En arrivant à Liège Madame de Bourboulon avait deux possibilités pour rejoindre Paris : la première, assez longue, en passant par Bruxelles et Amiens; et la seconde, plus courte, en passant par Charleroi. Mais un troisième trajet, encore plus court, pouvait également être emprunté afin de rejoindre la France plus rapidement. Il suffisait tout simplement de continuer à remonter la Meuse et de passer par Givet, cette pointe de la partie nord-est du territoire français qui s’enfonce très profondément dans la Belgique.
Alors pourquoi ne pas envisager cette possibilité? Et bien parce que la ligne de chemin de fer n’était pas encore complétée. Elle s’arrêtait alors à Namur. Par contre, depuis la ville frontière de Givet, la ligne vers Paris était ouverte depuis déjà six mois. Chaque jour, quatre trains quittaient cette ville pour Paris en passant par Mézières, Reims et Soissons. Le premier partait de Givet à 6h47 pour arriver à Paris à 16h25.
La distance de Namur à Givet n’étant que de moins de cinquante kilomètres, il n’est pas impossible que Madame de Bourboulon ait décidé d’emprunter la malle-poste ou le bateau (deux moyens de transport très utilisés à l’époque) pour effectuer ce court trajet et ainsi se retrouver plus rapidement sur le territoire français. Après tout, elle avait effectué une grande partie de son voyage en utilisant ces types de transport et quelques kilomètres de plus ou de moins ne l’auraient certainement pas dérangé. Bien au contraire. En choisissant le bateau, elle aurait retrouvé pour quelques heures le même plaisir que celui qu’elle avait éprouvé en naviguant sur la Kama et la Volga.
Quoi qu’il en soit, c’est ce trajet que j’ai personnellement décidé de suivre en quittant Namur ce matin. C’est une belle journée d’automne. Je longe tranquillement la Meuse jusqu’à Dinant (de deo nantes, vallée des dieux) avec son église collégiale que surplombe l’imposante forteresse. Je m’arrête pour prendre un café et rencontre une touriste russe qui refuse de croire que j’arrive de Russie. Elle me demande néanmoins de la prendre en photo en posant assise sur le siège de la moto.
Je n’ai jamais vu autant de motards depuis mon départ du Japon à l’exception de ce festival à Novossibirsk auquel j’avais participé. Mais il faut dire que cette région se prête parfaitement aux plaisirs de la conduite motorisée. Pourtant les Ardennes restent méconnues, surtout des Français. Ils considèrent cette région comme leur Sibérie : peu développée, peu hospitalière, couverte de forêts et qu’ils croient habitée par des gens frustres plus proche des bêtes que des hommes.
À l’âge de 17 ans, en compagnie d’un ami, j’avais entrepris de faire le tour de la France en autostop. Du côté de Vire, en Normandie, nous avions été pris par une automobiliste. Quand elle apprit que nous venions des Ardennes, elle nous avait demandé si cette région été équipée de routes pour circuler. On lui avait répondu que non et qu’on y chassait encore le sanglier avec des pics et des lances pour se nourrir. Elle n’avait pas semblé surprise par notre réponse.
Si pendant longtemps on s’est plu à imaginer que les habitants de cette contrée étaient des bûcherons un peu arriérés, ils furent d’abord et avant tout des forgerons et de fiers artisans du fer. Et tellement fier de ce savoir que, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’Ardenne française refusa de croire que cette industrie était en perte de vitesse. Ce n’est que récemment qu’il a été décidé, un peu à contrecœur, de prendre le virage des services et de faire connaître cette région en s’ouvrant au tourisme.
Mais je suis encore en Belgique et ici les touristes y affluent depuis plusieurs années et ne manquent pas. La route est bordée d’hôtels, de restaurants et de commerces déjà bien occupés malgré l’heure matinale. Je franchi la frontière à Givet sans même m’en apercevoir et je continue de longer le fleuve en traversant les villages d’Aubrives et Vireux Molhain adossés à la forêt et au roc.
Arrivé à cet endroit, je repasse de nouveau en Belgique pour un aller-retour de quelques dizaines de kilomètres afin de visiter le confluent géographique 50°N 5°E situé le long d’une petite route. Encore une fois la frontière est franchie dans les deux sens sans m’en rendre compte. Difficile de savoir si je suis en Belgique ou en France sauf que, même si le paysage reste le même, du côté français, c’est le calme plat. Tout ou presque est fermé. Et pourtant comme ils sont jolis ces villages aux toits recouverts d’ardoise. Mais ils restent endormis en rêvant d’un passé prospère ou la métallurgie tournait à plein régime et ou le mot chômage ne faisait pas partie du vocabulaire.
Je poursuis tranquillement la remontée du fleuve : Haibes, Fumay, Revin Anchamps, Laifour. Nous sommes au pays de l’ardoise et des « scailleteux », ces hommes dont le travail consistait à extraire la pierre bleue du sol. Arrivé à Monthermé je retrouve un autre cours d’eau que je connais bien et que j’aime beaucoup, un affluent de la Meuse, la Semois.
Prenant sa source à Arlon en Belgique, elle traverse les provinces du Luxembourg et de Namur avant de passer en France pour y changer de nom. Et bien qu'elle fasse plus de 200 kilomètres de cours d’eau, elle n'en fait que 80 kilomètres à vol d’oiseau tant elle est sinueuse. C’est donc la Semoy qui se jette dans la Meuse à Monthermé.
Dans les Ardennes, ces eaux de la Meuse et de la Semoy, chargées d’histoires et de légendes, vont de pair avec les forêts et les montagnes. Elles font corps avec le pays. Au creux des nombreux méandres, des villages se lovent, tandis que sur les hauteurs d’autres se perchent.
À partir de Bogny-sur-Meuse j’emprunte le « boulevard industriel » des Ardennes qui longe le fleuve jusqu’à Mouzon. Ce boulevard n’est plus aujourd’hui qu’une ruelle en partie désaffectée que même son rond-point formé de deux villes, Charleville et Mézières, n’arrive pas à ravivé. Autrefois distinctes, ces deux villes n’en forment plus qu’une depuis quarante ans. Mézières, ancienne ville de garnison, et Charleville, fondée au 17ème siècle par un prince italien et destinée à rivaliser avec Sedan, autre capitale princière mais fief protestant mise en valeur par un seigneur allemand deux siècles plus tôt.
Si Madame de Bourboulon emprunta ce trajet jusqu’ici, c’est à Mézières qu’il lui fallu l’abandonner et laisser la Meuse derrière elle pour se diriger vers le sud et rejoindre Paris. Quant à moi, je la quitte pour quelques jours pour remonter le fleuve d’une vingtaine de kilomètres supplémentaires et aller visiter des membres de ma famille à Sedan.
Sedan, ville où j’ai vu le jour, est bâtie en bordure de la grande forêt des Ardennes entre le monde germanique au nord et le monde latin au sud. Sedan, développée par deux maisons princières : les La Marck (Allemands) et les La Tour d’Auvergne (Français). Sedan, citée de Turenne rattachée à la couronne de France en 1642, l’année même ou Montréal était fondée. Sedan, où a été bâtie le château-fort le plus étendu d’Europe et où réfugiés juifs et protestants pouvaient toujours trouver refuge. Sedan, ville manufacturière dotée d’une histoire prestigieuse mais qui, depuis 1870, a subi toutes les défaites françaises. Sedan enfin, que la devise undique robur (force de toute part) avait rendue prospère mais qui, depuis plus de trente ans, se cherche une nouvelle voie à défaut d’un nouveau prince.