être sûr de pouvoir être les premiers à rentrer. Personne devant l’Olympia. Étrange. Les soirs de concert c’était toujours bondé. Mais bon, deux heures, on n’avait jamais été aussi en avance. On est allé marcher un peu. Quand on est revenu c’était toujours aussi désert, mais les guichets étaient ouverts. Je suis allé me renseigner.
- A qu’elle heure il commence le concert ?
- Quel concert ?
- Comment quel concert, et bien le concert de Leonard Cohen.
- C’était hier soir.
- …
On s'était trompé de jour. Une des pires journées de ma vie. Et puis pour me consoler j’ai fini par le voir quelques semaines plus tard à la Fête de l’Huma. A La Courneuve. A trois cent mètres de la scène. Mais je me suis souvent imaginé la réaction de Cohen ce fameux soir. Il entre en scène. Seul. Le micro est là. Il s’avance. Regarde la salle.
Et là, juste devant, à deux mètres, il y a deux sièges vides. Les deux seuls sièges vides de toute la salle. Il n’a pas du comprendre. Il a dû penser qu’il s’agissait d’un complot.
Il parait que Cohen est ruiné. Il parait aussi qu’il mange des Oh Henry. Petite vie.
And I sing for the captain whose ship has not been built, for the mother in confusion, her cradle still unfilled.
So long Leonard,